L’art de perdre

Énorme coup de cœur pour cet extraordinaire bouquin.

L’histoire s’étend sur trois générations, en partant des années 50. Un livre en trois parties, avec trois époques et trois personnages prépondérants : Ali, le patriarche, Hamid, le fils, et Naïma, la petite-fille.

Ali est un homme important dans son minuscule village de Kabylie. Il est riche, influent et comblé. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, il a servi dans l’armée française. Aussi, dès que débutent les troubles indépendantistes en Algérie, il est partagé. Il se sent algérien, mais désapprouve certaines actions-chocs. Les circonstances le rapprochent de certains Français. Il souhaite la grandeur de son pays, toutefois il réprouve les méthodes extrêmement violentes du FLN.

Considéré comme un traître, il doit s’enfuir. Il parvient en France avec sa famille, et un autre enfer commence. L’enfer des camps de réfugiés, d’abord, puis l’enfer de ceux qui sont rejetés de toutes parts, car il est désormais un harki, officiellement français, mais dédaigné à cause de son physique d’Arabe, et haï par les Algériens. Il ne pourra plus revoir son pays.

À quel moment a‑t-il décidé que sa détresse avait la taille d’un pays manquant et d’une religion perdue ?

C’est dans ce contexte que grandit Hamid. Fils aîné d’une famille nombreuse qui doit s’adapter dans un pays dont les parents ne parlent pas la langue et ne comprennent pas les mœurs, il étouffe, rêve d’une fuite impossible.

L’arabe est resté pour eux un langage d’enfant qui ne couvre que les réalités de l’enfance.

Plus tard, Naïma se sent très loin de l’Algérie, ignore tout de ce qui s’est produit, son père refusant d’aborder le sujet, sa grand-mère ne s’exprimant pas dans la même langue que sa petite-fille. Cependant, elle aussi est typée, et le passé kabyle de sa famille va la rattraper.

Alice Zeniter, elle-même franco-algérienne, sait de quoi elle parle. Elle soulève en premier lieu la question de la violence inouïe qu’ont subie ces familles déracinées. En arrivant en France, la plupart ne connaissaient strictement rien à ce qui n’était pas leur village. Leur culture était en eux, ils devaient s’adapter, et pourtant ils étaient incapables de le faire.

Elle est musulmane comme elle mesure un mètre cinquante-deux, c’est une chose qui était inscrite en elle dès la naissance et qui s’est développée tout au long de sa vie.

L’auteure nous offre un point de vue depuis l’intérieur de ces familles de harkis sans racines, sans passé, sans avenir, sans langue, sans repères, contraintes à avancer et même à dire merci ! Elle le fait au moyen d’une Écriture extrêmement puissante et méticuleuse. À chaque page, des phrases giflent le lecteur. Il y a toujours le mot précis, la tournure exacte, non pour décrire une situation, mais pour la faire ressentir dans les tripes par celui qui lit. Certains passages m’ont estomaqué par leur force évocatrice.

Rien que pour cette écriture, ce livre doit être lu.

En plus, Alice Zeniter nous propose une réflexion pleine de bon sens sur le terrorisme qui frappe aveuglément.

Les têtes pensantes d’Al-Qaïda ou de Daech ont appris des combats du passé et elles savent pertinemment qu’en tuant au nom de l’islam, elles provoquent une haine de l’islam, et au-delà de celle-ci une haine de toute peau bronzée, barbe, et chèche qui entraîne à son tour des débordements et des violences. Ce n’est pas […] un dommage collatéral, c’est précisément ce qu’ils veulent : que la situation devienne intenable pour tous les basanés d’Europe et que ceux-ci soient obligés de les rejoindre.

Même si vous ne vous sentez pas concernés par les sujets de l’Algérie, des harkis et des déracinés, laissez-vous entraîner par ce bouquin. Il ne vous laissera pas indifférent.

2017 : Prix Goncourt des lycéens, Prix littéraire du Monde, Prix Landerneau des lecteurs, Prix des libraires de Nancy.