En attendant Bojangles

Charles Bukowski a dit : Certains ne deviennent jamais fous… Leurs vies doivent être bien ennuyeuses. Cette citation s’applique parfaitement à ce délicieux roman, elle est d’ailleurs placée en exergue. Le narrateur est un jeune garçon qui regarde ses parents avec les yeux émerveillés que les enfants portent sur leurs ascendants. Pour eux, tout ce qui vient de papa et maman et forcément bien et extraordinaire. C’est particulièrement le cas pour celui-ci.

Ses parents aiment danser, surtout sur la chanson Mr Bojangles interprété par Nina Simone. Ils s’aiment passionnément, c’est évident, mais la danse de la vie est menée par la mère, qui impose sa vision de la réalité, allant jusqu’à exiger qu’on lui « mente à l’envers » si nécessaire afin de rendre cette réalité plus belle et plus drôle. Voir le monde tel qu’on le désire et non tel qu’il est demande beaucoup de talent ou beaucoup de folie, c’est sans doute le sens de la phrase de Bukowski, cependant dans le cas de cette femme, c’est la folie qui l’emporte. Car la mère est folle, indubitablement, et aussi alcoolique. Comme le père l’aime à un point rare, il accompagne volontiers cette folie, décidant lui aussi de voir la réalité d’une façon décalée, délibérément choisie. Lui aussi ment pour embellir les choses, invente des prénoms à sa femme, entre dans le jeu de promener en laisse un gros oiseau appelé Mademoiselle Superfétatoire, etc. Le livre commence ainsi :

Mon père m’avait dit qu’avant ma naissance, son métier c’était de chasser les mouches avec un harpon. Il m’avait montré le harpon et une mouche écrasée.

On en vient à envier cette famille de vivre dans cette réalité décalée, mais joyeuse, drôle, variée et truffée de bonnes surprises.

Toutefois, il y a des limites, et la mère va les franchir. Fermer les yeux sur la vérité ne suffit plus, il faut l’interner. Cependant, l’influence de cette femme sur son entourage et sur le monde réel est si forte que l’établissement où elle est gardée finit par s’adapter à elle, jusqu’à ce qu’elle manque vraiment trop à son époux et à son fils, jusqu’à ce que les limites soient à nouveau franchies…

On a dit que ce livre ressemblait à du Boris Vian. Je n’ai pas eu cette impression. Vian avance à coup d’allégories, j’ai trouvé Olivier Bourdeaut simplement descriptif. Pourtant, il entraîne le lecteur dans un univers fantasque, déroutant, déstabilisant, qui masque longtemps le vrai sujet du bouquin. Car il ne s’agit nullement d’une comédie, comme on croit pendant de nombreuses pages.

Le rythme est léger, mais alerte, sans temps mort dans l’écriture. Le style prend par moments des airs de poésie, surtout dans les choix des mots, lesquels constituent des phrases souvent riches en assonances, par exemple :

L’air de rien, un beau matin, ce pin allait se transformer en assassin.

Sous un emballage délirant, ce roman est bourré d’émotions, d’humour, de larmes, mais aussi d’une forme de bon sens. Quel gamin n’aimerait pas avoir des parents comme ceux-ci, et qui n’aimerait pas être capable de porter sur le monde un regard aussi décalé et aussi puissant ?

Certains, c’est sûr, n’apprécieront pas cet univers si spécial, ce style tellement particulier. Tant pis pour eux. Pour les autres, ce sera du plaisir pur. Alors, si vous ne craignez pas de sortir des chemins battus, ne manquez pas ce court bouquin.

  • Grand Prix RTL / Lire
  • Le Roman des étudiants France Culture / Télérama
  • Prix roman France Télévisions
  • Prix Emmanuel-Roblès
  • Prix de l’Académie de Bretagne
  • Prix Hugues Rebell