Héloïse, ouille !

HeloiseOuilleLorsqu’on évoque les grands couples mythiques, synonymes de romantisme et d’amour éternel, on songe immédiatement à Roméo et Juliette, à Tristan et Iseult, et à… Héloïse et Abélard. Ce qui rend ces deux-là différents des autres, c’est qu’ils ne sont pas seulement des personnages de roman, ils ont vraiment vécu, au XIIe siècle.

Héloïse était une jeune fille issue d’une famille aristocratique. Abélard, philosophe et théologien dont la renommée s’étendait à tout l’Occident, considéré comme un éventuel futur pape, était son professeur. Bien qu’il y eût entre eux une différence d’âge importante, ils tombèrent amoureux et eurent même un fils. Cet amour inacceptable éclipsa la pensée d’Abélard, qui a pourtant été un des plus brillants esprits de son siècle. Il fut poursuivi, châtié, et châtré, d’où le titre de ce bouquin, car ouille rime avec… ce qu’on lui a coupé. Ben oui, il y a aussi de la poésie dans ce livre, mais surtout de l’humour, beaucoup d’humour, parfois noir.

Ô, ce délit au couteau ! Waouh, l’opération sans anesthésie ! De quoi crier, pour l’époux d’Héloïse, « Ouille ! » s’il n’y avait le bâillon.

L’auteur n’est pas n’importe qui, c’est Jean Teulé, au style inimitable et au langage direct et sans concession. Il adore imaginer en détail comment se sont passés les événements, et il fait de l’union des deux célèbres amants une relation fortement orientée vers les choses du sexe. Ça, il ne l’a pas inventé, on sait par l’abondante correspondance des intéressés qu’ils ont fait tout ce qui est faisable avec des corps. Ils sont donc dépeints comme des affamés, des goulus, des insatiables.

Je viens à vous avec un vit d’âne en rut. Je vous hurtebillerai avec une ardeur telle que vous devrez faire nettoyer les draps demain parce qu’ils auront besoin d’aller à la lessive. Nous ne partirons d’ici, ni moi ni mes couilles, sans avoir tenté de si bien vous mettre que vous en restiez gisante et pâmée.

Ah ! Que l’on savait alors exprimer ces choses avec élégance ! Et que l’auteur réussit à le faire avec un art admirable, très épicé, mais jamais vulgaire. Certains propos sont paillards, c’est vrai. Il y a même des passages extrêmement crus, et le livre n’est pas à laisser entre toutes les mains. Vous préférez garder l’image romantique et politiquement correcte de l’amour dit courtois du Moyen-Âge ? Ce serait oublier qu’en ces temps-là déjà, on faisait des enfants, et que donc, on souhaitait parfois… ne pas en faire. Quel a été, durant des siècles et bien avant la pilule, le moyen de contraception le plus utilisé ? La sodomie, ma bonne dame. Eh oui, c’est comme ça. Si vous aviez vécu à cette époque…

Revenons à ce bouquin. Jean Teulé, comme à son habitude, a effectué un travail de documentation sans faille. Des ouvrages sur Héloïse et Abélard, il en existe des tombereaux, et il y en aura sans doute encore. C’est le langage de ce romancier hors du commun qui fait ici la différence et l’intérêt. L’auteur repousse une formulation convenable, mais appauvrie, et ne rate pas l’occasion d’un mot, d’une allusion, d’un sous-entendu. Par exemple, lorsque Abélard, quasi séquestré dans un monastère breton, parvient à s’évader, c’est qu’il se fait la belle. :-)

Après son épreuve chirurgicale, le malheureux Abélard (surnommé Couic) tente de poursuivre son œuvre, mais en vain. Sa pensée, qui aurait pu révolutionner le monde d’alors, passe désormais pour être celle d’un hérétique, car le poids des péchés commis est définitivement attaché à ses pas. Jusqu’à notre époque, où l’on se souvient de l’amoureux, non du philosophe.

La réflexion pleine de sens n’est pas absente de ces pages, au contraire, car dans le fond, cette histoire est d’une grande tristesse. Bien des années après leur séparation forcée, les anciens amants reprennent une correspondance. Abélard explique

Pour moi, t’aimer comme je t’aime relève du sacré et dépasse la philosophie, est du domaine de la sagesse de vie plus que du raisonnement.

Héloïse, devenue religieuse (si c’est pas une preuve d’amour, ça…), réplique

Alors que je devrais gémir des fautes commises, je soupire plutôt après les plaisirs perdus.

Il faut préciser que lui, sans doute un effet secondaire de ce qu’il a subi, se tourne définitivement vers la prière et la réflexion, tandis qu’elle, sans doute un effet primaire de ce dont elle est désormais privée, en redemande, selon l’auteur, même parvenue à un âge respectable.

Envie de rire ? Envie d’apprécier la plume d’un écrivain qui réalise l’exploit de tisser de la grande littérature avec des mots interdits aux enfants ou franchement orduriers ? Ne laissez pas passer ce livre hors du commun.

En 2015, ce roman a reçu le satyrique mais sérieux prix Trop Virilo.

4 réflexions sur « Héloïse, ouille ! »

  1. Un auteur que visiblement tu apprécies, moi aussi. Si tu n’avais pas si bien vendu ce ” ouille “, je n’aurais jamais eu idée d’acheter cette ” Héloïse “, mais tu m’as convaincue.

    • Jean Teulé a un style bien a lui, que certains, bien sûr, peuvent ne pas aimer. Mais il est indubitablement un des meilleurs écrivains français actuels. Lis ce bouquin, tu vas passer un bon moment et je suis sûr que tu ne le regretteras pas.

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