Le porteur de cartable

Avant de commencer à vous entretenir de ce livre, je voudrais dire un mot sur les raisons qui m’ont incité à le lire. Au hasard d’un passage sur Facebook, j’ai appris que des élèves avaient refusé d’étudier ce roman sous le prétexte que l’auteur n’est pas français, qu’il ne s’agit pas de l’Histoire de notre pays et qu’il contient des mots arabes. Ils ignoraient apparemment que le français est une des langues officielles de l’Algérie, que ce pays a été autrefois un département français, et que les mots d’origine arabe foisonnent dans notre parler. J’ai immédiatement décidé de lire ce bouquin, dont je ne connaissais même pas l’auteur, Akli Tadjer. Magnifique découverte…

1962. Les accords d’Évian entraînent le cessez-le-feu en Algérie, qui n’est plus française. De nombreux « pieds noirs » sont rapatriés en France métropolitaine et sont déracinés de leur terre natale. Pour beaucoup d’entre eux, la France est un pays inconnu. Chez eux, c’est l’Algérie ; la métropole, c’est l’étranger…

Omar Boulawane, le narrateur de ce roman, a vécu l’inverse. Fils d’Algériens né en France, il a une dizaine d’années quand la guerre d’Algérie s’achève et que débute ce récit. Il a entendu parler de ce pays comme d’un eldorado, une terre promise où sa famille reviendra un jour. Justement, la fin des hostilités pourrait bien être le signal du retour aux sources.

En attendant, Omar vit auprès de Yéma (mère en arabe) et de celui qu’il appelle toujours Mon Père, avec les majuscules. Ils habitent dans trente-deux mètres carrés et rêvent de s’installer dans l’appartement d’en face, qui est vide. Mais un beau jour, celui-ci est investi par de nouveaux voisins, la famille Sanchez, dont le fils, Raphaël, a le même âge qu’Omar. Les Sanchez sont des pieds noirs, des ennemis à double titre, puisqu’ils étaient les occupants en l’Algérie et qu’ils prennent le logement convoité. Pire, Raphaël vient dans la même classe qu’Omar, qui voit en lui un concurrent dans le cœur de Mme Ceylac, l’institutrice dont il est amoureux.

Le père d’Omar participe à des réunions du FLN, le Front de Libération Nationale, et rêve de révolution, de décolonisation de l’Algérie. Il a entraîné Omar dans cette aventure naïve. Le chef de leur groupe, Messaoud, nomme Omar porteur de cartable, allusion aux porteurs de valises qui, au pays, transportent clandestinement les fonds destinés au FLN et à la lutte armée. Le garçon prend très au sérieux ce rôle, sans réaliser que Messaoud n’est qu’un vil profiteur qui vit sur le dos des Algériens qui lui font confiance.

L’imagination c’est quand tu rêves ta vie et la mythomanie c’est quand tu crois tes rêves.

Tout semble séparer Omar et Raphaël. L’Arabe n’a jamais vu l’Algérie, pour le Français elle est « chez lui », son pays natal. Ils sont rivaux dans tous les domaines, tout les oppose. Pourtant, une extraordinaire amitié va rapidement lier les deux garçons et ils vont s’entraider pour survivre dans ces difficiles conditions, surtout lorsque des événements font basculer le peu de repères qui restent dans leur vie et que tout sombre dans le drame.

La guerre ça fait vieillir les enfants.

Magnifiquement bien écrit, ce récit à la fois triste et drôle montre sous un jour entièrement nouveau une période sombre de notre Histoire contemporaine. Je me suis régalé. Honte aux imbéciles qui ont refusé de l’étudier, surtout pour d’aussi stupides raisons !