La redoutable veuve Mozart

Par une extraordinaire coïncidence, je poste cet article aujourd’hui, qui est l’anniversaire de la disparition de Wolfgang Amadeus Mozart, mort le 5 décembre 1791, il y a donc deux cent vingt-huit ans.

Il a laissé deux garçons et une veuve, Constanze, laquelle a voué à son défunt époux une admiration sans bornes qui a perduré tout au long des cinquante et une années qu’elle a vécues après lui, et qu’elle a consacrées à faire reconnaître l’immense talent de ce compositeur de génie décédé trop jeune (à 35 ans).

Dans ce livre c’est Constanze, parvenue au terme de son existence, qui parle, s’adressant à l’aîné de ses fils, Carl. Les relations entre elle et ses enfants n’ont pas été de tout repos. Elle les a écrasés du fardeau d’avoir un tel père, idéalisé au-delà du raisonnable. En particulier, elle a imposé au second d’être l’héritier d’un talent qu’il ne possédait sans doute pas, simplement parce qu’il était celui qui ressemblait le plus à son père. Les enfants avaient l’obligation d’être le prolongement de ce père qu’ils n’avaient pratiquement pas connu.

C’est cela qui la rendait redoutable, cette veuve, ainsi que son entêtement à faire reconnaître le génie de feu son mari. Et là, il faut admettre qu’elle a bien fait, même si parfois elle est allée un peu trop loin.

Constanze va tout faire pour « retenir » autant que possible son Wolfgang (comme elle l’appelait) auprès d’elle, dormant avec son masque mortuaire, cherchant à mains nues ses ossements dans la fosse commune où avait été jeté son corps, et fréquentant ceux qui l’avaient connu.

Je désirais tout savoir de ceux qui avaient approché mon Amour, pourtant leurs souvenirs me faisaient souffrir. Mais vivre sans souffrir me donnait le sentiment d’effacer ton père.

Cependant, elle s’est remariée, avec un admirateur de Wolfgang, a qui elle a imposé des conditions conjugales très strictes, et qui a rédigé une biographie du compositeur…

Ce roman est le troisième qu’Isabelle Duquesnoy consacre à la veuve Mozart. Elle s’est passionnée pour la vie de cette femme hors du commun et elle maîtrise parfaitement le sujet, livrant des anecdotes et des détails d’une rare précision.

Il est probable que si le génie musical du grand Mozart est parvenu jusqu’à nous, c’est à sa veuve que nous le devons. Et si nous connaissons l’immense détermination de Constanze, c’est assurément grâce à la passion de cette auteure. Chère Isabelle, j’ai bon espoir que vous passerez lire ces quelques lignes, j’en profite donc pour vous remercier d’avoir écrit ce magnifique bouquin.

Une bête au Paradis

Histoire dramatique d’un espace trop fermé, un huis clos étouffant.

Le Paradis, c’est le nom donné à cette ferme loin de tout. Émilienne y vit avec ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel, qu’elle a recueillis, encore très petits, après le décès accidentel de leurs parents. Elle a aussi recueilli Louis, un adolescent battu qui a réussi à fuir. Il était très jeune et fragile, mais il a appris le travail avec la terre et les bêtes, rude, épuisant. Il devient vite indispensable, car Émilienne vieillit et ne pourrait pas assumer toutes les tâches.

Pourtant, elle est dure, Émilienne. Comme ce bout de terre sur lequel elle est née et qui l’a toujours nourrie. À la mort de sa fille, elle n’a pas versé une larme. Ça n’aurait rien changé, alors…

Le corps d’Émilienne était celui d’une ogresse affamée, d’une rudesse et d’une solidité à toute épreuve, capable de douceur comme de violence, capable de caresses comme de gifles, et tous autour d’elle s’appuyaient sur ce corps pour rester debout.

Blanche lui ressemble. Encore très jeune, elle admet son destin de succéder un jour à sa grand-mère à la tête du Paradis. Tout comme elle et comme Louis, elle est viscéralement attachée à ce lieu, il lui est totalement impossible de partir, acceptant de TOUT sacrifier pour la ferme. Elle grandit, la petite Blanche, et devient une adolescente à la beauté lumineuse, que Louis regarde changer…

À l’adolescence, doué de cette intuition que la mélancolie offre à ceux qu’elle ronge, Gabriel comprit, avant Blanche, et avant Louis, que ces deux-là ne pourraient jamais être frère et sœur, ni amis, ni compagnons.

Et Blanche tombe amoureuse d’Alexandre, un garçon de son âge. Après une brève introduction, la première phrase du roman est :

Blanche et Alexandre firent l’amour pour la première fois pendant qu’on saignait le cochon dans la cour.

Le ton est donné, percutant. Louis est jaloux, terriblement jaloux, Gabriel étouffe, Émilienne tient le domaine d’une main de fer, Blanche est heureuse, et brusquement Alexandre décide de poursuivre ses études ailleurs, de quitter tout, de s’en aller à la ville. Partir, c’est impossible pour Blanche, qui se sent trahie par son compagnon. Le Paradis devient vite un enfer…

Le style de Cécile Coulon est extraordinaire, je l’ai déjà dit ici. Il y a très peu de descriptions des lieux et des gens. Même les situations sont peu détaillées. Elles sont vécues, et l’auteure se contente de raconter en détail le ressenti, les sentiments de ses personnages. C’est à travers eux que l’on avance, en éprouvant la même chose qu’eux. Chacun des nombreux et courts chapitres porte en titre un verbe (Protéger, Battre, Tuer, Percevoir, Se tordre…), des actions qui contrastent avec le rythme très lent de la vie menée au Paradis.

Il ne faut pas en déduire qu’il n’y a pas de péripéties, qu’il n’y a là qu’une vague histoire d’amour et de jalousie. L’intrigue est palpitante et parfaitement ciselée, chaque fois qu’on croit parvenir au bout, il y a un événement imprévu, un rebondissement inattendu. Et chaque fois, ce sont les émotions qui prennent le dessus. Mais comme toujours avec cette auteure, le personnage principal, c’est le lieu, le terroir. Toute l’action du roman se déroule dans cette ferme et ses proches alentours. D’ailleurs, le Paradis du livre est inspiré d’une exploitation qui existe vraiment dans le Limousin et où Cécile Coulon a passé une partie de son enfance. J’ai dévoré ce livre presque d’une seule traite, en une nuit.

Car après douze années, Alexandre revient au pays. Qui sera la bête ?

Cent millions d’années et un jour

Stan a l’impression d’être passé à côté de sa vie. Faut dire qu’elle n’a pas été facile. Son père était violent et il buvait. Quand il buvait, il frappait sa femme, et aussi Stan, bien sûr. Les deux seules choses auxquelles l’enfant pouvait se raccrocher étaient sa mère et Pépin, le chien. Sa mère est tombée malade et elle est morte avant qu’il atteigne dix ans. Pépin, c’est son père qui l’a tué, d’un coup de fusil.

Malgré tout, au prix de beaucoup de solitude et de nombreux sacrifices, Stan a pu suivre les études dont il rêvait. Lui qui, enfant, collectionnait les fossiles, est devenu paléontologue. Toutefois, il n’a jamais brillé, il est resté un obscur professeur.

Par hasard, il tombe sur le récit d’un vieil Italien. Il y a des années, encore adolescent, il était parti dans la montagne pour aller voir une fille, et il s’était perdu. Il avait passé trois longues journées dans le froid et, surpris par un orage, il avait trouvé refuge dans une grotte. Là, il avait été terrorisé par un dragon.

Pas un vrai dragon, bien sûr, mais un squelette. Et d’après la description qu’il en fait à Stan, celui-ci est sûr de lui, il s’agit d’une espèce nouvelle de dinosaure. S’il retrouve ce fossile, ou même seulement la tête, il achèvera sa carrière sur un coup d’éclat qui rattrapera tout le reste et le rendra définitivement célèbre.

Alors, accompagné de deux amis scientifiques et d’un guide, Stan va dans la montagne à la recherche de la grotte et de son dragon…

Confrontées à l’isolement, au froid, à la fatigue, au découragement, au manque d’oxygène, aux rivalités, au temps qui passe, les personnalités des quatre hommes s’expriment librement et durement. Stan est face à un défi bien plus grand et plus ardu que tout ce qu’il avait imaginé en entreprenant cette expédition. Car c’est devant les difficultés que l’homme révèle ce qu’il est vraiment. Stan est venu chercher un squelette, il va trouver autre chose.

La plume de Jean-Baptiste Andrea virevolte. Légère, elle exprime toujours l’idée exacte par le mot précis. Même lorsque le récit se fait lourd et les péripéties dramatiques, elle reste aérienne et fluide. J’ai pris beaucoup de plaisir avec ce livre.

Foire du livre de Brive 2019

Pour rien au monde je ne raterais, début novembre, la Foire du livre de Brive. J’y ai passé la journée d’hier en compagnie de ma femme. C’est un bain de foule, une bousculade qui dure des heures, qui peut en rebuter certains, mais qui ne me dérange pas. Pour moi, la multitude, c’est la vie.

Comme chaque année, les auteurs étaient là pour présenter leur dernière œuvre, sortie en général à l’occasion de la rentrée littéraire. Cette foire a lieu le week-end qui suit la remise des principaux prix, et cela n’est pas par hasard. Cette année, elle s’est déroulée quelques mois avant les élections municipales, et il y avait encore plus d’individus politiques que d’habitude, de tous les bords. Je ne citerai aucun nom pour ne pas faire une pub dont aucune de ces personnes n’est digne.

Cette manifestation attire aussi beaucoup de figures publiques : télé, ciné, chanson et autres. J’ai eu l’occasion d’apercevoir le célèbre Jammy, de C’est pas sorcier, Fabienne Thibeault, Nelson Monfort, Anny Duperey, Jacques Pradel, Jean-Michel Jarre, Christian Rauth… Je n’ai pas manqué de faire un détour par le stand de Chloé Nabédian, la ravissante demoiselle météo.

Toutefois, le plus important était le monde littéraire, c’est pour lui que j’étais venu, surtout pour croiser les auteurs, car pour ce qui est des livres… j’ai une librairie à 300 mètres de chez moi !

Isabelle Duquesnoy

J’ai fait la connaissance d’Isabelle Duquesnoy, avec qui j’ai échangé plusieurs messages au cours des deux ou trois dernières années, sans l’avoir jamais rencontrée. Je vous reparlerai prochainement de son dernier livre, La redoutable Veuve Mozart, et elle m’a appris qu’une suite de L’Embaumeur allait paraître dans quelques mois.

Michaël Launay

J’ai également échangé quelques mots avec le sympathique Mickaël Launay. Il n’écrit pas de fiction, mais des livres fascinants sur les mathématiques, mettant à la portée de tous l’extraordinaire poésie contenue dans cette discipline où beaucoup ne voient qu’une science aride. Pour preuve, son dernier livre, Le théorème du parapluie. Mickaël s’occupe aussi d’une chaîne YouTube, Micmaths, où il effectue le même magnifique travail de vulgarisation avec humour. Il est dans la vie comme dans ses vidéos : décontracté, souriant, léger.

J’ai discuté avec l’auteur portugais José Rodriguès dos Santos, qui parle très bien notre langue, et qui m’a confié que dans son dernier roman, L’homme de Constantinople, il n’a pas mis en scène Tomás Noronha, le personnage principal de TOUS ses précédents bouquins, que j’ai tous lus.

Jean-Claude Lalumière

Quelle n’a pas été ma surprise d’être abordé par un auteur qui m’a reconnu ! Il s’agit de Jean-Claude Lalumière, qui écrit des livres pleins d’humour avec qui j’avais échangé plusieurs messages il y a neuf ans. Quelle mémoire ! Nous reparlerons bientôt de son dernier livre, Reprise des activités de plein air.

Deux Sylvain ont brillé pendant cette rentrée littéraire. Tesson a eu le Renaudot avec La panthère des neiges et Prudhomme le Femina avec Par les routes. Tous deux étaient présents dans les allées de cette foire.

Victoria Mas

Je tenais à me procurer le livre de Victoria Mas, dont j’ai entendu dire beaucoup de bien. C’est Le bal des folles, dont l’action se passe à la Salpêtrière à Paris, un quartier que j’ai beaucoup fréquenté lors de ma jeunesse parisienne. Plaisir de découvrir une auteure charmante et passionnée par son sujet, avide à l’évidence d’aller à la rencontre des lecteurs.

Après bien des hésitations (car mon budget déjà mis à mal n’est pas extensible à l’infini), je me suis dirigé vers Laurent Binet qui vient d’obtenir le Grand prix du roman de l’Académie française pour son uchronie Civilization, qui est, paraît-il, à la fois captivante, drôle et érudite.

Laurent Binet

Et tous ceux que je n’ai fait que croiser : Franck Bouysse, Sorj Chalandon, Jérôme Loubry, Érik L’Homme, Marc Levy, Jean Teulé, Emmanuelle Favier, Emmanuelle Urien, Sébastien Spitzer, Jim Fergus, Amélie Nothomb, Alexis Michalik, Bernard Werber, Franck Pavloff, Yasmina Khadra, Irène Frain, Aurélie Valogne, Jean D’Aillon, Jean-Guy Soumy, Virginie Grimaldi, Romain Puertolas, Katherine Pancol, Lætitia Colombani, Mazarine Pingeot, Yann Queffélec.

Vivement l’année prochaine que j’y retourne…

Impératrice

Wu Zetian a vraiment vécu au VIIe siècle, et elle fut empereur de Chine.

Oui, c’était une femme, pourtant elle fut EMPEREUR. Pourquoi ? Simplement parce que le titre et la fonction étaient exclusivement réservés aux hommes. Le terme d’impératrice ne désignait « que » l’épouse de l’empereur. Celle-ci, dont le nom signifie Lumière (l’idéogramme en couverture du livre est son nom), fut la seule femme à régner sur cet immense empire, et son règne fut même l’un des plus prospères de l’Histoire de ce pays.

Bien sûr, une femme occupant un tel poste et possédant un tel titre fut extrêmement critiquée, après sa mort, car avant, elle disposait d’un pouvoir quasi absolu. Les historiens ont hésité entre passer cette période sous silence, ou noircir les événements correspondants, afin de dénigrer les décisions prises par cette femme exceptionnelle. Récemment, la copie a été revue et Lumière rendue à la place qui est la sienne.

Toutefois, nous savons peu de choses d’elle, et Shan Sa a probablement tricoté un peu pour remplir les trous et écrire ce magnifique roman.

Nous faisons la connaissance de Lumière lorsqu’elle est encore une toute petite fille née dans une famille roturière quelconque, et qui n’avait a priori aucune chance de s’élever bien plus haut que cette condition. Nous la suivons tout au long de son extraordinaire existence, jusqu’à son trépas et même un peu plus loin.

Wu Zetian, Lumière

Grâce à un concours de circonstances, Lumière, encore adolescente, entre dans la Cité interdite en tant que concubine. Elles sont dix mille très jeunes filles, peu d’entre elles connaîtront la couche de l’empereur, et quelques-unes seulement porteront la noble descendance. Lumière se retrouve condamnée à une vie d’oisiveté et d’ennui, entourée d’eunuques, calligraphes et autres quasi esclaves. Pourtant, elle sait profiter de la moindre occasion pour s’élever, devenir favorite, épouse, impératrice, puis empereur, pour un règne particulièrement long !

Surtout, elle a su chaque fois trouver la solution pour faire face aux crises, aux complots, aux trahisons, aux accidents. Elle a su s’entourer, elle a su aimer, et elle a su être sans pitié, jusqu’à être cruelle, lorsque cela était nécessaire. Là, franchement, il faut parfois s’accrocher, car l’époque n’était guère propice à la compassion et à la tendresse.

Finalement, la plus difficile de toutes les décisions doit être prise : désigner un successeur. Lumière s’y refuse, comme elle refuse de vieillir et de mourir. Et puis, sa famille n’est qu’un nœud de serpents.

La famille est une maladie de naissance. La mienne est mon infirmité. Je ne l’ai pas choisie, les dieux me l’ont imposée. Moi et ma dynastie sommes condamnés à disparaître.

Le rythme de ce bouquin est très, très lent. On a par moment l’impression qu’il ne se passe rien, pourtant je ne me suis pas ennuyé une seule minute. Quand j’ai pensé que ça n’avançait pas, j’ai fait le point, et j’ai vite réalisé que beaucoup d’événements ont eu lieu en quelques pages. J’ai énormément apprécié l’écriture légère, même s’il est parfois délicat de s’y retrouver parmi ces nombreux noms aux consonances chinoises. Et j’ai été estomaqué par la vie vraiment hors du commun qui a été celle de cette femme morte il y a plus de treize siècles.

Profession du père

La folie, et la violence qu’elle entraîne. La folie, non pas montrée du côté du malade, mais de son entourage, qui subit. Car un fou, ce n’est pas forcément un dingue qui fait n’importe quoi, ça peut être un dément qui a du monde une image complètement fausse, qui l’impose à ses proches et les isole (socialement, en particulier), afin de ne voir que cette image qui lui convient, à lui.

C’est ce qui arrive dans ce roman qui m’a pris aux tripes. Émile, le narrateur, est un jeune garçon. Nous sommes au début des années 60, il grandit tant bien que mal entre une mère effacée et soumise et un père violent. Violent, seulement ? Il raconte à Émile, de manière très convaincante, qu’il a été pasteur, ami de De Gaulle, agent secret en Amérique, ceinture noire de judo… et qu’il travaille désormais à aider l’OAS (Organisation terroriste qui a travaillé au maintien de la France en Algérie).

Et Émile le croit, bien sûr, à cet âge, on croit son père. Et l’autre le réveille en pleine nuit pour lui faire faire des exercices militaires, afin qu’il soit prêt pour le jour où il devra passer à l’action, il l’envoie déposer des lettres anonymes de menace et écrire des graffiti sur les murs, il explique que de Gaulle a trahi et qu’il faut arranger son assassinat, bat cruellement Émile lorsque ses résultats scolaires ne sont pas bons. Il le bat de la part de Ted, agent américain qui serait son parrain, et qu’Émile n’a jamais vu, et pour cause. Les résultats scolaires, bien sûr, sont en chute libre dans de telles conditions…

La mère, pendant ce temps, fait celle qui ne voit rien, ou ne voit réellement rien, explique et excuse le comportement du père par son caractère, descend inexorablement de l’aveuglement conscient à la complicité passive.

Quant à Émile, il est tellement « gorgé » de ces histoires d’espionnage et d’agent de l’OAS que lorsque dans sa classe arrive un nouvel élève, un Pied-noir venu d’Algérie, il l’embrigade dans l’organisation, et là, ça se complique dramatiquement…

Un saut dans le temps. On retrouve Émile devenu adulte et père à son tour, ses parents âgés…

Avec ce livre plusieurs fois cité parmi les meilleurs de l’année 2015, Sorj Chalandon a frappé fort. Très fort. Le lecteur se trouve rapidement happé dans un récit où la tension se fait stress. On ne devine pas de suite que le père est mythomane, puis on se demande comment le gamin peut marcher dans de telles énormités. On comprend alors que c’est justement que c’est parce qu’il est très jeune et que, comme tous les enfants, il admire son papa.

On sent que le drame est inéluctable, l’auteur sait faire monter la tension très lentement. La fin est un plaidoyer contre le laisser-aller et la passivité. On s’installe dans la routine et l’isolement jusqu’à ne plus se rendre compte de rien. À noter que cette histoire est en partie autobiographique.

Boxap 13–07

Qu’est-ce qui se cache derrière ce drôle de titre et ce drôle de nom d’auteur ? Commençons par l’auteur. C’est un pseudo qui est celui d’un couple. Oui, ce roman a été écrit à quatre mains. Je le sais parce que je connais personnellement deux de ces mains, et le gars qui va avec ! Le titre, pour comprendre, c’est plus compliqué.

Ce bouquin est ce qu’on appelle une anti-utopie, ou une dystopie. Nous sommes dans le futur, notre société a évolué en mal, l’humanité se retrouve dans la… dans une situation dramatique. Il n’y a plus aucun contact physique entre les gens. Ils ne se « rencontrent » que par le biais d’avatars ultra-réalistes, dans des décors 3D, sur des réseaux sociaux extrêmement sophistiqués. Le système est basé sur une hiérarchie dans laquelle plus tu consommes, plus tu montes, plus tu as accès à des produits de luxe. Mais non authentiques, car tout reste dans le domaine du virtuel (pour les rencontres et les loisirs) et du reconstitué (pour la nourriture). Les gens vivent dans des appartements plus ou moins petits, selon leur statut, duquel ils ne sortent JAMAIS. D’ailleurs, il n’y a pas de porte !

Les habitants de cette cité bossent, de loin, en surveillant sur des écrans les robots qui font le taf, puis ils se croisent par l’intermédiaire de leurs avatars, consomment (on les appelle des consotoyens), se promènent dans des décors virtuels, s’alimentent avec des trucs peu ragoûtants (le passage qui décrit la fabrication de la viande est particulièrement appétissant), admirent de faux paysages projetés sur le mur de leur piaule qui est un écran géant, et recommencent le lendemain.

Ils sont ainsi des millions ou des milliards, alignés dans leurs appartements-boîtes. Voilà le titre : boxap. Ils se croient heureux, ne sachant pas qu’ils vivent dans l’illusion. Toute ressemblance avec Le meilleur des mondes d’Huxley est assumée, une allusion directe et très claire se trouve dans le livre.

Et si vous aimez philosopher sur la condition humaine, il y a aussi de quoi faire :

On peut souffrir tous les jours et s’habituer à cette souffrance. Et quand la peur devient la meilleure amie de l’habitude, même si quelqu’un court à sa perte, il continue dans ce qu’il connaît, jusqu’au bout.

Et puis il y a les autres, ceux qui survivent dehors malgré la pollution, dans le « vrai monde », dans des villages. Ils ont de vagues connaissances sur ce qui se passe dans la grande cité, et constatent qu’elle s’étend très vite, très loin, et qu’elle menace leur existence.

Là, ça ne va plus ! Astur, garçon aventureux, parvient à s’introduire dans la cité, réussit à échapper aux robots et se rêve en destructeur de tout ce foutoir… Pendant ce temps, à l’intérieur, la jeune Aïleen vient d’obtenir une promotion. Elle aura chez elle plusieurs murs-écrans et un nouveau boulot : surveiller les éventuelles intrusions. On pige très vite que ces deux-là sont destinés à se croiser.

Ça se lit très bien. Le lecteur est rapidement pris par le rythme du récit. Ce rythme est lent, Amalia Anastasio prend vraiment son temps pour avancer, cependant il se passe sans cesse quelque chose, de sorte qu’on ne s’ennuie pas une seconde. La happy end ne fait aucun doute, toutefois, on se demande bien comment on va en arriver là.

La fin n’en est pas vraiment une. Elle est très ouverte, toutes les questions ne trouvent pas réponse, et pour cause… l’histoire n’est pas finie. Je réserve une place sur mon étagère pour le tome 2.

Ceux qui (comme moi) apprécient la SF et ne dédaignent pas la littérature dite « ado » trouveront leur bonheur dans cette histoire simple, qui incite malgré tout à la réflexion. Certes, notre monde est encore loin d’une telle société caricaturale, toutefois les prémisses sont bien là, et il y a lieu de s’inquiéter. De plus en plus, nos relations passent par les réseaux sociaux, nos échanges, nos « amis » sont virtuels. Restons vigilants…

MP : Anastasio, mon ami (pas virtuel), je compte sur toi pour la suite.

Le vieux qui voulait sauver le monde

Il est de retour ! Rappelez-vous, c’était il y a déjà huit ans (comme le temps passe vite), un livre avait déferlé sur le monde, répandant derrière lui une traînée de rire Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire. Un million d’exemplaires écoulés rien qu’en France, numéro un des ventes dans une douzaine de pays.

Il est donc de retour ! Dans le roman, une seule année est passée, Allan Karlsson fête donc son cent unième anniversaire. Il n’est pas plus motivé que la fois précédente, mais pour de tout autres raisons. Son vieil ami Julius tient tout de même à célébrer dignement l’événement. Pour ce faire, il entraîne Allan et quelques bouteilles de champagne dans une montgolfière au-dessus des mers de Bali. Mais tout ne se passe pas comme prévu. Le ballon s’échoue en pleine mer, tout est perdu, et eux avec.

Tout ? Non, car cette fois encore, comme cela a souvent été le cas au cours de sa longue vie, Allan est sauvé par le hasard. Un navire passe dans le coin, les recueille. Tout va bien, donc.

Tout ? Non, car cette fois encore, comme cela a souvent été le cas au cours de sa longue vie, Allan est tombé au mauvais endroit au mauvais moment. Ce navire va tout droit vers la Corée du Nord, et il transporte en toute illégalité de l’uranium enrichi destiné aux délires mégalomaniaques de son dirigeant, le tristement célèbre Kim Jong-un.

Nos deux compères se retrouvent à bourlinguer à travers le monde, croisant la route de la ministre des affaires étrangères suédoise, d’un certain Donald Trump, qui passe pour un imbécile dans le roman, mais finalement pas beaucoup plus que dans la vraie vie, d’Angela Merkel, ils vont au Danemark, aux États-Unis, an Kenya, en Tanzanie, entraînent dans leur sillage une diseuse de bonne aventure, un fanatique nazi et un guerrier Massaï, survivent en vendant des cercueils…

C’est rocambolesque, rebondissant, totalement dénué de la moindre crédibilité, mais qu’est-ce qu’on rigole !

Bon, je l’avoue, c’est un peu moins drôle que dans le premier épisode. Allan n’a pas tout à fait le rôle principal, et surtout, il ne fait rien exploser, ce qui est (à mon avis) regrettable. Tant pis. On passe un excellent moment, et on se prend à rêver d’un troisième opus, de la part de Jonas Jonasson. Pourquoi pas ? Allan n’est pas si vieux que ça, il a encore des ressources pour entraîner des catastrophes et s’en tirer sans dommages…

Rosa candida

Difficile de faire la critique d’un livre réputé excellent. Surtout quand on l’a moyennement apprécié. Pendant le premier tiers, j’ai attendu que ça commence, avant de réaliser que c’était comme ça, que tout le roman est écrit sur un rythme très lent. Pas de problème, en fait. Ce qui m’a le plus gêné, ce sont les personnages, particulièrement le personnage principal, celui du narrateur, Arnljótur. Oui, c’est de la littérature islandaise, avec des noms de là-bas. Celui-ci est un prénom masculin, je pense qu’il est prudent de le préciser.

Sa mère est morte dans un accident de voiture. Son père, âgé, est inconsolable. Il a aussi un frère jumeau, très différent de lui, puisqu’il est autiste et vit dans un établissement adapté. Le jeune homme cherche à garder une forme de lien avec sa mère en se passionnant, comme elle, pour l’horticulture, notamment pour une rose à huit pétales, la Rosa candida. Arnljótur, bien qu’il n’ait que vingt-deux ans, est déjà papa d’une petite fille, fruit d’une demi-nuit passée dans le lit d’Anna. Il a avec la maman une relation très distante, toutefois il ne renie pas sa paternité.

Arnljótur part pour un autre pays (on ne saura pas lequel), pour se rendre dans un monastère jadis réputé pour ses roses, dont le jardin est désormais à l’abandon, et qu’il a décidé de sauver. Le voyage, qui dure plusieurs semaines, est difficile. Il tombe malade, fait des rencontres… Parvenu à destination, il sympathise avec frère Thomas, un moine cinéphile.

Les circonstances ne tardent pas à confronter Arnljótur à l’existence et à mieux connaître sa fille et la mère de celle-ci.

Ce qui m’a mis mal à l’aise dans la prose de Auður Ava Olafsdottir, comme je l’ai dit, ce sont les personnages. Ils sont vraiment trop artificiels, sans émotion, sans chaleur. À moins qu’ils soient tous autistes, comme le frère de Arnljótur. Il y a de la poésie, oui, de l’humour, même s’il faut parfois deviner que c’en est (humour islandais ?), mais le voyage initiatique de ce très jeune homme passe plutôt bien dans l’ensemble.

Sauf les personnages !

Ils semblent réciter leur texte, comme des acteurs débutants, et manquent totalement de consistance et de crédibilité. Quel dommage ! Alors que le récit est intéressant, l’idée amusante, tout est détruit par l’absence de vie là où il devrait y en avoir le plus. Je ne me suis pas ennuyé, cependant j’attendais que ça se termine en espérant qu’une étincelle finisse par s’allumer.

Salina

Très, très poétique ! Nous retrouvons dans ce roman l’Afrique imaginaire et formidable créée par Laurent Gaudé pour La mort du roi Tsongor. Monde fait de symboles, où il ne faut ni chercher le crédible ni attendre du concret, extraordinaire territoire où les émotions sont fortes, les hommes fiers, les femmes indestructibles.

Tout commence par l’arrivée en ce monde de Salina. Non, pas la naissance. Salina est amenée, bébé en larmes, par un cavalier qui la dépose dans la tribu Djimba et repart.

Puis nous sautons à la fin de la vie de Salina. Vieille femme, elle est parvenue au terme de sa plus importante mission : faire de son fils un homme. Elle meurt alors, mais sera-t-elle en paix ? Son fils Malaka la mène vers le cimetière où il espère qu’elle pourra reposer.

Toutefois, ce n’est pas si simple. Darzagar le passeur va l’accompagner jusqu’à l’île où se trouve le cimetière. Les portes en sont fermées, c’est le cimetière qui décide si le défunt mérite qu’il les ouvre. Malaka doit dire ce qu’a été la vie de sa mère, et c’est ce qu’il fait.

Il raconte les trois exils qu’elle a subis, et surtout les épreuves terribles qui ont marqué son existence. Car la vie de Salina n’a été qu’une longue suite de souffrances. Est-elle pour autant à plaindre ? Non, car elle a cherché vengeance, et elle aussi a fait du mal. Beaucoup de mal. Le sang a coulé, celui de Salina, celui des autres… À l’heure du grand bilan, qu’adviendra-t-il d’elle ?

L’auteur a déjà abordé le thème de la mort à plusieurs reprises dans d’autres romans. Mais c’est avec celui-ci, peut-être, qu’il est le plus convaincant, et le plus poétique.