Un cœur étranger

Ce livre a une particularité rare : pour bien l’apprécier, il faut savoir dès le début ce qui arrive à la fin. Le cœur d’un accidenté va être greffé à un homme malade.

Jan quitte sa Pologne natale en 1926 pour aller bosser dans les mines des ch’timis. Le lecteur est plongé dans cet univers et découvre tout ce qui fait la vie des mineurs : comment se passe une journée, ce qu’est ce travail, ce que mangent les hommes, les odeurs, les loisirs, les chansons, etc. Jan rencontre sa future épouse, se marie, a un enfant, un autre… cinq en tout. Nous suivons ce qui arrive aux aînés, leurs métiers, leurs rencontres, leurs amours. Jules, le dernier, devient maçon, apprenti, puis compagnon. Il épouse la fille de son patron et prend sa suite à la tête de l’entreprise avant l’accident qui lui coûte la vie.

Nous ne sommes alors qu’à la moitié du bouquin. En Auvergne, au début du XXe siècle, Germain se retrouve sans famille. Il devient apprenti boulanger, puis boulanger. Il part en Allemagne pendant la première guerre mondiale, revient, reprend son travail et se marie. De cette union nait une fille, Sidonie, à l’esprit un peu léger. Quelques années plus tard, pendant la seconde guerre et tandis que Germain est à nouveau outre Rhin, cette fois comme prisonnier, elle a une aventure avec un déserteur allemand. Lorsqu’il repart chez lui, Sidonie se découvre enceinte et accouche d’Armand. Celui-ci montre très tôt de grandes dispositions intellectuelles, parvient à faire des études malgré le manque de moyens financiers, et devient médecin. Mais son cœur le lâche, une greffe est indispensable.

Jules et Armand, qui ne se connaissent pas, aux passés si différents, n’ayant apparemment rien en commun, se retrouvent unis. Le cœur devenu inutile de l’un permet la survie de l’autre. Si Jean Anglade remonte une soixantaine d’années avant la rencontre post mortem entre ces deux hommes, c’est pour montrer comment ces deux trajectoires, si éloignées l’une de l’autre, convergent très lentement, mais inexorablement. Car le sujet du livre n’est pas la greffe. Le sujet, ce sont ces deux lignes de vie qui vont se rejoindre, ce que le lecteur doit savoir dès le début. Je me suis surpris, en lisant la seconde partie, à me demander ce que Jules faisait “en ce moment”, pendant qu’Armand, loin de lui, menait son existence.

Deux destins, deux familles aussi, qui traversent ce XXe siècle si violent, si dramatique. Car cette œuvre est aussi un magnifique cours d’Histoire, au cours duquel Jean Anglade ne se gêne pas pour donner son sentiment personnel, privilège du romancier interdit à l’historien.

Un roman au rythme lent, passionnant et profondément humain.

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