Le journal d’Anne Frank

Le croirez-vous ? Je ne l’avais pas encore lu, ce fameux Journal.

Au cas où il resterait une ou deux autres personnes dans la même situation, je rappelle qu’il s’agit du journal intime d’Anne Frank, jeune juive hollandaise. De juin 42 (elle avait treize ans) à août 44, elle a raconté son quotidien.

Son quotidien, c’est qu’elle, sa sœur aînée, leurs parents, une autre famille de trois dont un garçon, et un autre homme, ont été contraints de se cacher pour échapper aux rafles de la Gestapo, aidés par quelques admirables amis qui leur apportaient de quoi se nourrir.

Ces deux années ont été évidemment extrêmement difficiles. Impossible, sous peine de mort, de sortir, de faire du bruit, d’ouvrir les fenêtres, de bouger, de faire quoi que ce soit qui pourrait signaler une présence. Cinq adultes et trois adolescents confinés pendant des mois dans un espace terriblement réduit, pas de place, peu d’intimité, hygiène limitée, avec les tensions dues à la promiscuité et aux rivalités qui ne manquent pas d’apparaître. Avec à tout moment le risque d’une descente de police.

C’est dans ce milieu qu’Anne va grandir et mûrir. Au travers des confidences spontanées qu’elle adresse à son journal (surnommé Kitty), on la voit s’affirmer, acquérir à cause de ces conditions difficiles une expérience de la vie que peu de jeunes possèdent.

Elle entend à la radio une annonce intéressante :

Hier soir, lors de l’émission de la Hollande d’outre-mer, le ministre Bolkestein a dit dans son discours qu’après-guerre l’on ferait une collection des lettres et des mémoires concernant notre époque. Naturellement, tous les yeux se sont tournés vers moi : mon Journal semblait pris d’assaut. […] « Les Confidences du Vilain Petit Canard », tel sera le titre de mes paperasses. M. Bolkestein et les collectionneurs de documents de guerre ne trouveront pas grand intérêt à mon Journal.

Extraordinaire petite Anne, qui garde le sourire en toutes circonstances, qui s’efforce d’être toujours positive et agréable, d’apprendre ses leçons comme toute écolière, qui veut chaque jour améliorer sa propre personne. Néanmoins, il y a la peur, les bombardements, les rafles, la faim terrible. Quel parent ne souhaiterait pas avoir une fille comme elle ?

Il est très étonnant que je n’aie pas encore abandonné tous mes espoirs, car ils paraissent absurdes et irréalisables. Pourtant, je m’y accroche, malgré tout, car je continue à croire à la bonté innée de l’homme. Il m’est absolument impossible de tout construire sur une base de mort, de misère et de confusion. Je vois le monde transformé de plus en plus en désert, j’entends, toujours plus fort, le grondement du tonnerre qui approche, et qui annonce probablement notre mort ; je compatis à la douleur de millions de gens, et pourtant, quand je regarde le ciel, je pense que ça changera et que tout redeviendra bon, que même ces jours impitoyables prendront fin, que le monde connaîtra de nouveau l’ordre, le repos et la paix.

De la guerre, il est relativement peu question. Bien sûr, elle est là, juste au-delà des murs, cependant Anne parle surtout de ce qui se passe entre les huit clandestins. Les erreurs des uns, les défauts des autres, la relation conflictuelle entre elle et sa mère, son éveil à la puberté, son intérêt et ses interrogations sur le sexe, les sentiments qui apparaissent entre elle et Peter, le garçon caché avec eux, ses rêves, ses espoirs, ses projets…

Anne, passionnée d’Histoire, de généalogie, et de langues voulait devenir journaliste et si possible écrivain. Quand on voit la qualité de son écriture à quatorze ans, et les points de vue qu’elle avait sur le monde à cet âge, on ne doute pas qu’elle aurait pu devenir un des grands auteurs de notre époque.

Maison d’Anne Frank

Mais le 4 août 44, sans doute à la suite d’une dénonciation, les SS les ont délogés et déportés. Anne est morte en mars 45 du typhus au camp de Bergen-Belsen, un mois avant l’arrivée des troupes britanniques. Des huit clandestins, seul le père d’Anne a survécu aux camps de concentration. C’est grâce à lui que l’on connaît l’extraordinaire témoignage de sa fille. À Amsterdam, l’endroit où Anne et les autres se sont cachés à pendant si longtemps est devenu un musée.