Le papillon

La dernière fois que j’ai parlé de cet auteur, j’ai dit que j’attendais avec impatience son prochain bouquin. Le voici. En fait, il s’agit de son premier roman, qui est publié en français avec un peu de retard.

C’est avec plaisir que le lecteur averti retrouvera l’univers étrange d’Andrus Kivirähk, qui se situe quelque part entre le monde normal et un autre, fait de légendes et d’anecdotes allégoriques. Dans ce décor onirique évoluent des personnages bizarrement désincarnés.

Le narrateur est August. En Estonie, au début du XXe siècle, il entre dans la troupe d’un théâtre, l’Estonia, lui qui avait été un simple ouvrier dans une usine. Sa vie se passe alors entre réalité et mensonge, puisqu’au théâtre, beaucoup de choses sont fausses (décors, histoires, personnages…), et donc assimilées au mensonge.

 Un jour, Erika se joint à la troupe.

Elle avançait dans le bureau avec légèreté, comme… comme quoi ? Je restai songeur.

« Un papillon », dit Pinna, comme s’il avait lu dans mes pensées.

August ne le sait pas encore, mais cette jeune fille fragile, qui va être sa femme, protège le théâtre de la guerre qui a éclaté. L’Estonia devient alors une sorte de bulle à l’abri du chaos dans lequel est tombé le monde.

Le reste du monde écumait autour de nous et projetait des larmes partout, sauf à l’intérieur des murs du théâtre.

La mort rôde et menace, pourtant, sous la forme d’un chien gris qui n’est jamais éloigné et tente par tous les moyens de s’introduire dans le théâtre. La jolie Erika, le papillon, pourra-t-elle lui résister longtemps ?

Un décor étrange, mais ancré dans la réalité, une histoire assez triste, des symboles comme s’il en pleuvait, un style inimitable, et au bout du compte un bouquin magique.

Les groseilles de novembre

GroseillesNovembreVoilà plusieurs jours que j’ai achevé ce bouquin, et que je me demande encore comment faire pour en parler. Pourquoi tant de perplexité ? Parce que c’est un livre vraiment particulier, en dehors de tout ce que j’ai pu lire jusqu’à présent. Pour tout vous avouer, je ne sais pas par quel bout amorcer mon commentaire.

J’ai gardé un souvenir emballé de L’homme qui savait la langue des serpents, du même auteur, Andrus Kivirahk. Celui-ci est écrit avec la même imagination débordante. L’auteur prend au pied de la lettre chaque récit traditionnel, chaque élément folklorique, chaque superstition de son Estonie natale et les met en scène, passant directement d’un décor banal à un environnement fantastique. Certes, certains composants sont plutôt surprenants pour le lecteur occidental, mais le résultat glisse sans accrocs, grâce à un humour décalé, mais bien présent.

Par exemple, le sous-titre du roman est Chronique de quelques détraquements dans la contrée des kratts. Qu’est-ce qu’un kratt ? C’est un être issu des légendes estoniennes. Fabriqué à partir de vieux objets et doté d’une âme par magie, il peut voler (dans tous les sens du terme) et rapporter à son maître de l’argent, de la nourriture ou d’autres choses.

Des mythes estoniens, il y en a à toutes les pages de ce roman de trente chapitres, un par jour du mois de novembre, puisque le récit s’étend sur tout ce mois. Il n’y a pas vraiment de fil conducteur, et ce n’est pas la moins étrange des bizarreries de cette œuvre. Il s’agit de scènes qui se suivent, formant bien sûr un enchaînement, mais le lecteur à parfois l’impression que tout cela n’a ni queue ni tête. Autre point auquel nous ne sommes pas habitués : un personnage apparaît, se trouve confronté à une situation plus ou moins complexe et plus ou moins dramatique, on attend le happy end… et le personnage meurt brusquement, sans signe avant-coureur ni préparation aucune !

Il y a dans tout cela de quoi désarçonner plus d’un lecteur, toutefois c’est sans doute ce qui fait le charme de cet auteur aux récits imprévisibles, au style inimitable, à l’imagination sans bornes, à l’anticléricalisme acharné, qui nous fait de surcroît découvrir à travers ses livres un pays extrêmement méconnu en Europe de l’Ouest.

J’attends déjà avec impatience son prochain bouquin.

L’homme qui savait la langue des serpents

HommeSavaitLangueSerpentsLa littérature estonienne, vous connaissez ? Moi, je n’en savais rien du tout jusqu’à ouvrir ce bouquin, qui est franchement bon, et qui n’a pas usurpé sa réputation.

Et quelle imagination, surtout que Andrus Kivirähk ne s’est pas gêné pour prendre des libertés avec la vérité ! Ne cherchez donc pas de réalisme, il n’y en a guère. On croise dans ces pages une femme mariée à un ours volage, un vieillard qui attrape des vents avec des cordes, un autre qui part guerroyer en volant grâce à des ailes constituées d’ossements humains, une mère qui fait rôtir des élans entiers pour nourrir ses enfants, des chevaliers teutons, des gens qui hibernent en compagnie de serpents, un poisson barbu presque aussi vieux que le monde, un couple d’anthropopithèques qui élèvent des poux géants, des louves domestiquées pour la monte et la traite, une salamandre de combat volante, et bien d’autres choses extraordinaires. Sans oublier bien sûr la langue des serpents, qui permet aux hommes qui la connaissent de communiquer avec ces reptiles et avec la plupart des animaux de la forêt, dans laquelle ils vivent.

Qu’on ne s’inquiète pas, cet apparent fatras forme un tout parfaitement cohérent. Il s’agit d’un tissu d’allégories tout à fait parlantes et claires. Le fond est triste, malgré l’humour débordant contenu dans ce livre. Le narrateur, Leemet, vit dans la forêt avec son peuple au glorieux passé, hélas révolu. Ils connaissaient la langue des serpents et, grâce à elle, ils dominaient leur monde et les animaux. Puis, petit à petit, ils ont quitté les territoires de leurs ancêtres pour aller vivre dans des villages “modernes”. Il n’y a plus personne dans la forêt. Ainsi commence l’histoire, et cette phrase revient régulièrement. Il y a la stupidité de ceux qui partent, et la méchanceté de certains de ceux qui restent, car ceux qui s’éloignent ne le font pas sans raison. Les vrais méchants ne sont pas les villageois, ce sont les “intégristes”, mais il s’en trouve aussi dans les villages, ce qui donne à l’auteur l’occasion d’exprimer un anticléricalisme qui s’oppose à tous les dogmes imposés, sans distinction.

Il y a également une dénonciation, par la caricature et la parodie, du “business de la nostalgie” par lequel des cultures se tournent vers le passé en essayant de le faire revivre anachroniquement : tourisme, traditions révolues, industrie bio, ruralisme… Comme dans ce livre, les défenseurs du passé sont souvent ceux qui ont le plus perdu le contact avec lui. Ces défenseurs de la tradition n’ont-ils pas, pour certains, pris le chemin suivi dans l’histoire par ce mage qui assassine ceux de ses semblables qui refusent de croire ses balivernes soi-disant venues de l’ancien temps ? Dans la fiction comme dans la vraie vie, certains se tournent vers la violence, d’autres vers l’auto-destruction, d’autres encore vers la fuite. Qu’importe ? Quand une époque est révolue, aucune force ne peut la faire revivre.

Ce roman est aussi l’histoire d’une solitude. Leemet est de plus en plus seul. Il est le dernier homme de sa famille, le dernier à savoir la langue des serpents, et au bout du compte il est le dernier tout court. C’est la fin d’un monde, la fin d’une culture, la fin de magnifiques connaissances qui s’éteignent avec lui. Pas de chute heureuse, pas de culpabilité, pas de bons sauvages ni d’affreux civilisés. Le mal est venu de l’intérieur, et nulle planche de salut ne s’offre au héros. Tous ses efforts pour transmettre son savoir se heurtent à des impossibilités. Il n’a pas de descendance et même lorsqu’il s’apprête à passer le flambeau à un autre enfant, cela ne peut se faire.

Comment réaliser un si parfait équilibre entre la profonde tristesse du propos et l’humour décapant de l’écriture ? Je l’ignore, mais l’auteur a su trouver la solution. Quelques allusions propres à la culture estonienne sont éclaircies par le traducteur dans des notes et dans une passionnante postface. Le tout forme un bouquin captivant et très bien écrit, qui incite, comme j’aime qu’un livre le fasse, à la méditation.

Grand Prix de l’Imaginaire 2014.