La terre qui penche

TerreQuiPencheVoilà un roman construit d’une manière originale. Il y a deux narratrices, toutefois il s’agit de la même personne. Schizophrénie ? Non.

Au XIVe siècle, la vie n’est pas facile, surtout pour les très jeunes filles. Conditions climatiques rudes, guerre de Cent Ans, terrible peste dans toute l’Europe… Blanche, onze ans, est la fille d’un petit seigneur sanguinaire, primaire et brutal, qui n’a de plaisir qu’en faisant la guerre. Il a été jadis un chevalier noble et charismatique, mais un événement l’a fait changer. Blanche n’a pas connu sa mère, morte depuis longtemps, et qui ne peut plus la protéger. Par intérêt, son père décide de marier Blanche au fils d’un autre seigneur. Cependant, ce garçon est un simple d’esprit. Dans le nouveau domaine de Blanche, la vie est moins rude pour elle, et elle tisse bien vite des amitiés. Le cours de la Loue traverse cette contrée qui penche vers la rivière. C’est de là que vient le titre de l’ouvrage, mais aussi de toutes les calamités qui se sont acharnées sur les hommes à cette époque, faisant basculer le monde d’alors.

Le simple dont l’esprit penche autant que ce pays.

Petit à petit, le merveilleux s’en mêle. Blanche découvre que la Loue est bien plus qu’une simple rivière, et qu’il est important qu’elle en apprenne davantage sur le passé de son père. Elle meurt finalement en 1361, ce que le lecteur sait dès le début, car c’est là l’origine des deux voix qui retracent ce récit en alternance. L’une est la petite fille Blanche telle qu’elle subit ces péripéties, l’autre est la vieille âme qu’elle est devenue dans l’au-delà, au cours des siècles écoulés jusqu’à nous. La petite fille s’adresse au lecteur et raconte normalement en disant « je », la vielle âme s’adresse à la petite fille, lui racontant avec du recul ce qui lui arrive, et disant « nous ».

Cette narration à deux époques permet de faire un parallèle entre les difficultés et la situation au XIVe siècle et notre XXIe, qui n’est guère glorieux lui aussi. Bien sûr, il y a également dans ce roman une évocation de la libération de la femme qu’est Blanche.

Le langage employé par Carole Martinez est très poétique, le vocabulaire est riche, donnant un cachet particulier au récit et une ambiance spéciale aux scènes décrites. L’histoire passe par des phases fantastiques, revient, repart… Progressivement, de diverses sources, Blanche apprend ce qui s’est produit avant sa naissance. Mais le drame veille et la talonne, elle finira par le provoquer involontairement.

Au cours du récit, on trouve quelques réflexions intéressantes, comme celle-ci, lorsque la petite Blanche est transie de peur :

D’après mon maître, le diable n’a que la force qu’on lui donne.

Ou bien, lorsqu’elle ne parvient pas à comprendre le monde qui l’entoure et le contemple de son regard de gamine :

Tu déformes le monde pour que ton œil le contienne.

Il n’est pas très aisé de se couler dans le rythme particulier de ce livre, mais une fois qu’on y est, on n’a plus qu’à se laisser porter.

Du domaine des Murmures

DomaineMurmuresHautepierre, 1187. Esclarmonde, fille d’un seigneur local, doit être mariée contre son gré à Lothaire, violent et grossier. En son cœur, la jeune femme a déjà décidé de consacrer sa vie à Dieu, ce que son père lui refuse.

Alors, le jour des noces, elle ose l’impensable. À la rituelle question du prêtre, elle répond non, et se tranche elle-même une oreille pour que sa résolution soit respectée ! Elle ne s’arrête pas là, et choisit de devenir une recluse, de se faire emmurée vivante, comme beaucoup de femmes le faisaient à cette époque.

Une cellule est construite pour elle près de la chapelle de sainte Agnès (qui a également refusé un mariage forcé pour se consacrer au Christ), et elle y est enfermée définitivement, ne disposant que d’une fenestrelle pour garder le contact avec ses semblables.

Rapidement, Esclarmonde acquiert une grande réputation de sainteté. Ses pieuses recommandations deviennent des ordres, et elle découvre qu’elle a une forte influence sur le monde extérieur, ce monde du Moyen-Âge, dont elle est le témoin privilégiée.

Toutefois, Esclarmonde n’est pas aussi seule qu’elle le croit, dans sa tombe de vivante…

La plume de Carole Martinez entraîne efficacement le lecteur dans cette époque lointaine et méconnue. Bien qu’elle utilise un vocabulaire riche et parsemé de termes anciens, voire obsolètes, elle n’en abuse pas, et ne cherche pas à imiter un prétendu parler moyenâgeux. (À noter que les écrits de cette époque sont totalement hermétiques au commun des mortels de notre siècle.)

Dans ce roman, comme cela se pratiquait au XIIe siècle, les garçons sont affectés au service d’un seigneur à sept ans, ils apprennent le maniement des armes à dix ou douze, et sont prêts à guerroyer vers dix-sept. Quant aux filles, elles sont mariées à quinze ans ou encore plus tôt, puis enfantent rapidement et à plusieurs reprises. Il n’était pas rare qu’une femme de vingt-cinq ans ait eu huit ou neuf rejetons… si elle tenait le coup.

Les réflexions qu’Esclarmonde se fait sur son époque font un écho volontaire avec la nôtre.

Les croisades sont des saignées qui rééquilibrent les humeurs du pays. Qu’elles emportent au loin […] tous ceux qui sèment le trouble dans le comté et n’y respectent pas la Paix de Dieu ! Qu’elles le vident […] du pus que sont les fous du Christ incapables de dégorger leur violence, de la morve des désœuvrés.

Par la bouche de son personnage, l’auteure porte sur notre époque moderne un jugement sévère.

Le monde en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux. Vous avez coupé les voies, réduit les fables à rien, niant ce qui vous échappait, oubliant la force des vieux récits. Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation. […] Mais n’imaginez pas que ce massacre des contes a chassé la peur ! Non, vous tremblez toujours sans même savoir pourquoi.

Pour ma part, j’ai trouvé quelques passages un peu longuets, et certains rebondissements tirés par les cheveux. Je ne me suis pas senti emporté par la narration, alors que le sujet comme l’époque concernée m’intéressent. Toutefois, le style parfait et le parfum de vérité historique en font un excellent livre, couronné par le Goncourt des lycéens en 2011.