Vengeance à perpétuité

« Je suppose que vous avez des quantités de projets pour votre retraite, demanda l’inspecteur Bersch en trinquant avec le commissaire ? »

L’autre ne lui répondit pas tout de suite. En commençant à boire, il regardait le jeune homme par-dessus sa coupe de champagne, de ce regard si clair qui avait le don de rassurer ses amis, mais qui pouvait également mettre très mal à l’aise, comme beaucoup de suspects l’avaient constaté au cours de la carrière de cet homme hors du commun. Les femmes aussi, disait-on, avaient été nombreuses à apprécier les yeux du commissaire Brissou, mais lui-même préférait rester discret sur ce sujet. D’ailleurs, il était discret sur tous les sujets qui se rapportaient à sa personne, de sorte que nul, à la criminelle, ne savait de lui autre chose que son nom, le numéro de téléphone où il avait été joignable vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et les quantités d’anecdotes qui circulaient sur son compte et dont la plupart relevaient sans doute de la pure légende. Ceux qui l’avaient connu plus jeune étaient retirés depuis longtemps. Il était le plus ancien, le chef incontesté et aucune information pouvant le concerner ne se trouvait à un échelon inférieur au ministère. Mais son tour était venu de partir à la retraite, après une carrière remarquablement dense, et presque toute la crim’ était en train de fêter ce départ.

« J’ai en effet quelques projets, répondit enfin le commissaire Brissou.

— Le bruit court que vous allez écrire vos mémoires, intervint une inspectrice aux lunettes trop grandes pour son visage.

— On m’a demandé de le faire, mais j’ai refusé. Je quitte la police aujourd’hui et j’ai bien l’intention de ne pas me retourner sur ces années. C’est pour moi une époque désormais révolue. »

Il sourit à la cantonade en levant son verre et il ajouta :

« Place aux jeunes ! »

L’inspecteur Bersch remplit les coupes et insista :

« Pourtant, vous devez avoir des quantités de choses passionnantes à raconter. Vous en avez vu des vertes et des pas mûres…

— Oui, reprit le commissaire. On m’a également proposé il y a quelques années un poste à l’école de police, pour faire profiter les futures recrues de mon expérience et de je ne sais plus quelles autres fadaises. Vous me voyez en maître d’école ?

— Pourquoi pas ? répliqua Bersch en souriant, si j’avais eu un formateur comme vous, j’aurais certainement eu de meilleurs résultats à mes examens.

— Rien n’est moins sûr. Je suis un homme de terrain. Je sais des choses, mais j’ignore totalement comment les transmettre à d’autres. Vous voulez être meilleurs ? Alors, bossez. Bossez jour et nuit pendant une quarantaine d’années et vous en saurez autant que moi, sinon davantage… »

Il but encore deux ou trois gorgées tandis que les autres se demandaient comment relancer la conversation sur le passé de leur illustre aîné, mais il reprit de lui-même :

« C’est vrai que j’en ai vu pas mal. Justement, je ne veux plus revenir sur tout cela. Nous faisons un beau métier, nous traquons et nous mettons hors d’état de nuire ce que notre société a engendré de pire. Des assassins, des tueurs… Nous les arrêtons et les braves gens continuent leurs vies sans même savoir ce que nous faisons pour eux. Mais nous, nous côtoyons cette fange durant toute notre existence et elle finirait par déteindre sur nous si nous n’étions pas sans cesse en alerte. Un instant de relâchement et nous voilà touchés. Parmi les nôtres, combien ont perdu pied ? Combien ont sombré dans la dépression, dans la maladie, dans la noirceur, jusqu’à être parfois acculés au suicide ? »

L’auditoire du commissaire ne perdait pas une seule de ses paroles. De mémoire de flic, c’était la première fois que le vieux parlait autant de ce qu’il avait vécu, et cela leur faisait l’effet d’une révélation. Comment ? Brissou avait des états d’âme ? Des sentiments humains ? Peut-être même de la compassion ? De telles émotions n’avaient jamais été évidentes sur sa personne, au contraire, ils avaient toujours eu de lui l’image d’une froide mécanique à l’efficacité redoutable, mais dépourvue de toute considération étrangère à l’exercice de ses fonctions. Comme le silence se prolongeait, Lasner, l’inspectrice aux grandes lunettes s’enhardit à poser une question.

« Pourtant, il n’y a pas eu que des moments difficiles, tout de même ?

— Non, heureusement, réagit immédiatement Brissou en secouant la tête. J’ai également de très bons souvenirs, certains très amusants. Je me souviens par exemple de ce type qui avait étripé son voisin à coups de cutter pour une sombre histoire de jalousie. Il était en cavale depuis plusieurs jours et nous étions tout près de le serrer. Il était petit et très mince, alors pour nous échapper, il a eu l’idée de se déguiser en femme et il a tenté de se perdre dans la foule d’une fête foraine. Malheureusement pour lui, il est tombé sur trois voyous qui l’ont trouvé à leur goût et qui l’ont entraîné dans une cave pour le violer ! Finalement, je crois qu’il a été content de nous voir arriver juste à temps… »

Le commissaire souriait à ce souvenir.

« J’ai connu aussi quelques affaires pathétiques, reprit-il en hochant la tête. Comme cette femme qui s’accusait de plusieurs meurtres de jeunes filles. Nous ne la croyions pas, car à l’évidence le vrai coupable était son fils et elle tentait de le protéger. Mais nous avons fini par nous rendre compte que s’il était bien l’auteur d’un de ces crimes, c’était elle qui avait perpétré les quatre autres pour détourner les soupçons sur sa personne. Mais elle s’y était prise tellement mal qu’en fait, tout portait à croire que c’était lui qui avait tout fait. Elle a bien failli s’en tirer.

» La plus longue enquête que j’ai eue entre les mains a duré quinze ans ! Il s’agissait d’un crime à l’arme à feu commis au domicile de la victime. Nous avions un suspect que beaucoup de choses accusaient, à commencer par son ADN qui avait été retrouvé sur place, jusque sur le revolver qui avait été utilisé. Pourtant, il n’y avait aucun mobile, et de plus il avait un alibi en béton. C’est presque par hasard, des années plus tard, que nous avons découvert qu’il avait un frère jumeau. Ils avaient été séparés à la naissance et chacun ignorait l’existence de l’autre. Il s’agissait de vrais jumeaux, ayant le même code génétique et c’était l’autre le coupable. »

L’auditoire continuait à faire silence. Etait-ce l’émotion du départ définitif et imminent ? Les effets secondaires du champagne ? Toujours est-il que Brissou parlait enfin, et que les autres ne demandaient qu’à écouter.

« Le dossier le plus mystérieux que j’ai eu à traiter, reprit le vieux après une pause, remonte à mes débuts. Il s’agissait d’une affaire de mœurs, comme on disait à l’époque. Aujourd’hui, on parlerait de pédophilie, doublé de meurtre. J’étais tout jeune dans le métier, pas encore aguerri, et j’ai vraiment eu du mal à supporter le choc, car non seulement c’était une chose terrible, mais en plus j’ai été personnellement témoin de la mort de cette enfant. »

Le commissaire prit son temps pour remplir quelques verres autour de lui. Certains se demandaient s’il allait poursuivre son histoire et hésitaient sur la façon de le relancer, lorsqu’il reprit la parole :

« J’étais moi-même devenu papa depuis peu de temps, et c’est sans doute pour cela que j’ai été tellement touché par ce drame. J’ai bien failli tout laisser tomber et changer de métier. À cette époque, la crim’ était dirigée par le commissaire Lohédec, et s’il ne s’était pas occupé de moi comme une poule de son poussin, je ne serais sans doute pas là aujourd’hui. »

Tandis que la majorité des personnes présentes souriaient à l’image de Brissou en poussin, la plupart découvraient avec stupeur qu’il avait une descendance.

« Grâce à lui, non seulement je n’ai pas quitté la police, mais cette histoire a été pour moi une formidable motivation pour faire mon boulot à fond. J’étais entré dans la maison pour avoir du travail, mais ma vocation est sans doute née ce jour-là…

» En soi, l’affaire n’avait rien d’extraordinaire. Un type avait enlevé une fillette, il l’avait violée puis assassinée. On n’en parlait guère dans la presse, alors, mais pour nous c’était malheureusement déjà du banal. Ce qui n’était pas ordinaire, c’est qu’avec le témoignage d’une petite copine de la victime, nous avons tout de suite su que le coupable était un voisin, connu de la gamine, comme souvent dans ces cas. Nous avons pu retrouver rapidement la trace du fuyard et nous sommes intervenus. »

Brissou fit une pose. À l’évidence, malgré le temps qui avait passé, malgré son expérience, malgré sa légendaire froideur, le souvenir était encore douloureux.

« L’individu savait que la fillette le dénoncerait, puisqu’elle le connaissait. Depuis le début, sans doute, il avait prévu de la tuer. Au moment où j’entrai dans la pièce pour l’interpeller, il lui a tranché la gorge. »

Cette fois, la pause fut plus longue. Lasner se chargea de remplir les coupes pendant que le commissaire restait plongé dans ses pensées. Lorsqu’il reprit la parole, sa voix était plus rauque qu’à l’accoutumée. Les pompiers étaient intervenus très rapidement, mais pour sauver l’enfant, il aurait fallu une intervention divine. Bien entendu, l’enquête était terminée avant d’avoir été réellement commencée. Le meurtrier, un certain Varnès, avait été immédiatement présenté au parquet et l’affaire instruite avec diligence tandis que le jeune Brissou tentait de se remettre du choc. Ayant été spectateur de l’assassinat, il avait été appelé à jouer un rôle dans le jugement en qualité de témoin. Sans surprise, Varnès avait écopé de la perpétuité.

« Durant tout le procès, expliqua le commissaire, le père de la fillette n’avait pas prononcé un mot. Il paraît même qu’il n’avait rien dit depuis des semaines, depuis la disparition de sa fille. Je le revois, ce pauvre homme, assis au premier rang les épaules voûtées, comme si on l’avait forcé à venir là, ce qui était probablement le cas… Durant les quelques jours que le procès a duré, il n’a pas quitté Varnès des yeux. Je ne saurais pas vous décrire ce qu’il y avait dans ce regard. En fait, c’était un regard vide, tout comme devait être vide le cœur de ce père. Il n’y avait ni haine, ni colère, ni aucune attente particulière. C’était un regard vide et c’est ce qui mettait tellement mal à l’aise. »

Brissou se tut une fois de plus pendant un moment, mais tous savaient cette fois qu’il allait poursuivre. Ils avaient compris que ce n’était pas par hasard s’il leur racontait cette histoire ce jour-là, cette enquête qui était à l’origine de sa carrière et qui était aussi la plus terrible de toutes. L’avait-il prémédité ? Certainement. Mais cela n’avait pas d’importance. Aucun des auditeurs ne s’en souciait, attendant la suite.

À l’énoncé du verdict, alors que le brouhaha du tribunal s’était calmé et que Varnès allait être emmené, le père de la gamine s’était levé et il avait enfin parlé, d’une voix très basse, en s’adressant au meurtrier de sa fille.

« Varnès, avait-il dit, écoute-moi bien. Tu vas subir la loi des hommes en restant en prison pendant plusieurs années. Mais en touchant à ma fille, tu as fait de moi une bête et tu devras subir aussi la loi de la bête. Un jour, tu sortiras de ta prison. J’attendrai, je serais là, quel que soit le temps que cela prendra. »

Le pauvre homme avait enfin quitté des yeux le meurtrier de son enfant et il était sorti du tribunal sans se retourner et sans répondre à ceux qui tentaient de lui parler, semblant ne même pas les voir. Il avait marché droit devant lui, s’enfermant à nouveau dans le mutisme.

« Moi, j’ai poursuivi ma vie, continua Brissou. Cette affaire m’avait affecté, mais elle m’avait aussi mis la rage dans le cœur. Au cours des années qui ont suivi, j’ai souvent repensé à Varnès qui croupissait au fond de sa cellule, et plus souvent encore au père de la gamine, que le chagrin devait ronger lentement. Qu’avait-il voulu dire, au tribunal ? Qu’il était décidé à se venger, bien sûr, mais comment avait-il pu affirmer qu’il serait là lorsque l’autre sortirait ? Lorsqu’un assassin est libéré, la famille de sa victime ne reçoit pas un faire-part. Et puis, perpette, c’est au moins vingt-cinq ans. Ça fait beaucoup…

» J’ai fini par ne plus me demander ce qu’il avait voulu dire, et j’en ai même oublié le nom de l’assassin. Je ne me souvenais que du sang de la petite et du visage du père, à l’énoncé du verdict. »

Brissou termina sa coupe et la remplit, oubliant de proposer la bouteille à son entourage.

« Vingt-huit années plus tard, une nouvelle affaire est arrivée dans mon service. Elle concernait un détenu qui venait d’être libéré et qui avait été retrouvé mort à seulement quelques dizaines de mètres de la prison. Une chose a attiré mon attention, c’est qu’il s’appelait Varnès, et ce nom me disait quelque chose. Je me suis vite souvenu de qui il s’agissait, bien sûr, et je me suis penché un peu plus sur ce dossier. Il n’y avait pourtant là rien d’extraordinaire. En temps normal, tout cela aurait été classé très vite, et nous serions passés à des choses plus sérieuses que la mort d’un ancien taulard.

» Près du corps de Varnès, on a retrouvé celui d’un homme âgé qui semblait être un clochard. J’ai pris l’initiative de faire faire une autopsie de Varnès, et les conclusions ont été étonnantes : le légiste était incapable de dire de quoi il était mort ! Il n’était plus très jeune, bien sûr, mais il n’avait aucune maladie particulière. Il ne présentait pas le moindre coup ni le moindre choc. Il n’avait rien ingéré de nocif, on ne lui avait pas tiré dessus, il n’était pas déshydraté, bref : il n’avait rien ! Il était mort subitement, mais sur son visage, que j’ai été voir à la morgue, se lisait une terreur indescriptible. Qu’est-ce qui pouvait produire une telle épouvante chez un homme ? J’espère que je ne le saurai jamais.

» Le clochard nous était totalement inconnu. Vu son état, il devait traîner depuis un bon moment, et ces gens-là sont catalogués par nos collègues de la rue. Mais pas celui-ci. Personne ne l’avait jamais vu. J’ai pu faire faire aussi une autopsie de son corps, et il s’est avéré qu’il avait un cancer de l’estomac en phase terminale. Ce n’était pas forcément la cause du décès, mais il n’y en avait pas d’autres plus apparentes.

» Heureusement, j’avais déjà suffisamment de relations pour obtenir un test ADN de ce type, bien que ce ne fût guère justifié. L’examen a démontré sans l’ombre d’un doute qu’il s’agissait du père de la fillette. Il avait tenu parole. Il avait attendu la sortie de Varnès et il lui avait fait subir la “loi de la bête”, quoi que ce fût…

» Finalement, comme il n’y avait aucun indice de meurtre et que rien ne justifiait un quelconque complément d’enquête, le dossier a été refermé. »

Le silence était retombé. Chacun repensait à l’histoire que Brissou venait de leur raconter, et Bersch fut le premier à reprendre la parole :

« Mais, commissaire, vous avez dit que ce dossier était le plus mystérieux que vous ayez eu à traiter. Je ne vois pas pourquoi. »

Le vieux policier le regarda avec une évidente satisfaction, montrant qu’il espérait sans doute cette remarque, puis il reprit :

« C’est que j’ai pris la liberté de me renseigner à propos du père de la fillette. Je voulais comprendre comment il avait fait pour savoir que Varnès allait sortir ce jour-là. Je n’ai pas eu à chercher beaucoup pour retrouver sa trace. Il était mort depuis longtemps, cinq ou six ans après sa fille, d’un cancer de l’estomac… »


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