La longue route

LongueRoute

On continue quand même, peut-être parce qu’on sait qu’il faut continuer, même si on ne comprend plus pourquoi.

Pour une fois, je ne vais pas seulement parler du bouquin, mais aussi de son auteur. Surtout de son auteur. Car Bernard Moitessier (1925–1994) était sans conteste ce qu’il convient d’appeler un homme remarquable. Français né à Hanoï, il a appris très tôt à naviguer, et il a passé une bonne partie de sa vie sur des bateaux. En 1968 a été organisée la première course autour du monde en solitaire et sans escale, l’ancêtre du Vendée Globe, auquel il a participé. C’est cette aventure qui est racontée dans ce livre magnifique.

De nos jours, un tel périple est réalisé en moins de trois mois, et les concurrents sont interviewés en direct pendant le journal télévisé. À cette époque, cela ne se passait pas ainsi. On partait, coupé de l’humanité, livré aux éléments, avant de revenir huit ou neuf mois plus tard. Si l’on revenait. Pour donner des nouvelles, on approchait d’un port ou d’un navire croisé et, avec un lance-pierre, on expédiait un message, demandant de le faire suivre jusqu’en France ou en Angleterre. La famille du navigateur apprenait alors qu’il était encore vivant… trois semaines plus tôt.

Très vite, l’intérêt de la course passe à l’arrière-plan pour Moitessier. Lorsqu’il pense aux autres concurrents, c’est pour s’inquiéter de leur sort, car ils sont avant tout des copains, exposés aux mêmes dangers que lui. On ne vit pas ainsi, dans la solitude totale, face aux immenses forces de la nature, et pendant si longtemps, sans en garder de profondes traces au fond de soi. L’expédition devient rapidement un voyage initiatique.

Bernard Moitessier fait corps avec son embarcation, le Joshua. (Du nom de Joshua Slocum qui fut le premier à réaliser le tour du monde dans ces conditions, en 1895.) Il n’a pas besoin d’appareils météorologiques sophistiqués, il lui suffit de humer l’air et de « tâter » le vent pour deviner le temps à venir. Rien qu’au clapotement des vagues sur sa coque, il sait si le Joshua a dévié de sa route. Le cap de Bonne Espérance (au sud de l’Afrique) est franchi, puis le cap Leeuwin (au sud de l’Australie), et enfin le redoutable cap Horn (au sud des Amériques).

Alors, Bernard Moitessier prend une décision. Il ne rentrera pas en Europe. Après tant de temps passé face à la mer et face à lui-même, il ne peut plus, il a besoin de se réhabituer lentement à la présence des hommes. Avec son lance-pierre, il envoie par un cargo un message devenu célèbre.

Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme.

Avec Joshua, il franchit à nouveau Bonne Espérance et Leeuwin, chavire à quatre reprises, car la saison, contrairement à son premier passage, n’est pas favorable à la navigation sous ces latitudes, et il achève sa formidable épopée à Tahiti, où il sait qu’il retrouvera de la compagnie… mais pas trop. À ma connaissance, ce périple est toujours le plus long effectué d’une seule traite en solitaire. (69 367 kilomètres c’est-à-dire une fois et demie le tour de la Terre en presque une année.)

Aujourd’hui, ce récit fait référence. Les bateaux d’alors étaient baptisés Pen Duick ou Manureva. De nos jours, ils portent des noms de banques ou de compagnies d’assurances. Berk. Certes, la sécurité des navigateurs est garantie, et c’est important, mais était-il nécessaire d’anéantir l’évènement humain au seul profit de l’exploit sportif ? L’aventure a été échangée contre un GPS, le rêve contre une station météo reliée aux satellites. Les navigateurs modernes savent-ils lire leur cap dans la forme des vagues ?

Le livre de Bernard Moitessier est l’un de ceux que je relis régulièrement, et toujours avec le même bouleversement intérieur. Au-delà des explications sur la navigation et au-delà des termes techniques, l’auteur aborde l’Homme, la Nature, la Vérité et la recherche de notre présence ici-bas. Il ne donne pas la réponse, qu’il a traquée toute sa vie durant, mais il incite le lecteur à le suivre dans cette quête. Paradoxalement, c’est en se coupant des hommes qu’il les a mieux perçus.

L’homme est à la fois un atome et un dieu.

JoshuaJ’ai été très ému lorsque j’ai vu le Joshua de mes propres yeux à La Rochelle, où il est désormais exposé au musée maritime. Ce Joshua qui a franchi les trois caps mythiques au cours de cette longue route.

Lors du décès de Bernard Moitessier, le Joshua a navigué depuis La Rochelle jusqu’au Bono (Morbihan) pour être présent aux obsèques de son ami.

Alors on sait pourquoi on continue, pourquoi on ira jusqu’au bout. Et on voudrait aller encore plus loin.