La traversée du paradis

Ce roman est la suite de La danse des vivants, qui m’avait fait vibrer il y a quelques mois. C’est la suite, car tout est parfaitement raccord jusqu’au moindre détail, toutefois il est tout à fait possible de lire celui-ci sans connaître l’autre, un rappel des événements précédents étant habilement glissé dans les premiers chapitres.

Nous retrouvons donc l’ancien soldat français Charles Hirscheim devenu amnésique dans les tranchées de la Grande Guerre, puis envoyé par les services secrets en Allemagne sous le nom de Gustav Lerner. Après avoir désespérément essayé de découvrir sa véritable identité et de retrouver sa mère, il est expédié, toujours comme espion, mais cette fois par les Allemands, en Russie !

Nous sommes en 1920, cet immense pays tremble sous l’implacable botte de Lénine et les Bolchevicks sèment la terreur afin d’imposer un système idéalisé, sans doute tombé en de mauvaises mains. Mais officiellement (et seule compte la parole officielle du parti), le communisme, c’est le paradis.

Si Charles accepte de se plonger dans cet enfer en compagnie de deux autres espions, c’est uniquement pour tenter de rejoindre Tamara, une jeune et jolie danseuse qu’il avait rencontrée à Berlin et qui a elle aussi vécu des moments extrêmement difficiles.

Les descriptions de la vie quotidienne à cette époque et dans ce pays sont terribles. Enfants enlevés et confiés à des orphelinats d’état où ils seront baignés dans les idées communistes, arrestations arbitraires, accusations sommaires valant condamnations, assassinats, exécutions sur une simple dénonciation, famine, ruine, pénurie de tout ce qui est indispensable… Comment ce peuple a‑t-il pu survivre à une telle violence destructrice venue de l’intérieur ?

C’est dans ces conditions, dans des cités étouffantes et par un froid glacial que Charles doit retrouver Tamara, risquant sa vie à chaque instant, puisqu’il est traqué, surveillé, épié presque sans interruption, étant à juste titre soupçonné d’être un espion.

Les descriptions sont précises et vivantes, le rythme soutenu, l’intrigue très bien ficelée, les personnages extraordinaires de réalisme. Par-dessus tout, la documentation est parfaite. La connaissance qu’à Antoine Rault de cette tranche d’Histoire est époustouflante. Associée à son style impeccable, cela produit un récit passionnant qui entraîne le lecteur vers des flots d’émotions.

Et comme toute cette affaire n’est pas finie au terme de ce livre, j’ai bon espoir de voir un jour une troisième partie. Je lui réserve déjà une place dans ma bibliothèque.

La danse des vivants

dansevivantsPlusieurs thèmes se croisent dans ce roman : la guerre, l’identité, la solitude…

En ce mois de juillet 1918, la Grande Guerre touche enfin à sa fin. Dans un hôpital militaire, un jeune soldat se réveille. Il ne se souvient de rien sur lui-même. Ni son nom, ni d’où il vient, ni même sa nationalité. Il parle français et allemand sans accent, il a conservé une très bonne culture, a probablement fait des études littéraires, mais on ne sait rien de lui.

Il subit le traitement qu’on réservait alors aux amnésiques : des électrochocs. Le but n’était pas de soigner, seulement de renvoyer les hommes sur le front le plus rapidement possible, après les avoir persuadés que c’était pour leur bien, et que ça les aiderait à guérir. Toutefois, celui-ci, qu’on surnomme Albert, ne réagit pas comme les autres.

L’armistice est enfin signé. De nombreuses tensions subsistent encore, bien sûr, d’autant que le traité de Versailles est imposé aux Allemands, qui ne peuvent le refuser, tout en le trouvant inacceptable. Une chose est sûre, ils ne vont pas baisser les bras aussi facilement. D’ailleurs, ils poursuivent des combats du côté de la Baltique, et préparent sans doute une revanche. Nous savons qu’une vingtaine d’années plus tard, ça recommencera. Un chapitre extraordinaire met en scène les difficiles négociations entre les vainqueurs, dont le but est l’élaboration de ce fameux traité.

Un amnésique parfaitement bilingue est un espion rêvé pour les services secrets français. Il n’aura pas de mal à infiltrer l’ennemi, et ne risquera pas de se trahir, puisqu’il ignore lui-même qui il est. Ce pauvre garçon ne sait pas qu’en réalité il a été identifié, mais qu’on ne lui a rien dit afin de pouvoir l’utiliser. Il devient le lieutenant allemand Gustav Lerner, et il est envoyé en mission. Conformément aux ordres reçus, il se présente comme volontaire pour s’engager dans les Freikorps et repart au front, tout en continuant à chercher au fond de lui qui il est vraiment. Il ne sait même pas s’il a déjà connu des femmes, et comme il est en manque d’affection, ça le mène à des situations parfois délicates.

Les scènes de combat sont terribles. Comment des gars ont-ils pu vivre un tel enfer ? J’en ai frémi en lisant ces descriptions, et pourtant j’étais tranquillement installé devant mon bouquin. Eux sont vraiment allés au milieu de cette boucherie. Le travail de documentation effectué par Antoine Rault est colossal. Il nous plonge entièrement dans l’Europe de cet entre-deux-guerres si instable et si insouciant à la fois.

Il y a évidemment un plaidoyer sans concession contre les guerres.

Regarde-moi tous ces connards cons comme des veaux qui iront se refaire zigouiller si on leur demande, comme leurs frères ou leurs pères, ça aura pas suffi, se faire zigouiller comme des cons, comme des veaux, tout ça parce qu’on leur a dit qu’ils sont allemands !…

Au milieu de tout ça, ce pauvre gars ballotté entre les combats, qui s’en sort toujours miraculeusement pour être à nouveau le jouet des intérêts nationaux, qui non seulement ne sait plus qui il est, qu’on nomme successivement Albert, Charles, Gustav, Léon… Tout ce qu’il demande, c’est retrouver sa mère et vivre au calme. Alors, bien sûr, à la toute dernière page, il prend une décision qui n’étonne pas trop le lecteur, mais qui est la seule qui lui permet de retrouver des repères, d’obtenir un peu de paix et d’avenir.

Bouquin hors du commun, qu’on a du mal à lâcher. Monsieur Rault, j’ai bon espoir que vous passerez par ici un de ces jours. Je vous remercie pour le plaisir de cette lecture. Je ne regrette pas d’avoir écouté « l’appel » de votre livre.

Prix Maurice Genevoix 2017