Là-bas

Il s’agit d’un bouquin extrêmement particulier pour plusieurs raisons. Premièrement par sa forme, car il y a évidemment du texte, mais aussi des illustrations, qui vont avec. Deuxièmement par le genre, car il n’entre dans aucune case. Troisièmement par le style, plus proche de la poésie que de la narration. Et quatrièmement, pour moi, parce que l’auteur du texte, Alain Tchungui, est un ami que j’ai eu la chance de rencontrer malgré la distance qui nous sépare, au cours d’une journée également particulière.

Reprenons… Les illustrations sont de Claire Pontais. Elles représentent des personnages longilignes et féminins, obtenues à partir de photos de l’ombre de l’auteure ! Ces images accompagnent évidemment le texte, sans forcément le coller de près, tout en apportant au lecteur un plaisir supplémentaire.

Techniquement, il s’agit d’une anti-utopie, c’est-à-dire un monde imaginaire et extrêmement sombre. Alors, vous me direz qu’il s’agit de SF ? Eh bien non. La SF, j’en ai lu des tonnes dans ma vie, et ce n’est pas ça.

Qu’est-ce que c’est ? Je vous l’ai dit, ça ressemble davantage à de la poésie qu’à autre chose, de la poésie en prose destinée à provoquer des images dans l’esprit du lecteur. Et quelles images ! À la fois très nettes (car elles se réfèrent à des éléments de notre quotidien) et très vagues (car elles sont brossées à grand coup, sans se perdre dans les détails), elles sont plantées dans une ambiance surréaliste et onirique. Où es-tu allé chercher tout ça, Alain ? Comment as-tu imaginé cette femme-canon qui traverse le ciel ? Et ces gens qui prêtent un peu de leur santé, et à qui il faut ensuite la rendre ?

Tous les chapitres commencent par

 Là-bas.

Là-bas, ce n’est pas comme ici.

Ces chapitres sont numérotés en binaire.

Là-bas, chaque matin, on désigne au sort les petites filles qui partiront travailler à l’usine temporelle. Elles embrassent leurs parents, prient le Seigneur, s’encouragent mutuellement. […]

Ensuite, elles travaillent. Elles travaillent jour et nuit, sans arrêt. Elles ne sont pas là pour s’amuser, mais pour fabriquer le précieux Temps gagné, le futur, l’avenir, qu’on intercalera entre le Temps présent et la si menaçante Apocalypse. C’est ce Temps gagné qu’on vit jour après jour Là-bas et seules les petites filles ont les doigts assez fins, la vue assez perçante, l’esprit assez libre, pour usiner correctement le Temps.

Quand elles ont fini de travailler, elles se couchent et elles meurent. On les appelle des éphémères…

J’ai posé trois questions à Alain, qui ne m’en voudra pas, j’espère, d’avoir un peu abrégé ses réponses…

  • C’est où, « Là-bas » ?

« Là-bas » est un pays double : autant je vois des similitudes flagrantes entre les photos de Claire et mes « tranches de vie », autant les deux n’ont pas la même source. Claire s’est photographiée en jouant avec son ombre.

De mon côté, les textes sont nés de la violence qui naît parfois du rapprochement abrupt de deux mots, violence immédiatement assagie par un style aussi précieux que précautionneux.

Je te donne deux phrases sorties à l’instant et toutes nues de mon générateur de phrases : La mémoire s’écrie : les artistes se prennent pour des couleurs. Les enfants qui s’ennuient ont des plumes à émotions. D’un tel pudding, si j’avais à écrire, je garderais ce qui me paraît le plus « ouvert » et poursuivrais l’écriture en m’interdisant pratiquement de développer de moi-même des suites qui ne pourraient qu’avoir un rapport avec la logique terrienne.

  • Comment avez-vous survécu Là-bas, Claire et toi ?

Claire m’a donné une cinquantaine de photos-montages. J’ai assemblé photos et textes, ai écrit de nouveaux textes. Nous avons discuté de mes choix et j’ai accepté ses modifications. En quelque sorte, elle est restée l’artiste et j’ai joué les techniciens.

Donc, j’étais plutôt seul « Là-bas ». Avec plaisir, parce que j’avais conscience d’écrire quelque chose de très différent de mes textes habituels. Je n’étais plus « Ici », mais bien « Là-bas ». Tout ce qui me paraissait trop XXIe siècle devait disparaître. Les idées naissaient seules du choc des mots et leur enchaînement cascadait vers des logiques ou des habitudes surprenantes que je prenais pour argent comptant (comme on doit le faire dans un pays lointain, sans pour autant se renier).

Je sais reconnaître quasiment la phrase de départ de chaque relation. Quand on se retrouve devant la phrase : « Judas se promène en laisse dans une rue fermée », on ne sait pas où on va se retrouver, mais on sent bien que cela veut dire quelque chose de « sensé » même si ce n’est pas le cas dans notre monde. Il reste ensuite à savoir quoi. Mon seul travail : faire accepter ce cheminement mental par une écriture elle aussi singulière, mais jolie.

  • Comment avez-vous pu revenir de Là-bas ?

Quand les livres sont arrivés, Claire a regretté immédiatement l’absence du rétroéclairage propre à l’ordinateur. Nous n’avions vu ces pages que sur écran et, effectivement sur papier, elles perdent un peu de leur magie.

Elle m’a dit qu’elle n’aimerait pas vivre dans un tel pays. La longue visite de ce pays hypersophistiqué, mais aux abois, l’a effrayée. Sans doute à cause de l’absence quasi totale de la notion d’Individu. On ne peut nier que « Là-bas », le collectif prime. Les menaces nouvelles qu’on y découvre laissent très peu de place à l’individu. On devait un peu avoir cet état d’esprit en Chine où, il n’y a pas si longtemps, il semble que seules la Nation et la Famille comptaient (pas la Personne).

Pour moi, « Là-bas » est une superbe expérience et fait partie de ce que j’ai écrit de mieux. Le seul problème : si je peux imaginer un roman écrit avec ce style, je ne peux imaginer une longue histoire. Ce serait pénible à suivre : dans « Là-bas », on lit quelques aspects de la vie, mais on ne suit personne.

Vous ne trouverez pas ce livre en vente chez votre libraire habituel. Pour le découvrir, rendez-vous à cette adresse. Vous pourrez le lire sur l’écran de votre ordinateur (toutefois vous perdrez la magie de la mise en page particulière de l’ouvrage), ou l’acheter en papier en suivant un des liens prévus à cet effet.