Tant que nous n’aurons pas de visage

Comme C.S. Lewis l’explique dans une brève mais intéressante introduction, il a pris pour point de départ de son histoire Les Métamorphoses d’Apulée, une des très rares œuvres de fiction en latin qui soient parvenus jusqu’à notre époque. Mais il a introduit plusieurs modifications importantes par rapport au texte antique, qui orientent l’intrigue dans une direction très différente et qui la “dépoussièrent”.

La narratrice est Orual, fille du roi de la contrée imaginaire de Glome, non loin de la Grèce. Ce peuple est extrêmement soumis à la volonté des dieux. Orual et sa demi-sœur Psyché, d’une grande beauté, sont éduquées par un esclave grec plein de sagesse, surnommé le Renard, qui professe le plus grand scepticisme à l’égard de ces croyances. Les deux filles sont tendrement unies par un amour sans limites.

Le drame survient lorsque les dieux, par l’intermédiaire d’un grand prêtre, réclament le sacrifice de Psyché, lequel est censé être une union sacrée avec l’une de ces divinités. Les dieux sont-ils réels, et l’un d’eux va-t-il vraiment épouser la jeune fille comme le croit le soldat Bardia ? Tout cela n’est-il qu’une légende stupide, aboutissant à un meurtre déguisé, comme le prétend le Renard ?

La longue narration d’Orual est parsemée de réflexions sur les sentiments humains, sur la relation et la dépendance émotive avec les êtres aimés, sur la fidélité, et bien sûr sur la religion et la position de l’homme vis à vis des dieux. Le décor mythologique est rapidement laissé en arrière-plan au profit d’interrogations sur l’âme humaine et du conflit qui oppose Orual aux divinités. Le langage employé, parsemé de tournures peu fréquentes, maintient le lecteur dans un certain niveau d’attention, et le plonge dans ce roman au rythme lent mais extrêmement prenant. La qualité de la traduction contribue sans nul doute au plaisir de la lecture.

Ce n’est pas un roman historique, ni de la fantasy. Le sujet n’est pas la religion, ni la mythologie, ni l’aventure épique. C’est une œuvre romanesque et même mystique, truffée de métaphores, totalement inclassable, mais que j’ai trouvée passionnante et magistralement bien écrite.