L’ordinateur du paradis

OrdinateurParadisIl y a en apparence deux histoires indépendantes dans ce bouquin. Évidemment, il n’en est rien, le lecteur s’en doute, mais il se demande vers où va tout cela.

Tout d’abord, il y a un homme, un narrateur, qui vient de mourir, et qui arrive « de l’autre côté ». Au paradis ? En enfer ? Ni l’un, ni l’autre. Il se retrouve face à un guichet et une hôtesse chargée de lui faire remplir des formulaires, puis devant un type qui lui explique que le paradis, faut le mériter. Un peu partout, il y a des fonctionnaires, des dossiers, des avocats, des pistonnés, des traitements de faveur, etc. C’est ça, la mort ? Un clone de ce que la bureaucratie a produit de pire ?

Et puis, sur Terre, le lecteur découvre Simon Laroche. La cinquantaine, haut fonctionnaire, il est rapporteur de la Commission des Libertés Publiques, c’est-à-dire qu’il veille sur le respect de la vie privée des gens. À propos de vie privée… il a un petit secret honteux. Il aime bien fréquenter des sites pornos et se régale de contempler des jeunes filles dans des attitudes très provocantes. Rien de grave, mais dans sa position, il vaut mieux que ça ne se sache pas. Un jour, une boutade sexiste adressée hors antenne à une journaliste est filmée et Simon est pris dans un engrenage médiatique duquel il ne parvient pas à se tirer.

Mais le pire est à venir. Un problème surgit, les réseaux se dérèglent, Internet devient fou. Tout réapparaît au grand jour, même des mails envoyés et effacés des années auparavant, car sur la Toile, rien ne disparaît totalement. Les sites visités, les propos tenus, les confidences, les plaisanteries douteuses, les échanges secrets, les mots en trop… Tout s’étale sur la place publique. Plus de vie privée, plus d’intimité possible. Simon espère que sa petite affaire va être noyée dans la masse, mais il n’en est rien.

Si le point de départ est excellent, il est vite enlisé dans une trame trop lâche pour vraiment tenir le lecteur en haleine jusqu’au dénouement. Le rythme manque un peu de vigueur et, bien que l’histoire soit prenante, car Benoît Duteurtre connait son métier d’écrivain, ce qui allume le feu et l’intérêt fait défaut. C’est peut-être pour cela que ce livre, plusieurs fois cité pour un prix, n’en a obtenu aucun.

Toutefois, la chute réserve, il est vrai, une surprise difficilement prévisible accompagnée de quelques réflexions sensées sur la vie et la valeur des choses.

Surtout, le lecteur est invité à se demander ce qui arriverait si Internet se mettait à débloquer comme dans ce roman et faisait voler en éclats la vie privée. Qui n’a jamais apprécié un site « chaud », fait une plaisanterie osée ou joué (même « pour de rire ») au jeu de la séduction sur un réseau social ? Qui n’a jamais consulté un site sur le nazisme ou Daesh ? Qui n’a jamais cherché une méthode pour ne pas payer ses contredanses ou ses impôts ?

Pour faire court : qui pourrait étaler tout son passé de web-surfeur sans risquer, au mieux, la suspicion ?