Fraülein France

FrauleinFranceRomain Sardou a encore frappé avec sa spécialité : le roman historique. Cette fois, il nous entraîne à Paris au début des années 40, sous l’occupation allemande.

Dans la célèbre maison close Le Sphynx, une nouvelle fille vient d’arriver. Elle est d’une beauté époustouflante, elle a un aplomb et une noblesse hors du commun, et en plus, elle se prénomme France. Tous les officiers allemands veulent “monter” avec elle. Mais elle trie, et n’accepte que le gratin d’entre eux. Non seulement elle s’enrichit très vite, mais surtout elle acquiert une forte influence grâce à ses “relations”.

Il apparaît évident qu’elle cherche à se caser auprès d’un bon parti. Mais n’y a‑t-il pas autre chose ? Rapidement, le lecteur devine quel est le véritable objectif de mademoiselle France. Il voit la chose se mettre en place, le piège se tendre et le filet se resserrer autour de la victime. Car il y a une victime, en effet. Et elle, elle ne voit rien venir…

Le livre est l’histoire d’une vengeance implacable, d’une haine terrible et parfaitement dissimulée. Parfaitement non crédible, aussi. Car disons-le, l’affaire est un peu tirée par les cheveux. Que de tels actes aient été perpétrés par les nazis est, hélas, la vérité. Que la rancune ait suivi ne fait aucun doute. Mais que le désir de rendre la pareille prenne cette forme relève du roman. Ça tombe bien, c’en est un, alors ne nous privons pas du plaisir de la lecture sous prétexte que quelques détails ne tiennent pas debout.

Avec la guerre de 39–45 en toile de fond, l’auteur a l’occasion de nous servir quelques réflexions sous forme de phrases bien envoyées, comme celle-ci, qui a paraît-il été vraiment prononcée à l’époque :

Le monde est Un. Cela n’est peut-être pas confortable, mais c’est un fait. Et tout nationaliste est un attardé, un vieux croûton !

Et toc !

Certains événements et certains personnages sont évidemment inventés, mais pas tous. Les éléments réels sont répertoriés dans la postface, qui nous propose des points de vue novateurs sur les motivations des “collabos”, car on en croise beaucoup au long du livre, et c’est là son autre intérêt : tenter de regarder les choses sous un jour nouveau et plus objectif. Qu’est-ce qui a fait croire à tant de Français que l’invasion de la France par les Germains serait positive pour notre pays ?

De même, on a rarement l’occasion de se demander comment les Allemands ont vécu cette période, et l’influence qu’a eue pour eux la 1e guerre sur la seconde. Quelques éléments de réponse sont proposés ici.

Il semble facile, aujourd’hui, de faire la part des choses et de s’y retrouver entre les bons et les méchants. Mais à ce moment-là, il était non seulement quasi impossible de faire confiance à autrui, mais aussi très délicat de se fier aux informations reçues, même officielles. Ainsi, le bruit a couru que de Gaulle et Pétain étaient d’accord, le second étant même le parrain du fils du premier. Il n’en était rien, bien sûr, mais comment le savoir, alors ?

Ce n’est pas, à mon avis, le meilleur roman de cet excellent écrivain, mais c’est loin d’être le plus mauvais. Je me suis vite senti entraîné par le rythme du récit et par les charmes de cette fraülein peu ordinaire.

Délivrez-nous du mal

DelivrezNousDuMalComment Romain Sardou fait-il pour plonger son lecteur dans une ambiance médiévale avec une telle efficacité ? Le secret tient probablement à un travail de documentation sans faille. Ce qui est sûr, c’est que dès les premières pages, on se sent totalement transporté en l’an 1288, bravant l’hiver particulièrement rude qui a sévi cette année-là.

Il y a aussi la précision chirurgicale avec laquelle il tricote son intrigue. Elle est horriblement compliquée, mais grâce à une extraordinaire maîtrise du déroulement de l’histoire, le lecteur n’est jamais perdu, seulement perplexe. Et je décerne une mention spéciale à qui devinerait le dénouement, qui explose littéralement dans une magnifique imbrication de tous les éléments qui semblaient jusqu’alors disparates.

À Cantimpré, dans le Quercy, une troupe de cavaliers enlèvent un enfant sans raisons apparentes. Le père Aba, prêtre du village, s’élance à sa recherche.

À Rome, Bénédict Gui, sorte de détective privé avant l’heure, se voit confier une enquête par une jeune fille, qui lui demande de retrouver son frère Rainerio, disparu.

Tout ceci se déroule pendant le long interrègne papal qui a précédé le sacre de Nicolas IV. L’Église est alors administrée d’une main de fer par Artémidore de Broca, qui détient depuis longtemps le vrai pouvoir. Il est aussi question de cardinaux assassinés, d’enfants capables de produire des miracles, de résurrection, de crimes, de sorcières, de Saint-Empire romain germanique, de monastère caché, d’archives disparues, de tortures, de message codé, et de cent autres choses.

J’ai dévoré ce formidable roman, mais je ne me sens pas délivré de lui, j’en veux encore.

Quitte Rome ou meurs

On connaissait Romain Sardou auteur de romans historiques, de polars et de contes. Le voilà à présent auteur de roman philosophique.

Rome, 62 après J‑C. Marcus Scaurus (personnage imaginaire) a osé s’opposer à Néron, empereur despotique et sanguinaire. Il doit s’exiler pour garder la vie sauve. Mais cette fuite devient vite un voyage initiatique. Le jeune patricien orgueilleux, prétentieux et naïf devient peu à peu un homme sage et posé, capable de porter un regard sain sur lui-même et d’apporter son savoir à d’autres. Dans cette métamorphose, il est aidé à distance par le philosophe et homme politique Sénèque (env. 4 av J‑C, 65 ap J‑C), avec qui il échange de nombreux courriers.

C’est un roman exclusivement constitué de correspondance, pour la plupart entre le fugitif et son mentor, qui conclut chacune de ses missives par l’antienne Porte-toi bien. (Comme le vrai Sénèque le faisait dans ses lettres à Lucilius, qu’il terminait par la formule latine vale.)

Bien que Marcus visite de nombreux lieux, qu’il rencontre beaucoup de personnes, que Sénèque vive à Rome une situation politique explosive, ce n’est pas un roman d’action. La forme épistolaire cantonne le lecteur dans une position contemplative dans laquelle il a du mal à s’identifier aux personnages et à partager avec eux les péripéties de l’histoire. Mais comment ne pas être touché par l’évolution de Marcus, et comment ne pas s’arrêter aux conseils du maître pour l’élève ?

J’ai beaucoup aimé ce court roman qui remplit au mieux la fonction première d’un livre : inciter celui qui l’ouvre à s’interroger. Et on ne peut qu’admirer, comme toujours chez Romain Sardou, le soin qu’il apporte à la connaissance parfaite de l’époque décrite.


Après le piratage de mon site, il m’a été impossible de remettre les anciens commentaires sous une forme “normale”. Je les recopie simplement ici :

Cécile, le 15/05/2011

J’ai aimé (plus qu’aimer, même) ses deux contes sur Noël mais celui-ci ne me tente pas (simple histoire de goût sur le thème). Et j’ai été une grande fan de son papa :-D haha