Tremblements

Tremblements"

Juillet 1990

Raphaël

J’avais un énorme besoin de prendre des vacances, après ces dix années passées avec pour seul horizon l’écran de mon ordinateur. En obtenant mon diplôme, j’ai eu l’impression d’être un apnéiste qui retrouve enfin la surface et l’air libre. Durant tout ce temps, comme adolescent enragé, puis comme étudiant passionné, j’avais consacré mes jours, mes nuits et chaque minute de mon temps à la programmation, à l’élaboration de codes toujours plus optimisés, ou à la recherche de bugs. Mes professeurs m’avaient prédit un bel avenir dans l’informatique, et je mettais un point d’honneur à leur donner raison. Pourtant, malgré cet enthousiasme, j’ai eu une période de saturation une fois mes études achevées. Je savais que je devrais passer les quarante années suivantes en face d’un poste de travail, cette perspective ne me déplaisait pas, mais j’éprouvais tout de même le besoin de m’éloigner pendant un moment de ce monde aride. J’ai aussi réalisé que je m’étais isolé de toute vie sociale. J’avais peu d’amis et aucune relation durable avec une fille. Un changement de rythme était nécessaire, au moins pendant le temps de quelques vacances, lesquelles seraient forcément trop courtes.

À ce moment‐là, je sortais avec Federica, une Italienne au physique de statue romaine qui étudiait la biologie. Nous savions tous deux que cette relation serait brève, ce qui nous convenait à l’un et à l’autre. Nous ne voulions pas d’attaches. Elle avait avec sa famille des rapports assez froids, elle n’est pas rentrée en Italie cette année‐là, préférant découvrir la France, dont elle ne connaissait que le quartier parisien de la fac et les bars alentour. De mon côté, mes parents ne se préoccupaient guère de moi, et je n’avais ni frère ni sœur.

Nous avons décidé de laisser de côté pendant toute une quinzaine la ville, les bagnoles, les ordinateurs, l’agitation des larges avenues, et tout ce qui avait fait notre univers au cours des dernières années. Je me suis vaguement rappelé de vacances en famille dans les Pyrénées, lorsque j’étais gosse, dont j’avais gardé un bon souvenir. Federica était partante, elle aussi en manque d’activité physique. Un coup d’œil à une carte de la région et aux tarifs hôteliers nous a orienté vers la vallée d’Aspe et le village de Bedous, à quelques jets de pierre de la frontière espagnole, dans un magnifique décor de montagne, de verdure, de gaves ruisselants et de ciel bleu, seulement parcouru par des oiseaux et des parapentistes.

Je terminais mes études, j’avais fait des petits boulots, j’avais des moyens financiers réduits et pas de voiture, pas plus que Federica, qui ne voulait rien demander à ses parents, surtout depuis qu’elle leur avait annoncé qu’elle ne rentrerait pas au cours de cet été et qu’ils lui faisaient la gueule. Nous avons pris le train pour Pau, puis un autocar jusqu’à Bedous, à l’Hôtel de la vallée, où nous avions réservé une chambre modeste au deuxième étage. Sans véhicule, les déplacements étaient limités, mais nous étions là surtout pour nous vider la tête. Nous nous sommes donc contentés de promenades à pied. Les circuits de randonnées étaient nombreux, variés, et nous n’avons pas eu de mal à en trouver plusieurs adaptés à notre manque d’entraînement. Malgré notre jeunesse, nous avions des jambes de citadins sédentaires, pas de montagnards aguerris, et il n’était pas question pour nous de nous lancer à l’assaut des cimes environnantes. Les balades dans les parages, jusqu’à Borce ou au col de Hourataté correspondaient parfaitement à nos attentes.

Nous avons noué quelques relations avec d’autres touristes, ou avec le personnel de l’hôtel où nous résidions, toutefois on en restait à échanger des banalités et des commentaires sur la région, sans plus de familiarité.

Le 25 juillet, nous avons fait une randonnée nommée Tour du Vallon. Le topoguide indiquait un peu plus de trois heures de marche ; connaissant nos faibles capacités et aimant apprécier les paysages sans nous presser, nous en avons prévu quatre. La serveuse du bar voisin nous a conseillé de partir très tôt pour profiter de la fraîcheur matinale et du lever de soleil sur les cimes, alors nous nous sommes mis en route à six heures, et étions de retour à onze, car nous avons perdu du temps en nous trompant de direction à un embranchement. Nous avions les cuisses douloureuses et nous étions recrus de fatigue. Après manger, nous sommes montés dans la chambre pour une sieste bien méritée, après un gros câlin mérité lui aussi.

Célia

Pour maman, c’était un pèlerinage.

J’étais tellement contente qu’elle puisse aller dans les Pyrénées pour se détendre et se requinquer ! Depuis le décès de mon père, trois ans auparavant, je n’étais pas tranquille de la savoir seule. Bien sûr, elle ne voulait pas que je l’appelle tous les jours ni que je m’inquiète pour sa santé. C’est vrai qu’elle n’était pas si âgée, elle avait tout juste passé la cinquantaine. Papa nous a donné le mauvais exemple, à mourir si tôt et si vite, lui qui était pour nous l’image de la solidité, et qu’on croyait indestructible. Saleté de crabe ! Alors évidemment, après ça, dès que maman toussait, j’avais peur. Quand j’ai parlé de lui faire installer un de ces appareils de téléassistance qu’elle garderait autour de son cou et qui lui permettrait de m’alerter en pressant un bouton, elle m’a regardée sans dire un mot pendant un bon moment, et puis…

« Célia, c’est trucs‐là sont pour les vieux qui n’ont plus d’autonomie, qui sont incontinents, qui ont les mains qui tremblent, et qui ne tiennent plus debout. J’en ai encore pour dix ans avant la retraite, je me porte comme un charme, le bilan sanguin que tu m’as obligée à faire est excellent. C’est vrai que la mort de ton père m’en a fichu un coup au moral, mais je n’ai aucun problème physique, si ce n’est un peu de fatigue bien normale à l’approche de l’été. J’ai besoin de vacances, c’est tout. »

J’ai sauté sur l’occasion.

« Tu envisages de partir quelque part ?

— Pourquoi pas ?

— Où aimerais‐tu aller ? »

Elle a réfléchi. Je savais qu’elle cherchait une destination le plus près possible, pour revenir rapidement. Elle n’avait jamais apprécié les endroits inconnus. C’est ça qui m’a fait penser à…

« Pourquoi pas dans les Pyrénées ? Dans ce coin où tu as passé ton enfance, comment ça s’appelle, déjà ?

— La vallée d’Aspe. »

Elle avait répondu machinalement, toutefois je voyais bien que cette idée lui plaisait. Elle était née dans ces montagnes, troisième et dernier enfant d’éleveurs de brebis. Lorsque les parents avaient enfin obtenu une retraite bien méritée, le frère aîné avait repris l’affaire, et il s’était refermé sur lui‐même. Maman et son autre frère avaient rapidement quitté la région, où les possibilités d’emploi étaient quasi inexistantes. Les contacts entre eux trois s’étaient faits de plus en plus rares, jusqu’à disparaître. Maman avait atterri à Lyon, elle avait rencontré papa. J’étais arrivée deux ans après leur mariage, puis mon frère Antoine avait suivi. Quelques années plus tard, son père est mort, usé jusqu’à la corde par le rude travail d’éleveur. Deux ans après, ce fut le tour de sa mère. En ces deux occasions, le frère aîné, devenu très sauvage, isolé sans même un téléphone chez lui, avait prévenu lorsque tout était terminé et les obsèques passées ! Je comprends qu’elle n’ait jamais eu tellement envie de retourner là‐bas, mais c’était tout de même l’endroit où elle avait grandi, où elle avait ses souvenirs d’enfance. Elle n’avait jamais vu la tombe de ses parents, elle n’avait aucune nouvelle de ses frères. Tant d’années s’étaient écoulées, tant d’événements s’étaient produits… C’est comme s’il y avait prescription. Il était temps pour elle de revenir sur son passé.

Je venais d’obtenir mon diplôme d’infirmière, je n’avais pas d’autres projets que de chercher du boulot à la rentrée, on est parties ensemble avec sa voiture. J’aurais préféré le train, ce long trajet de presque huit cents bornes ne me rassurait pas, mais maman m’a expliqué que dans ce coin, sans un véhicule, rien n’était faisable. Nous avions réservé une chambre à l’Hôtel de la vallée, à Bedous. Après quelques jours durant lesquels elle a tourné autour du pot, faisant tout pour gagner du temps, ou plutôt pour en perdre, nous sommes montées dans le village natal de maman, Lescun, planté tout là‐haut au bout d’une route. Comment ces gens vivaient‐ils en hiver ? Personne n’a fait attention à nous, qui passions pour des touristes. Maman a cru reconnaître quelques visages d’autrefois, cependant elle n’a pas voulu baisser le masque, sans doute par peur des fantômes d’antan. Au cimetière, nous nous sommes recueillies devant la tombe de la famille Lacazet, c’est ainsi que maman a appris que son frère aîné était mort lui aussi. Qu’était devenu son autre frère, mon oncle que je n’avais jamais vu ? En passant près la ferme de son enfance, elle l’avait trouvée désormais occupée par un cousin dont elle avait oublié l’existence.

C’était le 25 juillet au matin que nous étions montées à Lescun et découvert tout cela. Nous étions rentrées à l’hôtel juste à temps pour manger. Pendant le repas, j’ai essayé de faire parler maman, mais elle n’avait pas trop envie de s’épancher sur tout cela. Elle ruminait sans doute sa jeunesse, les histoires de famille, les souvenirs, bons et mauvais… Elle se disait épuisée par tant d’émotions.

« Je vais aller faire une sieste. À tout à l’heure, ma chérie. »

Les derniers mots qu’elle m’a adressés, d’une voix tremblante de fatigue. Je suis sortie marcher un peu dans le village, acheter des cartes postales, me prélasser à la terrasse du café en face de l’hôtel…

25 juillet 1990

Raphaël

J’ai été réveillé par un grondement. Une sorte de bruit de fond sourd, dont je ne devinais pas la nature, et dont j’aurais été incapable d’indiquer la direction. Federica dormait encore. J’étais inquiet, sans savoir pourquoi. Je me suis assis au bord du lit et, en posant mes pieds sur le sol, je l’ai senti trembler. J’avais toujours l’esprit embrumé par le sommeil. J’ai pensé que quelqu’un avait mis en marche un appareil, un moteur, peut‐être dans les cuisines, peut‐être dans la rue. Toutefois, le bruit ne correspondait pas. Il s’amplifiait, et la vibration aussi.

Il y eut une vague. Quand une vague déferle dans la mer, un objet qui flotte à la surface de l’eau monte, parvient à la crête et redescend de l’autre côté, tandis que la lame poursuit son avancée. Un baigneur la voit approcher, se sent soulevé, il y a un instant de paroxysme infime, et c’est fini. Jusqu’à la prochaine. J’ai eu la même impression. J’ai senti venir une ondulation, toutefois elle ne s’appliquait pas à un élément liquide, mais au sol.

Je me suis mis debout, soudain bien éveillé. Qu’est-ce qui arrivait ? J’ai passé un pantalon et une chemise tout en appelant Federica pour la réveiller. Elle m’a demandé, dans son français approximatif :

« Ma qué sé passe ? »

Je n’ai même pas cherché mes chaussures, la vague était en train de déferler. J’ai saisi le bras de Federica et je l’ai secoué pour lui faire comprendre l’urgence de la situation.

« Je crois que c’est un tremblement de terre, lève‐toi, vite, faut pas rester ici !

— Oun qué ? Tremblément ? »

Je sentais la trouille grandir en moi. J’ai encore crié « Viens, magne‐toi ! », puis je l’ai lâchée pour qu’elle s’habille, je me suis dirigé vers la porte de la chambre, je suis sorti, j’ai couru vers l’escalier pour dévaler nos deux étages. Comment pouvais‐je savoir de façon aussi certaine de quoi il s’agissait ? Je n’avais jamais vécu la moindre secousse tellurique, cependant je n’ai pas douté une seconde que c’était bien un séisme. Une peur énorme grandissait en moi, une peur venue du fond de mes tripes et du fond des âges, quand l’homme se terrait dans des cavernes et qu’il redoutait d’y être enseveli. Cette peur dopait mes muscles, écrasait mon ventre, faisait sortir de mes lèvres un hurlement que je percevais sans réellement l’entendre et sans me rendre compte que c’est moi qui le poussais. J’ai bousculé des gens, qui devaient eux aussi chercher leur salut dans la fuite, et au moment où j’allais descendre les escaliers d’un seul bond, j’ai senti approcher la seconde vague.

Une vague ? Celle‐ci était une vraie déferlante, de celles qui remontent loin sur la plage, qui atteignent les vacanciers sous leurs parasols, qui noient leur pique‐nique et qui leur prennent leurs vêtements et les jeux des enfants en se retirant. Elle a été sur nous, ou plutôt sous nous au moment où je parvenais au premier étage. J’avais franchi d’un saut les dernières marches, mais je n’ai jamais touché le plancher, car il avait disparu dans une crevasse que j’ai à peine aperçue avant d’y tomber.

Il y a eu un bruit terrible, une clameur faite d’un mélange de cris, d’effondrement, de chutes de meubles, d’écroulement de murs, de tremblement du sol qui s’était pourtant volatilisé. Dominant ce vacarme, car venant de moi‐même, deux craquements, lorsque j’ai frappé le fond du trou. Mon bras et ma jambe, du côté gauche. Deux douleurs percutantes, instantanées, aiguës, de suite oubliées, parce que des tonnes de gravats, terre, bois, et débris se sont abattues sur moi…

Célia

Installée à la terrasse, les yeux à demi fermés dans le soleil, j’ai bu une gorgée de mon thé glacé et j’ai reposé le verre sur la table bancale. Tout en admirant la couleur dorée du breuvage, je laissais mon esprit divaguer vers divers sujets. Maman, mon amie Clara, mon projet de trouver un poste en hôpital, Laurent, qui était gentil, mais très lourd, et qui espérait toujours que je cède à ses avances… J’ai vu la surface du thé se couvrir de cercles concentriques, puis j’ai réalisé que c’était à cause d’une vibration, comme un bruit de machine, de plus en plus fort. Le serveur est sorti, l’air inquiet, il a regardé à droite, à gauche, il a hésité. Quelqu’un s’est mis à courir, plus loin. Le garçon a aboyé quelque chose à propos d’un tremblement de terre. Mon verre est tombé du bord de la table et s’est brisé, je me suis levée. Le grondement est passé, s’est atténué ; une femme criait, du côté de l’église. J’ai cru que c’était fini, j’ai fait un pas, un second…

Puis ça a recommencé, bien plus fort. Je l’ai senti arriver de très loin, cette fois. C’était comme une tension qui s’accumulait, qui était imminente, qui allait exploser, j’ai pensé… j’ai tellement honte, mais c’est vrai, on a de drôles d’idées dans les moments où tout bascule, et je me suis dit que c’était comme un orgasme qui montait, et d’un coup, c’était là, un rugissement effroyable, un fracas insoutenable, je me suis tournée vers l’hôtel de l’autre côté de la petite place et j’ai vu distinctement une fissure se former dans le sol, elle a avancé vers l’établissement terriblement vite, j’ai vu les murs se fendre, se balancer, et s’écrouler. Je m’étais élancée vers maman, en criant, la bouche pleine de la poussière qui déjà envahissaient tout, je suis tombée en trébuchant sur quelque chose ou parce que la terre tremblait toujours. Je me suis relevée, je suis tombée encore et quand le silence est revenu, quand j’ai regardé, quand j’ai pu faire quelques pas dans les débris et voir ce qui m’entourait, il n’y avait plus de maisons, plus d’hôtel, plus de maman.

J’ai hurlé, je crois. D’autres personnes aussi. Puis j’ai commencé à fouiller la terre et à tenter de déplacer les blocs de béton arrimés les uns aux autres par un treillis métallique qui aurait dû rendre les murs indestructibles. J’ai eu très vite les mains en sang, les bras en sang, les genoux en sang, les yeux pleins de larmes, je tremblais de tous mes membres, de peur, de fatigue, de rage, je retournais les gravats, je creusais de mes doigts nus, je manquais à tout moment de basculer à mon tour dans une fissure, ou d’être ensevelie sous une avalanche de ces blocs instables. Des gens m’ont prise et emmenée, je les ai insultés, je les ai frappés, je me suis débattue…

Je me suis réveillée sur un lit de camp, sous une tente.

Fin juillet 1990

Raphaël

Je ne savais pas où étaient le haut et le bas. Je ne savais pas s’il faisait nuit ou si j’étais aveugle. Je ne savais pas quel endroit de mon corps me faisait le plus souffrir. Je ne savais pas si j’avais surtout soif, surtout peur, ou surtout chaud.

Toutefois, je savais que j’allais mourir enterré vivant. Froidement, j’ai imaginé ce qui allait se passer. La déshydratation, la faim, l’asphyxie. Lequel de ces trois allait gagner la course ? À moins que je me vide de mon sang, car, avec le peu de gestes que je pouvais faire, je tâtais mes membres et je les sentais poisseux. Si je buvais mon propre sang, est‐ce que ça m’aiderait à tenir le coup ? À tenir pourquoi ? Pour souffrir plus longtemps, crever à petit feu et crever quand même ? Est‐ce qu’il ne valait pas mieux, au contraire, chercher un moyen d’en finir au plus vite, tant que j’étais en état de réfléchir correctement, avant de devenir fou ? Est‐ce que j’allais devenir dingue de douleur, de trouille ou de privations ?

Une vague de panique m’a envahi, m’a submergé. Je ne me contrôlais plus, je me suis mis à hurler de toutes mes forces, à m’en faire péter les cordes vocales, et aussi les tympans, car j’étais dans une toute petite bulle souterraine. Je pouvais seulement bouger un peu la tête, le bras droit et me tourner légèrement, roulant sur une hanche. Sans voix, j’ai commencé à pleurer, je ne sais pas combien de temps ça a duré.

« Vous devriez vous calmer, jeune homme. Économisez l’air, nous en avons si peu, et évitez de perdre l’eau que votre corps contient. Vous allez en avoir besoin. »

C’était la voix d’une femme d’un certain âge. Je ne sais pas où elle était, les bruits se répercutaient étrangement, dans cette cavité. J’avais l’impression qu’elle se tenait assez près de moi, cependant elle aurait pu être à plusieurs mètres. Il y a le même phénomène dans le métro. Si quelqu’un chuchote sur un quai, face à un mur et tout contre lui, une personne située juste en face sur l’autre quai l’entend comme s’il était à quelques centimètres de son oreille.

« J’en aurai besoin pour quoi faire ? J’ai pas envie de mettre une semaine à mourir.

— Une semaine ? Les secours doivent être déjà sur place, à présent, et les recherches de survivants ont déjà commencé. Ils vont bientôt nous trouver.

— Vous savez depuis combien de temps c’est arrivé ?

— Je n’en ai pas la moindre idée. Je suis restée inconsciente pendant… quelques heures ou quelques minutes, je ne sais pas. Et j’ai perdu connaissance, ensuite. Vous avez dû être évanoui plus longtemps que moi, j’ignorais que vous étiez là. »

Comment cette femme faisait‐elle pour être aussi confiante, aussi détendue, en apparence, que si nous attendions simplement un train en retard ?

« Mais comment pouvez‐vous être si certaine qu’on va être secourus ?

— Parce qu’il ne peut pas en être autrement, bien sûr. »

Bien sûr.

Je crois que je me suis rendormi. Ou je suis tombé dans les pommes. Pendant que j’étais dans le cirage, je n’avais pas peur, pas soif.

Quand je me suis réveillé, j’ai à nouveau paniqué et j’ai crié. Je me suis pissé dessus sans pouvoir me retenir, mes jambes étaient poisseuses d’urine et de sang mêlés. Ma voisine m’a rappelé que nous devions rester calmes pour économiser l’air. J’ai sursauté, car j’avais oublié sa présence.

« Je criais pour alerter les secours. »

Je mentais effrontément.

« Je n’ai rien entendu, je ne pense pas qu’ils soient au‐dessus de nous. Bien sûr, j’ignore à quelle profondeur nous nous trouvons. »

Je ne sais pas pourquoi, à ce moment, j’ai songé à Federica. Avait‐elle pu s’en sortir ? Elle était encore assise sur le lit quand j’ai fui la chambre, il était impossible qu’elle ait eu le temps de quitter l’hôtel. Avait‐elle été écrasée ? Était‐elle restée miraculeusement à l’air libre ? Était‐elle également dans un trou, en train d’attendre ?

Et cette femme, tout près de moi, comment était‐elle arrivée là ?

« Il y avait quelqu’un avec vous, dans la chambre ?

— Non, j’étais seule. Heureusement, ma fille était sortie de l’hôtel, et comme je la connais, elle devait être en train de se prélasser au soleil, donc au grand air. Elle devrait avoir survécu. Ce qui est le plus important en cas de séisme, c’est de quitter les habitations et d’aller en terrain dégagé, bien sûr.

— Comment vous savez tout ça ?

— Je suis née dans cette région, des secousses, il y en a souvent, et de temps en temps, une plus forte. En 67, le village d’Arette a été ravagé. Je vivais déjà à Lyon depuis longtemps, à ce moment‐là. Pauvres gens ! »

Elle était en train de plaindre des personnes qui avaient subi un tremblement de terre plus de vingt ans auparavant, pendant qu’on étouffait sous des couches de gravats ! Je réfléchissais. J’ai tenté, en bougeant comme je pouvais, d’évaluer la taille de la bulle dans laquelle je me trouvais. Elle était vraiment réduite, je n’avais que quelques décimètres cubes à ma disposition. Si j’avais dû me contenter de l’air contenu dans ce lieu, je serais mort asphyxié rapidement. C’est donc qu’il devait y avoir une fente quelque part, même minuscule, par où de l’oxygène passait. Ça permettrait de tenir jusqu’à l’arrivée des secours. Ou alors, m’a soufflé une petite voix au fond de moi, jusqu’à ce que je crève de soif, ce qui serait plus long et plus douloureux.

Célia

Dans la tente, beaucoup de personnes s’affairaient. Des médecins, des infirmiers, des pompiers, des secouristes, des gens qui aidaient. C’était mon domaine, et même si je n’avais alors pas beaucoup d’expérience, j’ai vite compris ce qui se passait, et qui faisait quoi. Bien sûr, il y avait aussi des blessés, en quantité, et j’étais rangée parmi eux. Certains gémissaient de douleur, d’autres n’avaient que des contusions ou des plaies superficielles. D’autres encore réagissaient peu, ou pas du tout. J’ai vu qu’on évacuait, sur un brancard, une silhouette entièrement recouverte d’un drap.

Maman !

Je me suis redressée d’un coup, arrachant désagréablement la perfusion plantée dans mon bras gauche. Une fille est vite venue, essayant de me retenir. Je l’ai repoussée d’une main, et je me suis dirigée vers la sortie de la tente. Un type s’est placé devant moi, sans doute un pompier, grand et baraqué. Je ne pouvais pas m’en débarrasser aussi facilement. Il m’a demandé de me dominer et de lui dire qui j’étais. Je me suis efforcée de retrouver mon calme, comprenant que ce serait le moyen le plus rapide d’aboutir à ce que je voulais.

« Je me nomme Célia Lacotte. Je suis ici en vacances avec ma mère. Il y a eu un séisme, c’est bien ça ? J’étais à l’extérieur quand c’est arrivé, mais ma mère était probablement dans notre chambre du premier étage, à l’hôtel. Où se trouve‐t‐elle ? Est‐elle gravement touchée ? »

Pendant que j’expliquais tout ça, un médecin s’était approché.

« Je suis le docteur Larricq. Vous n’avez aucune blessure importante, seuls vos mains et vos genoux sont un peu abîmés, vous avez dû tomber.

— Je voudrais des nouvelles de ma mère.

— Je comprends. La plus grande partie des victimes n’est pas identifiée. Et il y a aussi, bien sûr, ceux qui n’ont pas encore été retrouvés.

— Pas retrouvés ? Le tremblement a été si violent ?

— Regardez… »

Il m’a conduite à l’extérieur de la tente, soulevant un pan de la toile pour me laisser passer. Le camp de secours avait été installé en dehors des habitations, sur un terrain dégagé le long de la nationale 134 venant de Pau, sans doute pour faciliter l’accès et les évacuations. Le village, ce qui en restait, était en ruines. La plupart des maisons, du moins celles que je voyais, étaient touchées. Tout était recouvert d’une épaisse couche de poussière. Il y avait des gens équipés de masques qui arpentaient les décombres en sondant le sol avec des appareils ou en le frappant avec de petits marteaux, d’autres portaient des pelles, des leviers et divers outils. Certains étaient accompagnés de chiens qui reniflaient dans tous les coins. Un peu plus loin, dans un champ, un hélicoptère atterrissait, d’où descendirent des militaires.

« C’était donc si grave ?

— Très grave, mademoiselle. Il y a de nombreuses victimes.

— Mais… maman ? »

Les larmes recommençaient à couler sur mes joues.

« Il y a trois tentes pour notre hôpital de fortune. Visitez‐les, cherchez votre mère. Si elle n’est pas ici, il y a aussi l’abri que vous voyez de l’autre côté. Nous y avons placé les personnes décédées. Et si elle n’est pas là non plus… »

Avec un geste du bras, il m’a désigné les ruines et les équipes de fouilleurs.

« Ne perdez pas espoir, mademoiselle. C’est notre principale force. »

Tandis qu’il retournait à son difficile travail, j’ai été prise de tremblements. Je me suis maîtrisée et j’ai parcouru les trois chapiteaux, évitant de croiser les regards pleins de détresse et de douleur des blessés, certains atrocement mutilés. Maman n’était dans aucun d’eux. Que devais‐je espérer ? Qu’elle soit déjà avec les défunts, ou encore ensevelie, vivante, mais probablement agonisante, en train de mourir de déshydratation, de faim ou d’asphyxie ?

J’ai soulevé, le cœur battant, et les nerfs tendus à se rompre, chacun des draps recouvrant les corps alignés dans ce qui servait de morgue. Je n’étais pas la seule à chercher quelqu’un. Un homme d’une quarantaine d’années était là, aussi. Soudain, il s’est mis à crier.

« Hélène ! Hélène ! »

Il est tombé à genoux en pleurant devant une des dépouilles. J’ai entrevu le visage de celle qui avait dû être sa femme, le crâne à moitié écrasé. Comment l’avait-il reconnue ? Maman n’était pas non plus dans ce lieu. Devais‐je m’en réjouir ? J’ai aidé l’homme en larmes à se relever, et nous sommes sortis de cet endroit, lui appuyé sur mon épaule pour parvenir à marcher. Je l’ai laissé avec un des secouristes, puis je suis allée rejoindre le docteur Larricq et, lui expliquant que j’étais une infirmière encore débutante, je me suis mise à son service pour me rendre utile moi aussi. Que faire d’autre, sinon ne pas quitter des yeux ceux qui cherchaient inlassablement parmi les blocs de béton entassés ? Comment espérer retrouver une personne vivante dans un tel chaos ?

Raphaël

Au bout d’un certain temps, j’ai cessé de sentir la douleur. Les douleurs, plutôt. J’avais mal partout sur mon corps à cause de mes blessures, et à l’intérieur à cause du manque d’eau. Toutefois, c’est peut‐être cette orgie de souffrance qui m’a anesthésié, par son propre excès. Je n’avais pas bougé depuis des heures ou des jours, des cailloux m’entraient dans les chairs, une masse énorme pesait sur moi et menaçait de lâcher à n’importe quel moment, j’avais une soif inimaginable, la langue collée au palais, mon bras et ma jambe, certainement brisés, m’envoyaient des élancements, mes yeux me brûlaient… Et tout cela devait s’annuler, car progressivement je n’y ai plus prêté attention. Je me demandais si c’était une bonne nouvelle, ou si ça signifiait que je devenais insensible, me rapprochant de la fin. J’ai appris plus tard que l’extrême déshydratation peut provoquer la sécrétion d’une hormone anesthésiante. Toutefois, la conséquence est bien sûr la mort.

Durant tout ce temps, j’ai passé davantage de temps à dormir qu’à l’état de veille, et c’est tant mieux, c’est sans doute ce qui m’a évité la folie, puisque pendant que j’étais inconscient, je n’avais pas peur, je n’avais pas mal, et surtout je ne gambergeais pas. Ma seule fonction opérationnelle, c’était la réflexion, toutefois je ne devais surtout pas réfléchir. C’est ce que me conseillait ma voisine.

Qui était cette femme ? Elle était en aussi mauvaise posture que moi, elle était certainement blessée elle aussi, elle n’avait pas plus à boire, à manger et à respirer, pourtant elle restait d’un optimisme à toute épreuve. Non seulement elle gardait de l’espoir alors qu’il n’y en avait guère, mais en plus, elle me soutenait pour que je ne plonge pas ni que je me laisse aller. Quelle force extraordinaire elle avait !

À chacun de mes réveils, je retrouvais pendant quelques minutes la douleur, puis je faisais du bruit pour que la femme m’entende. Si elle était également éveillée, nous échangions quelques mots, dans le noir total.

Puis ces mots furent de plus en plus rares, et finalement nous n’avons plus parlé. De temps en temps, l’un de nous grattait la pierre, parfois l’autre lui répondait de la même façon. Peut‐être qu’elle aussi a perdu l’espoir, ou qu’elle était trop affaiblie. Moi‐même, j’ai fini par ne plus être vraiment éveillé ni vraiment endormi. Je ne pensais plus à rien, je ne sentais plus rien. Nous ne communiquions même plus par grattements. Je crois aujourd’hui, en y resongeant, que je n’étais plus tout à fait vivant. Pourtant, j’étais sans cesse conscient de cette présence non loin de moi. Elle me reliait à la vie.

Il y a eu un raclement. J’ai tenté de répondre en grattant d’un doigt. Un rai lumineux m’a aveuglé péniblement. Il y a eu du bruit, un aboiement, des cris, des blocs de pierre qui roulaient, encore de la clarté, terriblement douloureuse. J’ai senti des mains, une truffe humide, des rires et même, je crois, des applaudissements. Puis le noir, à nouveau.

Célia

J’ai décidé que je ne serais jamais infirmière. Tant pis pour les études suivies, je ferais n’importe quoi d’autre, je distribuerais des prospectus, je prendrais des commandes par téléphone, je serais serveuse dans un bar, n’importe quoi, mais pas ça, pas ce putain de travail où je verrais sans cesse des mourants, des handicapés à vie, des blessés hurlants, des agonisants. Je ne voulais plus entendre ces cris, ces pleurs, je ne voulais plus rabattre des draps sur des corps sans vie.

Les premiers jours, les sinistrés affluaient sous les tentes. On n’arrêtait pas, c’était épuisant. Un des médecins diagnostiquait, il opérait sur place si c’était indispensable et possible, sinon on évacuait sur l’hôpital d’Oloron, de Pau ou d’ailleurs. Pour cela, il n’y avait que les hélicoptères, la route étant encore trop dangereuse pour être praticable. Je dormais quelques minutes quand je pouvais, allongée sur un brancard ou à même le sol. J’ai pansé pendant des heures sans manger ou presque, un sandwich de temps en temps, que je ne parvenais même pas à terminer. J’imagine que c’est comme ça, à la guerre.

Les blessures étaient souvent terribles. Des membres broyés, des hémorragies, des plaies béantes, des fractures ouvertes, ces pauvres gens auraient des séquelles irréversibles.

Et puis le flux a ralenti. Il y avait de moins en moins de blessés, et de plus en plus de morts. Fréquemment, ils avaient été tués sur le coup par la chute d’un bloc et un écrasement, et parfois ces corps ne présentaient aucune lésion mortelle. Ces gens s’étaient vidés de leur sang, ou étaient morts de soif ou d’étouffement. Des fins atroces, terrifiantes.

Maman n’était toujours pas retrouvée. Pour ne pas y penser, je dormais encore moins, je m’activais encore plus. Lorsque la cadence a ralenti, quand il y eut moins à faire, j’ai cru devenir folle. En chacun des trépassés qu’on entassait, j’imaginais la fin que ma mère avait dû avoir. Car j’étais à présent certaine que je ne la reverrai plus vivante. Cinq jours étaient passés, aucun des secouristes n’avait le moindre espoir de trouver d’autres survivants.

J’étais bien entourée par les autres sauveteurs, qui connaissaient mon histoire. Chaque fois qu’une femme était retrouvée, on m’appelait, j’accourrais… ce n’était jamais elle. Et chaque fois, j’étais soulagée qu’elle ne soit pas ce corps sans vie, et angoissée de la savoir encore sous ces tonnes de décombres qui allaient bientôt être attaquées à la pelleteuse, sans plus de précautions, puisque c’était désormais évident, il n’y aurait plus de rescapés.

Contre tout espoir, il y en eut un dernier, pourtant, dont la présence avait été repérée par un des chiens. Mais c’était un homme, je ne me suis pas déplacée pour aller le voir. Une petite voix me disait : « Si ce type a réussi à survivre, elle est peut‐être encore vivante, elle aussi. » Et une autre me soufflait : « Oui, mais où ? On ne la retrouvera pas à temps. Même si elle vit toujours, elle va mourir à petit feu… »

Le lendemain, j’ai été prise en charge moi aussi par la cellule psychologique. Mon frère Antoine est venu me chercher et m’a ramenée à Lyon où m’attendait l’amitié de Clara. J’ai pleuré pendant tout le temps qu’a duré le trajet de retour. C’est moi qui avais suggéré à maman d’aller retrouver son passé dans ce maudit village !

Août 1990

Raphaël

J’ai appris par la suite que j’étais demeuré cinq jours sous les ruines de l’hôtel, et que j’avais été le dernier rescapé, retrouvé spontanément par un chien que son maître avait lâché, les recherches étant abandonnées. Un miracle. Comment ai‐je pu survivre dans de telles conditions ? Cinq jours sans boire, avec des fractures multiples et presque rien à respirer dans l’anfractuosité qui m’avait protégé.

Je suis resté trois semaines à l’hôpital de Pau, dont une durant laquelle j’ai été plongé dans un coma artificiel, alimenté et surtout réhydraté par des perfusions, rattaché à la vie par un fil extrêmement fin qui menaçait à tout instant de se rompre. Quand j’ai rouvert les yeux, la première chose que j’ai vue, c’est le sourire inquiet d’une infirmière.

Trois jours après, j’avais suffisamment récupéré pour demander des nouvelles de Federica. Elle n’avait pas survécu à l’effondrement de l’hôtel, son corps avait déjà été renvoyé en Italie. Son corps… Je l’avais serré dans mes bras quelques instants avant le drame. J’ai espéré qu’elle était partie rapidement, sans douleur, avec le bon souvenir de nos ébats.

Ensuite, j’ai pensé à cette femme qui était avec moi sous terre, avec qui j’avais partagé ces moments terribles. Bien sûr, j’étais toujours vivant grâce à une incroyable série de coups de chance, et grâce à ma jeunesse qui m’avait permis de résister, toutefois je réalisais que sans elle, je serais devenu fou, j’aurais paniqué, j’aurais fait quelque chose de fatal. Il n’y avait pour moi aucun doute : elle m’avait sauvé la vie par sa simple présence et son irréductible optimisme.

« La femme qui était avec moi dans le trou, elle est dans cet hôpital ? Comment va‐t‐elle ?

— Quelle femme ? »

Mes lèvres ont tremblé. Puisque j’avais été tiré de là, elle avait dû l’être aussi, en vie bien sûr, c’était évident. Je n’avais pas envisagé une seconde qu’il pouvait en être autrement. Dès que j’ai été assez solide, j’ai été mis en contact téléphonique avec un capitaine ou je ne sais quoi, le type qui avait coordonné les recherches sur le terrain. Il avait soigneusement localisé sur un plan les endroits précis où chaque victime, morte ou non, avait été retrouvée. Il se souvenait très bien de moi, le dernier secouru, et il n’a eu aucun mal à me repérer sur son diagramme.

En effet, une femme avait été tirée des décombres au même endroit, trois jours après mon exhumation. C’est au passage des pelleteuses que son corps avait été trouvé et extrait.

J’ai remercié et raccroché. Je me suis remémoré les heures d’angoisse auprès d’elle. J’étais plus jeune qu’elle, pourtant je m’en étais tiré d’extrême justesse, elle était certainement morte avant mon sauvetage. J’ai réalisé que je n’avais pas pensé à lui demander son nom.

Célia

Antoine est retourné à Bedous pour l’identification du corps de maman, retrouvé dans les débris de l’hôtel. Nous n’avons pas su, et je ne souhaitais pas savoir, de quoi elle est morte, entre la soif, l’épuisement, les blessures…

Elle a été enterrée aux côtés de papa.

Antoine a réussi à me persuader de ne pas renoncer à être infirmière. J’avais encore l’esprit plein des horreurs vues là‐bas, dans le camp de secours. Je ne voulais plus assister à de telles choses, Antoine est parvenu à me faire comprendre que ce que j’avais connu à Bedous était une situation extrême à laquelle je ne serai sans doute plus jamais confrontée, même dans ce métier, qui restait un des plus beaux du monde. Quelques mois plus tard, j’ai trouvé un premier emploi dans une clinique privée. Pendant l’entretien d’embauche, après une hésitation, j’ai parlé de l’expérience que j’avais vécue lors du séisme, c’est cela qui a fait la différence et qui m’a valu d’être choisie, dans le service de maternité. Contribuer à mettre des enfants au monde a été pour moi une renaissance, au premier sens du mot.

25 juillet 1991

Raphaël

J’avais reçu une invitation pour retourner à Bedous et participer aux commémorations du premier anniversaire. J’ai hésité.

Physiquement, après des mois de rééducation, j’étais parvenu à retrouver une bonne partie de mes capacités. Je garderais toute ma vie une légère claudication de la jambe gauche, qui avait été brisée en plusieurs points, et mon bras gauche resterait faible, toutefois je m’en tirais plutôt bien. J’avais décroché un boulot dans une boîte informatique à la Défense, au dix‐huitième niveau d’une tour d’où la vue était grandiose.

La seule chose que je ne supportais pas, et que je ne supporterais certainement jamais, c’était les endroits clos. Prendre l’ascenseur jusqu’aux bureaux de mon entreprise était un effort de chaque jour. Je passais ces quelques secondes terré au fond de la cabine, les yeux fermés. Mes collègues savaient pourquoi et avaient la délicatesse de ne pas m’en parler. Sans ce problème de jambe, je crois que je serais monté à pied malgré le nombre d’étages, avec toutefois la crainte que la minuterie s’éteigne ! Je tremblais rien qu’en y pensant.

Je ne pourrais sans doute plus jamais aller au cinéma, je ne pourrais plus prendre le métro. Les logements où je devrais habiter devront avoir des fenêtres dans toutes les pièces, même les toilettes. On ne peut pas imaginer le handicap que représente la claustrophobie dans notre monde.

J’ai hésité à me rendre à Bedous. Un psychologue me suivait depuis la tragédie. Il m’avait conseillé de coucher cette expérience sur le papier.

« Il ne s’agit pas de rédiger un roman, monsieur Bélanger. Ne cherchez pas à faire de la grande littérature. C’est juste un travail qui vous aidera à extérioriser ces moments difficiles et donc à vous détacher d’eux. Ne vous forcez pas à écrire chaque jour, ça ne doit pas devenir une contrainte, mais tâchez quand même de garder un certain rythme, disons deux ou trois pages par semaine, pour ne pas abandonner en cours de route. »

Je m’étais pris au jeu, et j’y avais trouvé du plaisir. Presque chaque soir, je passais jusqu’à une heure à raconter tout ce qui était arrivé, sans rien omettre. Comme je le faisais pour moi‐même, et que je savais que personne ne le lirait, je me laissais aller à des détails personnels. Plus j’avançais, plus des précisions que je croyais perdues me revenaient en mémoire. Telle conversation avec Federica, dont je me rappelais le moindre mot, telle couleur de vêtement, tel propos tenu par la malheureuse femme morte dans le trou…

J’ai terminé ce travail d’écriture une semaine avant d’être convié à la cérémonie. Comme pour mettre un point final à cette tragédie que j’avais hâte d’oublier totalement, j’ai décidé d’y aller. J’ai repris le train jusqu’à Pau, puis l’autocar pour Bedous.

Le village était encore loin d’avoir retrouvé son charme tranquille. Les cicatrices du drame étaient présentes à chaque coin de rue. L’Hôtel de la vallée était tout au début de sa reconstruction, à son emplacement, il y avait des fondations et un terrain dégagé où attendaient des engins de chantier. Sur la place devait se tenir la cérémonie, avec un discours du maire, des prières, que sais‐je encore ?

Quand j’ai aperçu le rassemblement de loin, tout d’un coup, je n’ai plus eu envie d’y participer. Entendre des condoléances, des pleurs, des paroles bien mesurées pleines de lieux communs, de miel et de bons sentiments… J’ai fait demi‐tour. Un autocar repartait vers Pau moins d’une heure plus tard, j’étais dedans.

Célia

Un mois avant l’anniversaire de la mort de maman, j’ai reçu une invitation pour me rendre à une cérémonie de commémoration sur la place centrale de Bedous.

Je venais de vivre une année très difficile. Je dormais mal, assaillie de cauchemars, malgré les cachets que je prenais. Je m’étais lancée à corps perdu dans le travail, enchaînant les heures de garde sans les compter. Le reste du temps, pour ne pas penser, je m’abrutissais de musique à fond, ou de relations passagères avec des hommes. Pour commencer, j’ai couché avec Laurent, qui n’attendait que ça depuis longtemps, et puis je l’ai jeté comme un mouchoir en papier. Le pauvre ! Et il y en a eu d’autres, beaucoup d’autres. Quelques‐uns ont fait deux ou trois nuits, parfois je les ai gardés une semaine, cependant la plupart étaient renvoyés au premier matin. Je consommais des mecs comme d’autres se droguent. J’étais prête à faire n’importe quoi plutôt que repenser à ce tremblement de terre, plutôt que revoir ces murs effondrés, que je revoyais pourtant dès que je fermais les yeux.

Alors, retourner là‐bas ? Marcher dans ce village sans doute encore en ruine, parmi les débris de l’hôtel et les maisons écroulées ? Entendre le discours du maire, les plaintes du curé, les pleurs des autres victimes ?

Pas question. Je ne remettrai jamais les pieds dans ce département.

25 juillet 1995

Raphaël

J’ai été très étonné en recevant une invitation pour les commémorations du cinquième anniversaire, car je ne pensais plus à ces cérémonies. Bien sûr, je n’avais rien oublié des heures passées sous terre, des morts, de la peur, de la femme à mes côtés. Je boitais encore, évidemment, cependant ça ne me gênait plus. Même l’ascenseur était devenu supportable, à force de routine. On s’habitue à tout. Pourtant, je savais que je garderais toute ma vie en moi la cicatrice de ce qui était arrivé cet été‐là. Je cherchais toujours une fenêtre dès que j’entrais dans une pièce inconnue, je craignais l’obscurité et je n’imaginais pas reprendre un jour le métro. Avec les filles aussi, c’était difficile. Elles avaient du mal à comprendre que je laissais une lumière allumée toute la nuit, que je ne fermais jamais entièrement les volets, et que je me réveillais parfois en sursaut, les mains tremblantes.

Pourtant, j’avais progressé dans d’autres domaines. J’avais changé à plusieurs reprises de société ces dernières années, avec, chaque fois, une amélioration hiérarchique et financière, parce que j’avais osé aller de l’avant. Je savais qu’il était indispensable de se confronter aux situations pour avancer. Alors, la cinquième année, je me suis rendu à cette cérémonie, et j’y ai assisté jusqu’au bout.

C’est en voiture, cette fois, que je suis arrivé à Bedous. J’ai eu du mal à reconnaître le village, qui était pourtant redevenu comme il était lors de ma première visite. On avait l’impression que tout était d’époque, les architectes et les ouvriers avaient vraiment fait un excellent travail. L’Hôtel de la vallée, un peu embelli et agrandi, était à nouveau là. J’ai préféré prendre une chambre à Sarrance, à quelques kilomètres de Bedous. Seule nouveauté notable, il y a désormais sur la place une plaque en marbre à la mémoire des victimes du séisme.

Je ne me suis pas défilé. Le maire, le même que cinq ans auparavant, a fait l’inévitable discours vibrant d’émotion. Puis, par ordre alphabétique, la liste des noms des vingt‐sept personnes ayant trouvé la mort a été égrenée. Chaque fois, un enfant s’avançait et déposait une rose devant le monument. À l’annonce de Lacotte Annie, la jeune femme qui était assise à côté de moi a éclaté en sanglots. Elle n’était pas la seule a pleurer ce jour‐là, mais j’ai été particulièrement touché par elle, peut‐être parce qu’elle était tout près. Zetticci Federica a été la dernière citée. J’ai senti mes yeux s’embuer en pensant à elle, et à la femme qui m’avait soutenu et grâce à qui, en partie, j’étais toujours vivant. L’un des noms qui venaient d’être invoqués était le sien.

La célébration s’est achevée. La fille près de moi a séché ses larmes, son regard a croisé le mien et nous avons souri en même temps. Je lui ai tendu un mouchoir en papier, elle a souri encore en me remerciant. Nous ne savions quoi faire, on était au milieu de la place, face au monument qui était finalement aussi inutile que n’importe quelle plaque de marbre commémorative. Je lui ai proposé de prendre un verre. Elle a accepté et je me suis dirigé vers le café qui était en face de l’hôtel. Elle m’a retenu.

« Pas ici, s’il vous plaît. C’est là que je me trouvais quand… Quand il y a eu le tremblement de terre.

— Ah ! Oui, bien sûr, pas de problème. On peut aller là‐bas, si vous préférez.

— Je préfère, merci. »

Elle s’appelait Célia. Elle m’a décrit « son » séisme, comment elle avait vécu la catastrophe. Sa mère, le village dans la montagne, le cataclysme, sa peur, l’aide qu’elle a apportée en tant qu’infirmière, sa culpabilité…

À mon tour, j’ai fait mon récit. J’ai raconté que j’étais venu avec Federica, et j’ai expliqué que j’étais resté cinq jours sous les ruines de l’hôtel. Cependant, je ne suis pas entré dans les détails de ces jours passés sous terre et de ce que j’avais ressenti là‐dessous, par égard pour elle et la fin atroce qu’avait dû connaître sa mère. Je n’ai pas non plus dit qu’il y avait avec moi une femme, et j’ai réalisé à ce moment‐là que je n’avais parlé d’elle à personne. Juste un peu au psy.

Pour quelle raison ? J’éprouvais un mélange de culpabilité et de honte. De culpabilité, car elle était morte et j’avais survécu. Pourquoi moi ? Je n’avais rien fait de ma vie, je n’avais pas de boulot, j’étais un jeune intellectuel tout juste sorti des bancs de la fac, je me contentais de batifoler avec des filles comme Federica, j’entretenais des liens très relâchés avec ma famille, pas de frère ni de sœur, pas d’enfants, je n’avais aucune importance sociale, personne n’avait besoin de moi. Elle, par contre, m’avait parlé de sa fille et de son fils, de ses activités professionnelles, elle m’avait remonté le moral, elle m’avait empêché de sombrer dans le désespoir et la folie.

De honte, aussi, parce que j’avais été incapable de faire quoi que ce soit pour elle. Je ne l’avais aidée en rien, je n’avais pas été en état de la signaler aux secouristes, je ne m’étais inquiété d’elle que bien des jours après, et je n’étais même pas sûr qu’elle ait quitté la vie avant moi.

Alors, j’avais à peine mentionné sa présence au psy, qui m’avait pourtant fait parler d’elle et avait tenté de me sortir de ce qu’il appelait le syndrome du survivant. À nul autre je n’avais dit qu’il y avait quelqu’un non loin de moi sous les décombres, et encore moins à cette fille ravissante qui se tenait devant moi à deux pas du lieu où tout cela était arrivé. Elle et sa mère avaient été hébergées dans le même hôtel que Federica et moi. Nous nous étions peut‐être croisés. Ce qui était sûr, c’est que j’avais envie de la revoir, dans un contexte moins tendu. Nous avons fait quelques pas dans les ruelles de Bedous, nous avons échangé nos coordonnées.

Ce même jour, il y avait eu un attentat à Paris, au RER Saint‐Michel, où je passe fréquemment dans mes déplacements. J’ai tremblé en imaginant ce qui aurait pu m’arriver si j’avais été là‐bas.

Célia

J’étais passée d’un extrême à l’autre. Après d’innombrables semaines consacrées au travail et à la baise, j’ai tout arrêté d’un coup. Je suis restée six mois au chômage par manque d’envie de bouger. J’étais saturée des centaines d’heures de garde que j’avais effectuées. Ensuite, j’ai fait une formation pour devenir sage‐femme. Les garçons, j’ai arrêté également. Pas parce que j’avais une réputation de coucheuse, je m’en moquais, mais parce que j’ai saturé de ça aussi. Je le faisais sans plaisir, et même sans désir. Pour oublier, certains boivent, moi je baisais. Le jour où j’ai réalisé que je n’oublierai jamais, j’ai cessé de fuir.

Petit à petit, avec l’aide d’Antoine et de Clara, j’ai remonté la pente, très, très lentement, et j’ai décidé d’affronter mes fantômes au lieu de détaler devant eux. J’ai vu une psy. Ça m’a été utile, malgré les doutes que j’avais avant de commencer cette thérapie. J’ai pu parler de la culpabilité que je ressentais d’avoir entraîné maman là‐bas, au‐devant de sa mort. Moi qui avais inversé les rôles, qui la couvais comme une mère poule, je l’avais attirée vers sa fin. Et quelle fin !

Dans tous mes cauchemars, je la voyais sous les blocs de béton, tendant les mains vers moi. Puis elle était écrasée, ou elle suffoquait, ou elle se desséchait, ou elle se vidait de son sang… je la voyais mourir lentement, très lentement, sans un cri, sans un mot, mais ne me quittant pas des yeux.

Le travail avec la psy m’a progressivement libérée de ces angoisses nocturnes. Ça a pris des mois, toutefois j’ai pu refaire des nuits complètes. J’ai réussi mes examens et j’ai commencé à exercer comme sage‐femme, un boulot qui me convenait parfaitement, grâce auquel j’ai retrouvé le bonheur d’être utile.

Le jour où j’ai reçu l’invitation pour le cinquième anniversaire, j’ai eu de la chance, Antoine était chez moi. J’ai jeté le papier dans la poubelle, et il m’a engueulée comme seul mon petit frère pouvait se le permettre.

« Il faut que tu arrêtes de fuir, Célia. Tu vas faire quoi de ta vie ? Tu as vingt‐neuf balais, tu comptes consacrer les cinquante prochaines années à verser des larmes sur ce qui est arrivé ? Non, tu n’es pas responsable de la mort de maman, non, tu n’aurais pas pu empêcher le séisme avec tes petits bras, non, tu n’as rien fait de mal. Regarde ce drame en face, et cesse de pleurnicher. Ça fait cinq ans que tu ne fais que ça. C’était sans doute nécessaire pour que tu fasses le deuil, mais maintenant, il faut que tu passes à autre chose. Trouve‐toi un mec, un vrai, pour construire quelque chose avec lui, pas seulement pour t’envoyer en l’air, et laisse cette tragédie où elle est. Prend le taureau par les cornes et pour commencer, retourne là‐bas pour cette commémoration, pleure un bon coup, mais que ce soit le dernier. Tu m’emmerdes, avec tes états d’âme et ta culpabilité de bonne sœur ! »

Il a arrêté de crier, il est parti en claquant la porte, me laissant toute tremblante.

Il avait raison, bien sûr, mon Antoine.

J’aurais pu lui demander de venir avec moi, ou à Clara, toutefois j’ai décidé que je devais affronter seule les monstres qui me poursuivaient.

C’est ainsi que je me suis retrouvée sur la place de Bedous avec d’autres intéressés, sous une chaleur étouffante. Des blessés guéris, des familles de victimes, d’anciens secouristes… Ils avaient assez bien reconstruit le patelin, et ils avaient ajouté un monument sur la place. Une dalle de marbre avec les noms des vingt‐sept morts par ordre alphabétique, dont maman. Je me suis demandé si c’était ceux‐là qui étaient le plus à plaindre, ou les traumatisés qui s’en étaient sortis vivants. Le maire y a été de son laïus, puis, à l’heure pétante où tout avait basculé cinq ans plus tôt, une adolescente a lu un à un tous les noms, et pour chacun d’eux, un enfant a déposé une rose sur le monument. Plus cucul que ça, tu meurs. Pourtant, lorsqu’ils ont cité maman, je me suis mise à pleurer comme une madeleine. Le type à côté de moi m’a tendu un mouchoir, et quand ça a été fini, on s’est retrouvés plantés là, devant le marbre et ces roses entassées qui fanaient déjà au soleil.

Il m’a proposé d’aller boire un verre. C’était toujours mieux que de rester au milieu de cette place raccommodée. Je n’ai pas voulu aller au bar où j’étais assise ce fameux jour.

Il s’appelait Raphaël. C’était lui, le dernier sauvé, le miraculé repéré par un chien cinq jours après le séisme. Il avait l’air à l’aise dans sa peau, malgré ce qu’il avait vécu. Physiquement, il gardait une claudication et pas mal d’activités sportives lui étaient définitivement interdites. Mentalement, il paraissait remarquablement bien, même s’il souffrait désormais de claustrophobie, ce qui me confirmait qu’il est souvent plus difficile d’avoir été juste à côté d’un drame que dedans, et que les morts n’étaient peut‐être pas les plus à plaindre. J’ai alors réalisé que depuis cinq ans, je ne pleurais pas sur le sort de maman, mais sur le mien. Antoine avait raison pour ça aussi.

Bien sûr, j’avais été impliquée de près, bien que n’ayant pas été blessée pendant le tremblement de terre. Pas un débris ne m’avait touchée, j’avais respiré de la poussière, je m’étais éclaté les mains et les genoux en essayant de fouiller dans les ruines de l’hôtel, cependant, j’étais extérieurement indemne. Intérieurement, c’était une autre histoire, et Raphaël me montrait, avec sa bonne humeur et son sourire franc qu’il était possible de se reconstruire, à condition d’aller de l’avant. Lui aussi avait perdu quelqu’un dans le drame, une fille avec qui il était en vacances dans coin.

Le soir, en retournant à mon hôtel, j’ai appris que dans la journée, il y avait eu un attentat à Paris. Encore des morts, des blessés, des gens qui ne pourront plus dormir… Un séisme, au moins, c’est du hasard. Mais une bobonne de gaz qui explose dans les transports en commun… J’en tremblais de tristesse et de colère.

Septembre 1995

Raphaël

J’avais bien fait d’aller à cette cérémonie, ça m’avait fait un bien fou de rencontrer quelqu’un qui avait également vécu cette terrible journée. En plus, Célia était plutôt jolie, ce qui ne gâchait rien. Elle s’était trouvée dans la position la plus délicate, à mon avis, en ayant été à la fois dans la catastrophe, en train de prendre un pot sur la place du village, d’avoir vu s’écrouler l’hôtel où était sa mère, de l’avoir presque vue mourir de cette façon ; et en même temps d’avoir été relativement épargnée, car elle n’en gardait aucune séquelle physique. Tout le monde lui disait qu’elle avait eu de la chance, alors qu’elle avait perdu tout ce qui était important pour elle. Quel courage elle avait eu, de retrousser immédiatement ses manches et de mettre ses compétences au service des blessés ! Elle avait indéniablement une force hors du commun.

Je ne l’ai pas rappelée de suite, je n’osais pas. Je craignais qu’elle me voie en dragueur alors que je ne pensais pas du tout à ça. Enfin… presque pas. Les quelques instants passés avec elle à Bedous m’avaient fait du bien et j’étais certain qu’à elle aussi. J’avais sincèrement envie de les prolonger, sans projets déplacés. Mais bien sûr, quand un garçon se rapproche d’une fille, qu’ils sont tous les deux jeunes et célibataires, on ne peut s’empêcher de songer aux conséquences de leur relation, et j’avais peur qu’elle s’arrête à ça. Mes dernières expériences dans ce domaine ne m’incitaient pas à l’optimisme.

Puis j’ai réalisé que si elle m’avait donné son numéro de téléphone, ce n’était pas pour que je le fasse encadrer. J’ai appelé un soir, elle était apparemment ravie, nous avons parlé un bon moment. Elle m’a rappelé deux jours après, et on a rapidement pris l’habitude de se parler quotidiennement, et longuement.

Et on a décidé de se revoir, à mi‐chemin de Paris et Lyon. On est tombé d’accord pour un week‐end au Parc naturel du Morvan. Célia n’aimait pas conduire sur des trajets importants, elle est venue en train à Avallon, où je l’ai retrouvée. De là, nous avons roulé une quarantaine de kilomètres jusqu’à Brassy, un minuscule village de même pas six cents habitants, qui possédait tout de même un hôtel. Nous avions réservé deux chambres.

Pendant ces deux journées, nous avons causé de tout, sauf du tremblement de terre, de Bedous, des morts, de ces souvenirs terribles. Nous n’avons fait aucune allusion à ce qui était pourtant notre point commun.

Célia m’a beaucoup parlé de son métier, qui est si important pour elle. Elle avait fait naître des centaines de bébés, je trouvais ça extraordinaire. Pendant qu’elle me racontait tout ça, les yeux brillants, je pensais à chacun des enfants que Célia avait contribué à mettre au monde comme à une personne qui avait un avenir avec ses joies, ses peines, ses bonnes et ses mauvaises choses, les choix qu’il aurait à faire, et la vie qu’il transmettrait à son tour pour perpétuer le cycle. Je visualisais des myriades de nourrissons vagissants, en couches‐culottes, alignés jusqu’à perte de vue, comme lorsqu’on regarde dans deux miroirs face à face, les ascendants d’un côté, parents et grands‐parents, les enfants et petits‐enfants de l’autre. Et au milieu il y avait Célia, rouage modeste, mais indispensable, de cette splendide mécanique. Qui se souvient de la personne qui l’a accouché ? Qui pense à elle, à ce premier contact avec des mains humaines ? Pourtant, si elle n’avait pas été là…

Pour moi qui étais un homme célibataire, la naissance d’un bébé était un événement extrêmement flou et distant. Il n’y avait pas de place, même en imagination, pour ce genre de chose dans le monde tel que je le voyais, dans lequel l’acte sexuel et l’acte reproducteur étaient sans lien entre eux. Célia m’avait montré un espace nouveau. Je réalisais que moi aussi j’avais été un nourrisson que des mains de sage‐femme avaient posé sur le ventre douloureux de ma mère. Et que peut‐être, moi aussi, un jour, je serais un père…

J’ai raconté à mon tour ce que je faisais dans la vie, et cela m’a semblé pesant et disgracieux après les larges horizons que Célia venait de m’ouvrir. Elle faisait naître des bébés, je me contentais de faire fonctionner des machines électroniques.

« Mais tu sais, dans toutes les salles d’accouchement, il y a des ordinateurs, heureusement. Ils surveillent le rythme cardiaque de la maman, de l’enfant, et d’autres données importantes. Bien sûr, avant, on faisait sans. Mais si la mortinatalité a tellement baissé, c’est grâce à ces outils, entre autres. »

Et elle a ajouté en souriant…

« Il ne te reste plus qu’à trouver un poste dans une boîte qui fabrique des appareils médicaux, et nous serons un peu confrères ! »

Nous avons pique‐niqué sur la rive du lac de Chaumeçon, nous avons marché dans les bois alentour, nous avons admiré quelques églises datant du Moyen‐Âge, elle aimait les vieilles pierres…

Nous avons dormi tous les deux dans la chambre de Célia. La lumière restée allumée ne l’a pas dérangée.

Célia

Je suis retournée à Lyon rassérénée. La rencontre avec Raphaël, si brève qu’elle eût été, m’avait fait un bien fou. Je pouvais bien sûr parler de la catastrophe avec Antoine, Clara et d’autres, et je ne m’en étais pas privée, toutefois ils ne pouvaient pas vraiment comprendre ce que ç’avait été de voir s’écrouler l’hôtel, de voir mourir tous ces gens, de voir le monde s’effondrer, littéralement, et de ne rien pouvoir faire. Quelle horrible sensation d’impuissance ! Avec Raphaël, je pouvais.

Raphaël n’avait pas à proprement parler été témoin du cataclysme, mais il l’avait vécu d’encore plus près que moi. D’une certaine façon, nous nous complétions. Chacun pouvait raconter à l’autre ce qu’il n’avait pas vu. À nous deux, nous étions une victime entière.

J’attendais avec impatience qu’il me rappelle, cependant il ne le faisait pas. Il n’était sans doute pas particulièrement désireux de fréquenter une fille qui avait connu le même drame que lui, et guère envie de croupir dans ces souvenirs. Il était un fonceur, un gars qui allait de l’avant, et c’est bien ce qui m’avait plu en lui. J’ai envisagé de lui téléphoner moi‐même, mais j’avais peur de l’importuner, de lui forcer la main, et bien sûr de passer pour une dragueuse. Un comble, après tous ces hommes que j’ai croqués en vain, et sans me préoccuper de ce qu’ils pouvaient penser de moi !

J’allais craquer, j’avais décidé que si je n’avais pas de ses nouvelles avant telle date, je franchirais le pas. Et il a appelé la veille de l’ultimatum ! On a discuté longtemps, de tout et de rien, ça faisait tellement de bien de se laisser aller… Deux jours plus tard, c’est moi qui lui ai téléphoné. C’est devenu une routine, mais une routine agréable : on se parlait chaque soir ou presque, pendant un bon moment, une heure, parfois. Bonjour les factures de télécom !

Raphaël m’a proposé qu’on passe un week‐end ensemble, et justement je n’étais pas de service au suivant. Je n’aime pas conduire longtemps et toute seule, alors je suis allée en train jusqu’à Avallon, et il m’a récupérée à la gare. J’ai failli lui sauter au cou, je me suis retenue de justesse. Il était plutôt beau garçon. On est allé poser nos affaires à l’Hôtel du Nord, à Brassy, où on avait réservé deux chambres, et on est reparti se promener dans les environs. On a cassé la croûte près d’un lac dont j’ai oublié le nom, et on a fait le tour de tous les patelins du coin pour voir les églises. Je ne sais pas ce que Raphaël leur trouve de si passionnant, c’est juste des vieilles pierres, toutefois je ne me suis pas ennuyée une seconde. On a causé de tout, surtout de nous‐mêmes.

Je lui ai parlé de mon travail, qui compte tellement pour moi. Ça l’a vraiment impressionné, quand je lui ai dit que j’avais aidé à mettre au monde plusieurs centaines de bébés. Comme beaucoup d’hommes, il ne s’était jamais trop intéressé à la question. De son côté, il m’a expliqué sa passion pour les ordinateurs, sans trop me prendre la tête avec des mots techniques, heureusement. Moi, je sais utiliser les logiciels qu’on a à la maternité, et c’est tout, alors je trouvais magique tout ce qu’il est capable de faire avec ces appareils.

C’était vraiment un week‐end génial, le meilleur que j’ai passé depuis des années. Le premier, surtout, où je n’ai pas pleuré. Bien sûr, ce n’était pas nécessaire de prendre deux chambres, à l’hôtel. On s’est retrouvés tous les deux dans la mienne. Il y avait si longtemps que je n’avais pas éprouvé de plaisir en faisant l’amour !

8 juin 1996

Célia

Il s’est produit à la fois peu et beaucoup de choses en quelques mois.

Raphaël et moi avons rapidement instauré un rituel. Je travaillais un week‐end sur trois. Nous nous voyions celui qui suivait, donc toutes les trois semaines, une fois à Lyon, une fois à Paris. Mais il nous arrivait de ne pas tenir aussi longtemps. L’un de nous sautait dans le TGV dès le vendredi soir, ou au plus tard le samedi matin, et nous passions les deux jours ensemble.

Entre Raphaël et Antoine, le courant est immédiatement passé. Au bout d’une heure, on aurait dit deux amis se connaissant depuis la maternelle. Je crois qu’Antoine trouvait en lui le grand frère qui lui faisait défaut, et qui était en plus un expert en informatique. À l’inverse, pour Raphaël qui était enfant unique et n’entretenait guère de liens avec sa famille, Antoine tenait lieu de confident, de frangin et d’admirateur. Je pense que le respect qu’Antoine lui vouait rassurait Raphaël et achevait de lui redonner toute confiance en lui. Moi aussi je me sentais confortée dans mes choix. J’étais sincèrement amoureuse de Raphaël, et l’opinion d’Antoine à son sujet était très importante à mes yeux. S’il m’avait dit « Ce mec, je le sens pas, je ne te vois pas avec lui. », je n’aurais sans doute pas persévéré dans cette relation. Au contraire, l’amitié entre eux a renforcé mes sentiments.

L’avis de Clara aussi comptait beaucoup pour moi. Nous étions dans la même classe de cours préparatoire, nous avions grandi ensemble, nous avions commencé à regarder les garçons côte à côte et même, je l’avoue sans fausse honte, nous nous en étions refilé deux ou trois à l’époque de nos vingt ans. Je l’ai invitée à manger un samedi soir pour lui présenter Raphaël. Lorsqu’il est sorti pour aller chercher quelque chose à la cuisine, elle m’a glissé :

« Tu es sûre que tu veux le garder ?

— Oh, oui !

— Dommage.

— Pourquoi ?

— Si tu changes d’avis, préviens‐moi, je le récupérerais volontiers. Il est beau gosse, intelligent, il a un bon job, il est attentionné et apparemment très gentil. En résumé, il est trop bien pour toi. »

Nous avons pouffé de rire, et quand Raphaël est revenu, nous avons évidemment refusé de lui expliquer les raisons de notre hilarité.

Coup de chance, le 8 juin, jour de mes trente ans, était un samedi et je n’étais pas de service. J’avais organisé une fête dans une salle que la direction de la maternité a bien voulu me prêter, à condition, bien sûr, de ne pas faire trop de bruit et qu’on se charge de pousser dans un coin le matériel entreposé à cet endroit.

J’ai invité tous les gens qui comptaient pour moi, ce qui ne faisait pas tant que ça. Antoine, sa compagne, Clara, trois copines et leurs hommes, quatre collègues proches, dont trois sont venus avec leurs conjoints, et, évidemment, Raphaël.

On a dansé, on a bu, on a mangé, il y a eu le gâteau, de la musique, des cadeaux, des embrassades, des émotions, j’ai prononcé un petit mot de remerciement, et j’ai pensé à papa et maman.

Quand tout a été dit, que la fête était à son terme, tous les invités se sont mis en cercle en faisant la chaîne, m’enfermant au milieu avec Raphaël. J’ai cru à un nouveau jeu. J’ai su le lendemain que tous étaient dans le coup. Raphaël m’a regardée, il a pris mes mains, et il m’a demandé de l’épouser. Comme ça, tout simplement. Il y a eu un grand silence. Je ne m’attendais évidemment pas à ça. On était là pour mon anniversaire, pour faire la fête, pour réunir des gens qui m’étaient chers, pas pour ce genre de requête. Je n’avais rien vu venir. Des larmes ont mouillé mes joues, mes mains tremblaient dans celles de Raphaël. Je me sentais incapable de parler, même pour prononcer le oui que mon cœur me criait. Je me suis contentée de hocher affirmativement la tête, mais Clara, sans pitié, a réclamé :

« On n’a rien entendu. »

J’ai chuchoté :

« Oui.

— Plus fort !

— Oui.

— Encore plus fort !

— OUI ! ! ! »

J’ai éclaté en sanglots dans les bras de Raphaël qui me couvrait de baisers, pendant que mes amis applaudissaient. C’était des larmes de joie, bien sûr, les autres étaient désormais reléguées dans le passé.

Raphaël

J’étais incapable de songer à autre chose qu’à Célia. Elle était de service tous les trois week‐ends, on se voyait celui d’après, et d’autres de temps en temps, le plus possible. J’ai pris l’habitude de faire le trajet jusqu’à Lyon en TGV, c’était beaucoup plus rapide qu’en voiture, et c’est surtout ça que je voulais : arriver là‐bas le plus tôt possible et serrer Célia dans mes bras.

Son frangin était un mec génial ! Il était drôle, intelligent, curieux, entreprenant, gentil… C’était vraiment le frère qu’il fallait à Célia pour l’aider à remonter la pente, et le beau‐frère qu’il me fallait à moi pour les mêmes raisons, pour finir de me donner envie de foncer dans la vie, de préférence avec sa sœur à mes côtés.

J’ai aussi fait la connaissance de Clara. Elle était bien fichue, très attentionnée avec Célia, mais toujours en train de rigoler bêtement, et un peu superficielle à mon avis. Elles étaient inséparables depuis l’enfance, c’était la meilleure amie de Célia, et je l’ai adoptée comme telle. On serait de bons copains, sans plus. Ce qui était sûr, c’est que comme femme, je ne l’aurais pas supportée plus d’une heure !

J’attendais avec impatience les trente ans de Célia, car j’avais un projet pour ce jour‐là. Elle a pu se faire prêter par la maternité où elle bossait une salle pour faire la fête. Elle a invité quelques amis et collègues, pas de quoi constituer une foule, mais des proches qu’elle apprécie. Elle était comme ça dans ses sentiments, Célia : elle sélectionnait, et elle fonçait. Quelle chance j’avais de l’avoir rencontrée et d’avoir eu son amour !

Oui, j’ai eu de la chance de l’avoir rencontrée. Malgré les circonstances qui nous ont amenés l’un vers l’autre, j’étais heureux que ce soit arrivé. J’étais amoureux comme je ne l’avais jamais été, et j’avais envie de passer toute ma vie à ses côtés.

Alors, quand on s’est retrouvés, quelques hommes qui étaient invités et moi, pour débarrasser un peu la salle du lourd matériel entreposé, je leur ai discrètement expliqué mon plan, en leur recommandant de prévenir les femmes. Et presque à la fin de la soirée, après les cadeaux, la musique, les baisers, les rires et les jeux, ils se sont tous mis en rond, en nous enfermant tous les deux au milieu, et je lui ai demandé si elle voulait bien m’épouser.

Bien sûr, elle a pleuré, de joie, pour une fois. Elle n’arrivait plus à parler ni à répondre, la pauvre.

Elle a dit oui, elle l’a dit ! Je suis le plus heureux des hommes !

12 avril 1999

Célia

Sous forme de devinette : quelle est l’expérience la plus étrange pour une sage‐femme ? C’est d’accoucher elle‐même, et c’est ce qui m’est arrivé !

Quand un homme et une femme d’une trentaine d’années, très amoureux, se mettent en couple et se marient, ils ne tardent pas à parler de bébé. Raphaël et moi n’avons pourtant pas abordé ce sujet immédiatement, car avant même de nous marier et de vivre ensemble, nous devions décider où nous installer. Les féministes vont hurler à l’injustice, c’est moi qui ai laissé mon travail à Lyon et qui ai rejoint Raphaël à Paris. Dans ma branche, je savais que je trouverais un emploi n’importe où sans difficulté, particulièrement dans une grande ville. Pour un informaticien de pointe, par contre, l’activité se concentrait autour de la capitale. Trois mois avant nos épousailles, j’ai emménagé dans le petit deux‐pièces que Raphaël occupait déjà dans le XIIIe arrondissement, et j’ai obtenu un poste à l’hôpital Cochin. Un an plus tard, nous partions dans un logement plus vaste à Issy‐les‐Moulineaux.

Nous étions prêts pour parler de bébé.

Je suis tombée enceinte pendant nos vacances au Mexique, en juillet 1998. L’air de l’Amérique Centrale nous a profité, cependant nous ne sommes pas restés à Mexico, où flottait encore, dans les constructions et dans les esprits des habitants, le tremblement de terre de 1985, qui avait fait des milliers de victimes. Nous ne voulions ni entendre parler de tout cela ni demeurer dans une grande ville, surtout aussi polluée que celle‐ci. Nous sommes partis vers la côte Pacifique et c’est là que notre enfant a été conçu.

Après presque sept années d’expérience professionnelle, je croyais tout savoir de la naissance d’un bébé. Les termes médicaux, ce qui peut se produire, ce qui n’arrive jamais, les douleurs, les craintes, les péridurales, ceux qui se présentent par le siège, les cordons enroulés, les placentas, les césariennes, les hormones…

Le matin où Raphaël, paniqué, m’a conduite en roulant à quatre‐vingts dix kilomètres à l’heure dans Paris, pour me remettre entre les mains expertes de mes collègues de Cochin, je tremblais de trouille comme n’importe quelle primo parturiente. Les infirmières et la sage‐femme de service, avec qui je bossais quotidiennement depuis plusieurs mois, m’ont traitée comme une patiente ordinaire, ce que j’étais devenue le temps d’accoucher. La seule différence, c’est qu’on se tutoyait.

J’ai donc subi les perfusions, les contractions, les poussées, et tout ce qui fait un heureux évènement. Ce qui était amusant, c’est que mes collègues ont été obligées de m’expliquer en détail ce que moi‐même j’expliquais chaque jour aux femmes qui venaient mettre au monde leurs enfants, car je me trouvais aussi démunie qu’elles, j’avais tout oublié en passant de l’autre côté de la naissance. Je n’étais même pas gênée de me retrouver devant mes copines les jambes relevées, pieds sur les étriers et cul à l’air ! Raphaël n’en revenait pas, il pâlissait, retenait sa respiration et poussait en même temps que moi. Mes collègues ont été aux petits soins pour lui aussi.

Enfin, en début de soirée, nous sommes devenus papa et maman d’une adorable petite Juliette. Raphaël pleurait d’émotion, j’ai fait celle qui n’avait rien vu.

Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à mes parents, qui sont désormais grands‐parents, là où ils sont. Des larmes de souvenir se sont mêlées à mes larmes de joie. Et tout cas, l’avenir était grand ouvert devant nous. Nous avions déjà décidé que nous ferions au moins un autre enfant, et nous avions des milliers de projets…

Raphaël

Problème cornélien. Je ne voulais pas que Célia quitte la région lyonnaise et surtout ses amis, son frère et tous ceux qui comptaient pour elle. Seulement, toutes les sociétés informatiques de pointe sont à Paris ou en banlieue. Si je m’éloigne de la capitale, je me retrouve au chômage. Des professionnelles comme Célia, par contre, sont demandées partout. Toutes les villes manquent de sages‐femmes. Sitôt installée avec moi, elle a eu plusieurs réponses positives à ses candidatures, et elle a choisi d’aller à Cochin.

Évidemment, on n’a pas pu rester dans ma toute petite piaule. À deux, c’était difficile, mais quand on serait trois…

Car bien sûr, il a rapidement été question d’avoir un bébé. Comme toutes les femmes, Célia ressentait ça dans ses tripes, et à moi, l’idée ne déplaisait pas, même si comme beaucoup d’hommes, j’aurais volontiers prolongé l’étape fusionnelle du couple libre de toutes attaches. Cependant, à trente et un ans, Célia craignait de perdre la course avec son horloge biologique.

Toutefois, nous n’étions ni pressés ni angoissés avec ce sujet, nous avons simplement cessé toute contraception. En 1998, nous sommes allés passer deux semaines au Mexique. Nous avons évité Mexico, ravagée à plusieurs reprises par des séismes. Non pas que nous redoutions une réplique, mais il y a des thèmes auxquels nous sommes tous deux sensibles. Notre premier enfant a été conçu dans une chambre avec vue sur l’océan Pacifique, à Puerto Escondido, par une chaleur étouffante.

La grossesse de Célia s’est déroulée sans problèmes, ce qui ne m’a pas empêché d’être de plus en plus stressé à mesure de son avancée. Célia était doublement dans son élément, comme femme et comme accoucheuse. De fait, elle a été tout à fait à l’aise jusqu’au jour J.

Ses contractions ont débuté pendant la nuit, et elle restait calme, comprenant parfaitement où elle en était. Quand elle m’a dit qu’il était temps de partir, j’ai brusquement réalisé qu’on y était, que j’allais devenir papa dans les heures qui suivaient. Et là j’ai commencé à baliser, j’ai eu du mal à dissimuler mes tremblements ! J’ai mis Célia, son gros ventre et sa valise dans la voiture, et je les ai amenés tout droit à Cochin. J’avoue que je ne sais pas à quelle vitesse j’ai roulé, ni comment je ne me suis pas fait arrêter par la maréchaussée, ni comme je n’ai pas eu d’accident. J’ai juste eu l’impression d’être poursuivi par un concert de klaxons.

Le plus spectaculaire restait à venir : les collègues de Célia, avec qui elle faisait ce travail chaque jour depuis des années, ont dû tout lui expliquer pas à pas, comme si elle était une femme enceinte ordinaire. Ça m’a fait sourire, mais pas très longtemps, car j’ai rapidement eu la sensation d’être un cheveu sur la soupe. Perfusion, péridurale, hormone de ceci, monitoring de cela… Je ne comprenais rien à ce qui se passait, et apparemment personne n’estimait souhaitable de me mettre au courant. Les infirmières devaient penser que Célia se chargerait de m’expliquer, cependant qu’elle était évidemment trop occupée pour se pencher sur ma situation. Alors, je me mettais où on me montrait, je faisais ce qu’on me disait, de temps en temps j’allais prendre un café dans le bar d’en face. Et enfin, Juliette est née.

C’est la plus jolie fille du monde, c’est la femme de ma vie, j’ai pleuré dès que je l’ai vue. Heureusement, Célia ne s’en est pas rendu compte. Ou malheureusement.

Je me sens investi d’une mission, et envahi d’une force immense. Désormais, je ne vis plus seulement pour moi. Même le mariage avec Célia ne m’a pas fait cet effet, parce que lorsqu’il y avait des choix à faire, nous en parlions ensemble et nous décidions à deux. Avec Juliette, c’est différent. Elle dépend entièrement de nous. Au cours des prochaines années, nous serons amenés à prendre des options qui influeront sur son avenir, pour lesquelles elle ne sera pas en mesure de donner son avis. Ça me fait peur, et aussi, ça me rend invincible, car cette toute petite fille d’à peine plus de trois kilos me transforme en lion.

24 août 2009

Célia

Ce lundi matin, quand j’ai ouvert les fenêtres de notre chambre, j’ai été médusée par tant de beauté et tant de bonheur.

Depuis ce week‐end, nous étions installés à Villefargeau, tout près d’Auxerre, c’est-à-dire à trois quarts d’heure d’Avallon et du magnifique Parc du Morvan, où nous avions passé notre première nuit ensemble, Raphaël et moi. Nous avons acheté une splendide ancienne ferme en pierres, remise à neuf et bien assez grande pour nous accueillir tous les cinq : Juliette (déjà dix ans), Jonathan (huit ans), Franck (cinq ans), Raphaël et moi. J’avais obtenu un poste à l’hôpital d’Auxerre, à quinze minutes de chez nous. Raphaël était responsable d’une équipe qu’il gérait depuis notre domicile, par Internet. Il s’était aménagé un bureau dans un recoin qui avait dû jadis servir à entreposer des fromages ou de la charcuterie, et qu’on a très vite appelé son frigo. Une fois par mois, il se rendait à Paris, en moins de deux heures.

Par la fenêtre de notre chambre, j’ai aperçu un petit bois que les garçons et leur père avaient déjà prévu d’explorer à fond, quelques champs cultivés, des arbres, cinq ou six maisons, des vaches, de l’herbe… Et je n’entendais aucun autre bruit que le chant des oiseaux qui pullulaient dans notre jardin. Car nous avions un jardin, dont Juliette avait immédiatement réservé un lopin pour ce qu’elle appelait ses plantations bios.

Après presque treize ans de mariage, je me sentais de plus en plus amoureuse de Raphaël. Nous avions trois enfants superbes et en bonne santé, des boulots qui nous passionnaient, pas de problèmes matériels, nous vivions dans un environnement de rêve… Le bonheur parfait. Je n’avais même plus d’angoisses en repensant à ce fameux séjour à Bedous, en 1990. Ça faisait partie de mon passé, comme d’autres accidents, moins graves, mais tout aussi révolus. Je pouvais évoquer ce séisme avec presque autant de désinvolture que la chute de vélo où je m’étais fracturé un poignet, quand j’avais douze ans.

Je savais que si j’étais parvenue à la sérénité, c’était grâce au travail que j’avais fait sur moi‐même, sans baisser les bras, mais que c’était également grâce à l’aide reçue de mes proches, Clara, Antoine et évidemment Raphaël. Avec lui, c’était différent, puisque nous avions vécu le drame ensemble, d’une certaine façon. Nous avions pu parcourir côte à côte le long chemin vers l’acceptation. Plus nous avancions, plus notre couple s’en trouvait renforcé, et plus cela nous permettait de progresser.

À quarante‐trois ans, j’avais l’impression de commencer une nouvelle vie, face à laquelle je me sentais aussi excitée et pleine d’énergie qu’une gamine !

Raphaël

J’étais épuisé, mais comblé. En trois mois, nous avions organisé notre déménagement, nous avions rempli des douzaines de cartons, nous avions réglé nos transferts professionnels, nous avions continué à nous occuper des enfants, nous avions fait je ne sais combien de trajets entre Paris et Auxerre, mais enfin, nous étions chez nous, dans cette grande maison tant désirée. La veille, armé d’un tournevis, j’avais rapidement remonté et installé les lits, pendant que Célia dépaquetait les vêtements et les ustensiles rangés à part en prévision des besoins du premier jour, et qui s’étaient néanmoins égarés parmi les piles d’emballages qui nous cernaient.

Qu’importe ! Ce matin, en ouvrant les yeux, j’ai trouvé Célia blottie contre moi, qui souriait déjà avant de s’éveiller.

Je repensais au chemin parcouru depuis Bedous. Grâce à Célia, grâce aux enfants, à la vie qui peut être si dure par moment et si douce à d’autres, je me sentais merveilleusement bien. Je ne craignais plus autant qu’avant les endroits clos. Depuis qu’une femme extraordinaire dormait à mes côtés, je n’étais plus obligé de laisser de la lumière toute la nuit ni les volets entrebâillés. Je n’étais toujours pas vraiment à l’aise dans un ascenseur, mais ça n’avait désormais plus d’importance, il n’y en avait pas dans notre maison !

De ce premier jour à Villefargeau, je garderai l’image de la silhouette de Célia, à contre‐jour devant la fenêtre qu’elle venait d’ouvrir, sautillante d’excitation et de bonheur. À lui seul, ce spectacle m’a remboursé toutes les fatigues et tous les efforts consentis.

Puis les enfants, aussi fébriles que leur mère, ont déboulé dans notre chambre en criant, ne voulant même pas entendre parler de tout ce qui restait à faire avant de jouer, vu que nous étions encore loin d’être installés, avec tout le rangement qui nous attendait et ces mille détails à régler avant la rentrée scolaire. Nous avons échangé un regard, Célia et moi, et il a suffi à nous faire tomber d’accord : ce jour‐là, nous avons envoyé au diable les cartons à vider, les étagères à remplir, les objets à chercher et les casse‐tête à résoudre. Ce jour‐là serait consacré à nous, à nous seuls, notre famille, notre petit nid. Dix minutes après, nous étions tous dans le jardin, en train de nous poursuivre pieds nus dans l’herbe, hurlant comme des Indiens sur le sentier de la guerre, faisant fuir tous les oiseaux des environs à l’autre bout du département. Nous avions toute la vie devant nous, et nous n’étions pas à une journée près pour nous atteler aux corvées.

11 juillet 2015

Célia

Nous avions promis aux petits de les emmener ce samedi au Parc Naturel Régional de la Forêt d’Orient, et plus particulièrement au centre d’activités. Comme tous les garçons, Jonathan et Franck appréciaient énormément les parcours dans les arbres, tandis que Juliette avait depuis peu découvert les joies de la plongée en lac.

Au dernier moment, j’ai renoncé à les accompagner. Je sortais d’une mauvaise gastro, nous devions attendre le mois suivant pour prendre enfin des vacances bien méritées, et je ne me suis pas senti le courage de passer une journée debout dans la nature, à supporter la chaleur et l’excitation des enfants. J’ajouterais pour être honnête qu’à l’approche du vingt‐cinquième anniversaire de la mort de maman, je n’étais pas tout à fait dans mon assiette. Et comme Raphaël me l’a ironiquement fait remarquer : « Quarante‐neuf ans, ma chérie, la ménopause… »

Ils sont partis, et pour la première fois depuis très longtemps, je me suis retrouvée seule chez nous pendant plusieurs heures. J’étais bien décidée à en profiter pour me reposer, à passer une journée en pantoufles, à me laisser aller. Bien sûr, je me suis vite mise à donner un petit coup de balai par‐ci, un petit coup de chiffon par‐là, et de fil en aiguille, j’ai attaqué le rangement de ce fameux placard au fond du couloir, où nous avions entassé toutes sortes de choses lors de notre emménagement, six ans plus tôt. Il y avait là des bibelots inutiles, des papiers périmés, des appareils en panne qui ne seront jamais réparés, de vieux vêtements, des dessins des enfants, des jeux auxquels ils ne s’intéresseront plus, et des cartons que nous n’avions même pas déballés en nous posant à Villefargeau.

Sur l’un d’eux, très lourd, il était inscrit de mon écriture « paperasses diverses ». J’ai ouvert. Il y avait en effet en vrac d’anciens magazines, des notes professionnelles de Raphaël, des recettes de cuisine que j’avais collectées dans des revues, et une épaisse chemise bleue sans intitulé. À l’intérieur il y avait une liasse d’environ deux cents feuilles de listing d’ordinateur, datant de l’époque où dans les imprimantes, le papier plié en accordéon était guidé par des bandes Carroll. J’ai lu la première ligne de la première page.

Le mercredi 25 juillet 1990, je me trouvais en vacances à Bedous, dans les Pyrénées‐Atlantiques.

Mes mains ont tremblé. J’ai deviné de quoi il s’agissait. C’était le compte rendu que le psy de Raphaël lui avait conseillé d’écrire, lorsqu’il était en traitement, dans les mois qui avaient suivi le séisme et son sauvetage. Il m’en avait parlé, ne m’avait pas proposé de le lire, et je ne le lui avais pas demandé. À cette époque, nous en étions tout au début de notre relation, notre avenir s’ouvrait en grand, je voulais m’éloigner le plus possible de ces mauvais souvenirs. Même s’il me l’avait donné, j’aurais refusé de m’y plonger.

Toutefois, beaucoup de temps était passé. J’étais parvenue à prendre de la distance avec le décès de maman, j’avais mûri, j’avais avancé dans bien des domaines, j’étais devenue trois fois mère à mon tour. Et puis, j’étais curieuse de voir l’effet que ce récit allait avoir sur moi après toutes ces années. J’ai feuilleté et picoré des passages au hasard…

… promenade dans les environs…

… tiré de mon sommeil…

… à quelle profondeur…

… voix tellement faible…

Ces mots m’ont interpellée. J’ai lu la phrase en entier…

J’ai entendu quelqu’un me répondre, une femme, mais d’une voix tellement faible que j’avais du mal à comprendre ce qu’elle me disait.

Raphaël ne m’avait jamais parlé de ça. Il ne m’avait jamais dit qu’il y avait quelqu’un avec lui sous les décombres. Pourquoi ne l’avait-il pas fait ? J’ai continué.

Raphaël rapportait les échanges succincts qu’il avait eus avec cette femme. Ils se remontaient le moral mutuellement, et ils passaient le temps, se racontant leurs vies.

Elle m’a parlé de sa fille, Cécilia, je crois, je n’entendais pas très bien, et de son fils. Elle était veuve, elle était originaire d’un village dont j’ai oublié le nom, non loin de Bedous. Elle était justement venue pendant quelques jours ici avec sa fille pour retrouver les traces de son enfance, des gens qu’elle avait connus autrefois. Elle avait découvert la mort de son frère aîné, dont personne ne l’avait informée.

J’ai tout lâché, les feuillets se sont répandus au sol. Je suffoquais, perdant mon souffle. Je me suis baissée pour ramasser les pages, mais les larmes brouillaient ma vue. J’ai frotté mes yeux, je suis allée me passer de l’eau fraîche sur le visage, puis je me suis assise un moment, le temps de contrôler mes émotions, avant de reprendre le document et de chercher l’endroit où je m’étais interrompue.

Raphaël racontait sa terrible angoisse, ses crises de panique en sentant la vie s’échapper lentement de lui. Il y avait aussi les douleurs atroces, la faim, la soif, l’épuisement… Je voulais arrêter de lire, mais c’était désormais impossible. De loin en loin, Raphaël parlait de maman, de sa présence ô combien rassurante, de sa voix qui devenait de plus en plus faible jusqu’à s’éteindre, puis il y avait le retour à la lumière, et finalement, l’hôpital, après sa sortie du coma, et comment il a appris que celle qu’il appelait « la femme » avait été retrouvée sans vie.

J’ai réalisé que je n’avais pas pensé à lui demander son nom.

Était‐il possible qu’il n’ait pas deviné, lorsqu’on s’est rencontrés, qu’il s’agissait de ma mère ? Était‐il possible qu’il me l’ait caché ? Toutes ces années d’harmonie n’avaient-elles été qu’illusion ? Le choc était rude, il me semblait qu’un autre tremblement de terre bouleversait mon existence.

Raphaël

« J’ai trouvé ceci en rangeant le placard. »

Je suis revenu assez fatigué de la virée avec les enfants. Ils avaient sauté, couru, nagé, grimpé, plongé, crié, avancé, reculé, chanté, et recommencé. Pourtant, ils étaient toujours aussi excités et en pleine forme. Moi, beaucoup moins, ce qui ne m’a pas empêché de remarquer immédiatement que quelque chose tracassait Célia. Elle ne me regardait pas en face, elle s’exprimait en phrases courtes, elle posait peu de questions aux petits… Il en a été ainsi toute la soirée. Lorsqu’ils ont enfin ralenti le rythme et sont montés se coucher, Célia est passée dans notre chambre, et elle en est revenue en prononçant cette déclaration et en me mettant entre les mains une chemise bleue contenant une pile de feuillets.

Le temps avait fait pâlir le texte, toutefois je n’ai pas eu besoin de le lire pour savoir de quoi il s’agissait. J’ai immédiatement reconnu le compte rendu de mon ensevelissement, tapé sur mon PC 386, déjà obsolète à l’époque, et tiré sur une antique imprimante à aiguilles. La présence de ce document m’était sortie de l’esprit. Tant d’années étaient passées depuis que je l’avais rédigé, c’était comme s’il n’avait jamais existé. Pourtant, il avait indubitablement contribué à m’aider à me sentir mieux et à progresser.

Pourquoi Célia avait‐elle ce ton et cette attitude agressifs ?

« Tu sais ce que c’est ? »

La question de Célia n’en était pas une. Ou plutôt, elle ne me demandait pas vraiment si je reconnaissais la nature du document, mais si je devinais qu’elles étaient les implications de son retour au grand jour. Je ne comprenais pas. Oui, je savais ce que ces pages racontaient, je connaissais leur contenu et les scènes qu’elles décrivaient, cependant Célia était au courant de tout cela depuis toujours.

« Je sais de quoi il s’agit, bien sûr. »

En prononçant ces mots, je faisais des efforts pour comprendre, pour me rappeler les détails de ce que j’avais inscrit sur ces feuillets près de vingt‐cinq ans auparavant. J’avais eu une journée mouvementée, et je m’étais mentalement relâché en arrivant chez nous. Célia m’avait cueilli à froid, et ceci s’ajoutait à l’ancienneté de l’écrit pour me laisser hésitant et pas trop en mesure de réaliser ce qui se passait.

Célia s’interrogeait, manifestement. Elle avait sans doute cru que je pigerais immédiatement, et mon embarras la troublait, la laissant sans ressources quant à la suite de notre conversation.

J’ai feuilleté au hasard, lisant de‐ci de‐là quelques bouts de phrases, jusqu’à tomber sur :

… je n’avais pas pensé à lui demander son nom…

Alors, j’ai deviné. Par une extraordinaire intuition, j’ai réalisé de quoi Célia parlait, j’ai compris ce qu’elle avait compris, j’ai compris pourquoi son regard était aussi accusateur.

La plus incroyable coïncidence s’était produite, la femme qui était dans le trou, à qui je devais en partie la vie, était sa mère, celle qu’elle avait tant pleurée, et je ne l’avais jamais soupçonné.

« Tu aurais pu sauver maman ! »

J’ai eu la sensation qu’un nouveau tremblement de terre déferlait sur nous.

Juillet 2015

Célia

Raphaël m’a expliqué pourquoi, selon lui, il n’avait jamais fait mention d’une personne non loin de lui. Il m’a parlé de la très forte culpabilité qu’il avait éprouvée après son sauvetage, en apprenant que sa voisine d’agonie avait succombé ; de la honte qu’il avait ressentie d’avoir été impuissant ; de son déni probable de ce qui s’était produit lorsqu’il était sous terre avec elle…

Rien n’y a fait. Depuis le commencement, beaucoup de détails de cette histoire, tout ce qui concernait la perception que nous en avions, tournaient autour de points de vue psychologiques très difficiles à suivre et à comprendre, surtout après vingt‐cinq années. Je ne voyais plus la situation de la même façon qu’au moment où ça s’est passé. Tout ce que je savais, c’était que Raphaël n’avait pas parlé de maman aux secouristes ni à moi. Il n’aurait peut‐être pas pu la sauver, toutefois il aurait pu essayer. Il était coupable de cela, et la meilleure preuve, c’est qu’il m’avait toujours caché sa présence. C’est du moins comme ça que j’appréhendais la situation, car même s’il n’avait pas pensé qu’il pouvait s’agir d’elle, il aurait au moins pu la mentionner.

Cette nuit‐là et les trois suivantes, j’ai dormi sur le canapé. Puis j’ai jeté quelques affaires dans un sac et je suis partie chez Nathalie, une collègue. On a raconté aux enfants que j’avais un problème de santé, et un gros besoin de me reposer, d’éviter les déplacements. Je ne crois pas qu’ils aient été dupes, surtout Juliette. À seize ans, elle comprenait très bien que quelque chose se passait.

Je m’interroge… Raphaël m’aurait-il caché d’autres choses ?

Raphaël

Comment expliquer, vingt‐cinq ans après, une chose aussi floue ? Les heures que j’avais passées sous les décombres de l’hôtel ont évidemment été les pires de mon existence. Je ne pouvais repenser sans trembler à l’angoisse de savoir presque avec certitude que j’allais mourir, et que j’allais mourir à tout petit feu, dans des souffrances atroces. Mon esprit s’est efforcé de rejeter tout ce qu’il a pu de cette expérience, malgré le travail avec le psy, malgré le temps écoulé, et malgré les conséquences positives, puisque c’est finalement grâce au séisme que j’ai rencontré Célia, et que nous avons eu trois enfants ensemble.

Quelque chose en moi avait fait le tri, et n’avait gardé que le bon. Cela arrive fréquemment, qu’avec le recul, on ne retienne que l’agréable d’une étape douloureuse de la vie. Les années scolaires, par exemple, sont vécues comme une succession d’obligations, de devoirs à faire, de leçons à apprendre, de punitions, de contraintes, etc. Et une fois adulte, on s’en souvient comme d’une période sans difficulté majeure, sans responsabilité, dont les principales activités que nous pratiquions étaient le jeu et les rires.

J’avais probablement fait la même chose. Du tremblement de terre, je ne pouvais oublier l’épouvante, mon corps brisé, les phobies qui me limitaient encore, mais surtout j’avais choisi de retenir la rencontre avec Célia, l’amour qui est né entre nous et n’a jamais cessé de grandir. Le reste, le superflu, le négatif, le sombre, je l’avais rejeté. C’est sans doute pour cela que je n’ai pas imaginé pendant une seconde que la femme sous les décombres et la mère de Célia pouvaient n’être qu’une seule personne. Pas même lorsque j’ai su qu’elles étaient dans le même hôtel que Federica et moi, et que le corps avait été retrouvé sous les débris de l’établissement. Ça peut semble incroyable, toutefois c’est ce qui est arrivé. Au fond de moi, je souhaitais qu’elle reste anonyme, une mystérieuse et malheureuse compagne d’agonie. Je culpabilisais tant que je préférais ne pas savoir qui elle était exactement. Peut‐être qu’en plus de la claudication et quelques autres répercussions physiques, cette catastrophe m’avait laissé des séquelles mentales ou cognitives passées inaperçues.

J’admettais fort bien que Célia ait été terrassée par cette révélation, et qu’elle me voyait comme un affabulateur. Je comprenais qu’elle ait éprouvé le besoin de s’éloigner de moi pendant quelque temps.

Toutefois, j’avais peur.

J’avais peur pour nos enfants, tout d’abord. Nous leur avons raconté une salade, que maman était très fatiguée, que les déplacements jusqu’au travail lui pesaient, que sa gastro était mal passée, et que ceci, et que cela, et qu’elle allait passer quelques jours chez Nathalie.

Lorsque la voiture de Célia a disparu au bout de la rue, Juliette m’a regardé d’un drôle d’air. J’ai cru qu’elle allait me dire quelque chose, cependant elle s’est tue, et je n’ai pas eu le courage d’insister.

Août 2015

Célia

Nous étions en vacances. Raphaël à Villefargeau, et moi chez Nathalie. Les enfants venaient parfois pendant la journée, nous allions au ciné, au lac, faire du vélo… Ils me manquaient terriblement, mais je ne pouvais évidemment pas les recevoir chez Nath. Raphaël faisait du bricolage, il y a toujours quelque chose à arranger, dans une maison. Moi je faisais de la cuisine, je lisais un peu, je me mettais en face de la télé sans la voir. À ce moment, nous aurions dû être tous les cinq en Croatie.

Je ne savais plus quoi faire. Quand je pensais à Raphaël, je lui en voulais, et je ne savais même pas pourquoi. Je me sentais seule, mais seule…

Raphaël

Elles étaient belles, nos vacances à Zagreb. On avait perdu les sommes avancées pour la réservation, mais ça, ce n’était pas grave. Quand Célia venait prendre les enfants pour les amener quelque part, elle s’arrêtait devant la maison et elle klaxonnait. Quand c’était moi qui les accompagnais, elle entrebâillait la porte ou elle leur donnait rendez‐vous dans un endroit où je ne la voyais que de loin, et elle ne m’adressait même pas un signe.

Les enfants ne comprenaient pas, et moi non plus. Alors bien sûr, je ne parvenais pas à les rassurer. Pourquoi faisait‐elle ça ? Pourquoi infligeait‐elle ça aux petits, à moi, et à elle‐même ? J’étais en train de perdre confiance en elle, tellement j’avais peur. J’étais si angoissé, je me sentais seul, mais seul…

Il me semblait que j’étais à nouveau coincé au fond d’un trou. Non seulement je n’avais pas l’impression d’avoir fait quoi que ce soit de mal, mais même si j’avais commis une erreur, elle remontait à vingt‐cinq ans. Il y avait prescription !

Octobre 2015

Célia

J’ai déménagé dans un petit appartement à Auxerre. Je suis allée chercher mes affaires un jour où Raphaël était en rendez‐vous à Paris. Je ne pouvais pas le voir. Je n’ai pas dit que je ne voulais pas, mais que je ne pouvais pas. Cet homme, avec qui j’étais mariée depuis dix‐neuf ans, avec qui j’avais fait l’amour je ne sais combien de fois, dont trois qui avait donné naissance à nos magnifiques enfants, avec qui j’avais parcouru tant de chemin, franchi tant d’obstacles, que j’avais tant aimé et que… oui, que j’aimais encore de toute mon âme, cet homme, j’étais incapable d’accepter d’être en sa présence.

Il y avait tant de difficultés que nous avions surpassées ensemble, et que nous n’aurions pas été en mesure d’aborder l’un sans l’autre ! Pourtant, je devais absolument mettre de la distance entre lui et moi, pour des raisons que je ne m’expliquais pas à moi‐même. Ça faisait si longtemps que le tremblement de terre de 1990 était entre nous, qu’il faisait partie de nos vies et de notre existence commune, que c’est peut‐être de lui que j’avais besoin de m’éloigner. C’était le séisme qui avait placé Raphaël sur ma route, il était lui‐même une part de ce séisme. Mais le séisme, c’était aussi la mort de maman. Les trois étaient indissociables.

Tout cela remontait à vingt‐cinq ans, j’avais bien sûr fait le deuil, cependant il ressortait brusquement. Jusque là, je ne savais rien de ce qui lui était arrivé. J’avais fait des suppositions, j’avais pleuré des dizaines de fois quand s’imposaient à moi des images de la probable agonie de maman. Dans mes rêves nocturnes, ou simplement lorsque je fermais les yeux et que je laissais mon esprit divaguer, je la voyais s’éteindre à petit feu, ronger ses propres mains pour lutter contre la faim, tenter d’abréger son martyre, étouffer sous la poussière… Comme si je voulais me faire souffrir en imaginant le pire, je n’avais jamais envisagé qu’elle ait pu être tuée sur le coup, écrasée par un bloc, ou mourir en quelques minutes. Quelque chose en moi prenait un plaisir sadique à me torturer en lui attribuant une mort lente.

Et voilà que les révélations arrivées par Raphaël confirmaient mes pires craintes, mes plus sombres cauchemars ! C’est peut‐être de cela que je le rendais responsable. Ceci n’était pas une faute vieille de vingt‐cinq ans, mais une douleur qu’il venait juste de m’infliger. Que ce soit involontaire n’entrait pas en ligne de compte, je lui en voulais terriblement, j’étais incapable de lui pardonner ce coup.

Raphaël

Que Célia ait loué un appartement me glaçait. Tant qu’elle occupait un canapé chez Nathalie, c’était du provisoire. Elle pouvait revenir à n’importe quel moment, remettre ses affaires à leur place, et nous recollerions les morceaux, nous franchirions cet obstacle comme nous en avons déjà franchi tant d’autres. Ce déménagement avait quelque chose d’horriblement définitif, un air d’aller sans retour. Il signifiait qu’elle s’engageait dans une voie différente de celle que nous avions parcourue côte à côte, et que je n’étais pas convié à la suivre parce que nos routes se séparaient.

Juliette est venue vers moi. Adorable Juliette ! Elle et ses frères devaient aussi se sentir abandonnés. Leur maman était partie. Bien sûr, elle n’était pas loin, ils se voyaient presque chaque jour, mais ils ne pouvaient s’adresser à elle n’importe quand ni aller vivre avec elle, parce qu’il n’y avait pas assez de place, et ils ne pouvaient plus nous voir ensemble. On n’était plus cinq autour de la table.

Juliette s’est assise sur mes genoux, comme quand elle était petite, et comme elle le faisait encore parfois, toute adolescente qu’elle était. Elle n’a rien dit, je n’ai rien dit. Elle tremblait un peu. Plus elle grandissait, et plus elle ressemblait à Célia.

Je regardais ma fille, et j’ai brusquement réalisé que, en apprenant que j’avais été enseveli avec sa mère, Célia avait surtout reçu la confirmation que sa mort avait été longue et atroce.

12 avril 2016

Juliette

Maman m’a expliqué. Elle a essayé. Le tremblement de terre, ce qui était arrivé à papa, à mamie, comment ils se sont rencontrés cinq ans après, quand le maire du patelin a fait un discours pour le souvenir. Tout ça, on le savait depuis longtemps, les garçons et moi. Les parents nous l’avaient déjà raconté je ne sais combien de fois.

J’ai essayé d’imaginer ce que ça peut faire, d’être enterré vivant, avec des tonnes de gravats par‐dessus, et se dire qu’il y a très peu de chance qu’on te retrouve à temps. Se dire que certainement, tu vas mourir comme ça, avec que dalle à boire ni à manger. Terrible ! En plus, papa avait un bras et une jambe cassés, c’est pour ça qu’il boite encore, qu’il ne peut pas grimper aux arbres avec nous ni faire d’autres trucs comme jouer au tennis. Mamie était aussi là‐dessous, mais elle, elle est morte, et ça n’a pas dû être une partie de plaisir !

En tout cas, c’est grâce à ce drame que papa et maman se sont mis ensemble, et qu’on est là, les garçons et moi. Ça fait drôle de se dire qu’on est un peu le fruit d’un séisme où des gens sont morts.

Ce que personne ne savait, pas même maman, et qu’on vient d’apprendre tout d’un coup, c’est que papa n’était pas seul dans le trou où il a survécu. Il y avait une femme pas loin, ils se sont parlé avant d’être complètement dans le cirage, lui a été secouru, pas elle, et c’était mamie ! Tu m’étonnes que maman était furax ! Mais aussi, qu’est-ce qu’elle voulait qu’il fasse ? Quand les sauveteurs l’ont sorti de là, il était presque mort lui aussi, il est resté une semaine dans le coma, avec des aiguilles partout et des infirmières qui le surveillaient comme le lait sur le feu.

Il a sans doute oublié la moitié de ce qui est arrivé quand il était sous les décombres et c’est peut‐être mieux, parce qu’il y a de quoi devenir maboul. Pauvre papa !

D’un côté, je comprenais que maman l’ait eue mauvaise, mais de là à lui faire la gueule pendant neuf mois, à se barrer de la maison et même à prendre une piaule en ville, je trouvais ça un peu fort. Surtout qu’ils étaient toujours dingues amoureux l’un de l’autre, ça se voyait comme un bouton sur le nez. Il y a un mot qu’ils n’ont pas prononcé : divorce. Encore heureux !

S’ils s’aimaient toujours, qu’ils voulaient pas se perdre, et qu’ils voulaient pas non plus se voir, c’est qu’il y avait un truc qui tournait pas rond. Moi, dans mon coin, j’ai pas mal gambergé, et je me suis souvenue que Franck, quand il était petit, boudait souvent. (Je suis sûre que Jonathan faisait pareil, mais je m’en rappelle pas. Moi aussi ? Peut‐être.) Il boudait tellement qu’il pouvait plus s’arrêter, et que ça pouvait durer plusieurs jours. Plus il boudait, moins il pouvait s’arrêter, parce qu’il avait l’impression que s’il retrouvait le sourire, il passerait pour une bille ou un mec qui n’a pas de suite dans les idées.

Alors, maman allait le voir et ça donnait quelque chose comme ça :

« Franck ?

— *sans la regarder* Mmmmm ?

— Tu te souviens pourquoi tu boudes ?

— *après une hésitation* Non.

— Alors pourquoi tu continues ?

— *après une plus longue hésitation* Ch’sais pô.

— Ben arrête, alors.

— *hochement de tête* D’accord.

— Fais‐moi un sourire. »

Et il souriait, et il faisait un câlin à maman. Il suffisait qu’on lui tende la perche, qu’on lui fournisse un moyen de sortir de sa bouderie sans passer pour une truffe à ses propres yeux, et ça repartait comme si de rien n’était.

Je me suis dit que papa et maman étaient aussi entêtés et coincés que Francky à l’époque, que depuis le temps qu’ils se faisaient la gueule, ils devaient plus pouvoir s’arrêter.

Alors, j’ai gambergé à un plan, et on s’y est mis à trois pour l’appliquer. Papa s’était fixé des horaires de boulot même s’il bossait à la maison. Question de limites, qu’il disait. Cinq minutes avant l’heure où il sortait de son frigo, on s’est plantés tous les trois devant la porte, Jon, Francky et moi. J’étais au milieu, un gars de chaque côté comme des gardes du corps, les bras croisés. Quand il est sorti et qu’il nous a vus comme ça, raides comme des stalag… trucs, il s’est arrêté net. Étant l’aînée, j’avais été désignée à l’unanimité comme porte‐parole de la tribu.

« Papa, tu m’as demandé ce que j’aimerais pour mon anniv ? Et bien ce que je voudrais, et les garçons aussi, c’est qu’on soit ensemble tous les cinq pour le fêter. »

Il nous a regardés, il a dit que si notre mère était d’accord, il était évidemment partant.

On a fait le même coup à maman. Quand elle est revenue de l’hosto, on était tous les trois sur le parking de chez elle, dans la même position.

« Maman, tu m’as demandé ce que j’aimerais pour mon anniv ? Et bien ce que je voudrais, et les garçons aussi, c’est qu’on soit ensemble tous les cinq pour le fêter. »

Bien sûr, elle a répondu que si notre père n’y voyait pas d’inconvénient, etc.

On leur avait tendu la perche, on leur avait fourni un moyen, une excuse et tout le tremblement pour qu’ils arrêtent de bouder comme des gosses sans passer pour des billes à leurs propres yeux.

Même si je n’avais pas du tout envie de tenir ce rôle, j’ai fait l’intermédiaire entre eux pour organiser le gueuleton, et j’ai eu une autre idée. Ils nous avaient souvent parlé de la première promenade qu’ils avaient faite ensemble dans le Parc naturel du Morvan, à Brassy. Ils nous y avaient même emmenés, pour nous montrer l’endroit où ils s’étaient roulé un patin pour la première fois. À mon avis, c’est aussi dans ce coin qu’ils ont fait autre chose pour la première fois, mais ça ne nous regardait pas. J’ai réservé un restau là‐bas, à l’hôtel du Nord, au nom de papa. Le jour de mes dix‐sept ans, le 12 avril, on y est tous allés.

On s’était réparti le boulot. Moi, j’étais avec papa, Jon et Francky avec maman. On s’est arrangés par textos pour arriver au rendez‐vous en même temps. Ils se sont regardés de loin, comme deux ados à leur premier rancard.

Voilà, on avait fait tout ce qu’on pouvait, on les avait accompagnés sur la moitié du chemin, le reste, on pouvait pas le faire à leur place. On est partis se planquer, on les a laissés se débrouiller…

Raphaël

Ils sont forts, nos enfants ! Ils nous ont attirés dans un guet‐apens tricoté sur mesure. Du travail d’orfèvre, du grand art. Pauvres gosses ! Ça faisait neuf mois qu’ils ne nous avaient pas vus ensemble. Les parents, c’est un repère, c’est un phare. S’ils ne sont plus ensemble, s’ils ne montrent pas le même cap, eux ne peuvent plus naviguer, et ils risquent le naufrage. Ce qu’ils souhaitaient le plus au monde, c’est qu’on se retrouve, Célia et moi, et que tout recommence comme avant. Ce sont les enfants qui doivent provoquer le changement dans une famille, à leur rythme, et avec leur évolution. Ce sont les enfants qui effeuillent une famille en partant l’un après l’autre quand l’heure vient pour eux de s’en aller pour créer leur propre nid. Ce n’est pas aux parents de lancer ces chamboulements.

Bien sûr, s’ils ne s’entendent plus, s’il n’y a plus de confiance entre eux, s’ils ne s’aiment plus, ils doivent se séparer, c’est un moindre mal. Toutefois, ce n’était pas notre cas. Célia me manquait autant que l’air et l’eau me manquaient sous les ruines de l’hôtel, et je savais que je lui manquais aussi. Les épreuves que nous avions traversées ensemble nous avaient profondément soudé l’un à l’autre.

Alors, quand je suis descendu de ma voiture à Brassy, que j’ai vu Célia descendre de la sienne, mon cœur a sauté quelques battements, j’ai ressenti un grand vide dans le ventre et une chaleur dans la poitrine.

Les petits avaient disparu. Le reste du monde aussi, d’ailleurs. Il n’y avait que Célia, à une quinzaine de mètres. Célia, avec ses cheveux qui ondulaient dans le vent, avec sa bouche qui s’efforçait de ne pas sourire, ses yeux brillants, son corps magnifique de femme qui a eu trois enfants, les lunettes qu’elle devait porter depuis quelques années, ses rides le long du cou. La plus belle femme et la meilleure maman du monde. Quand je pense que j’ai d’abord connu ma belle‐mère et que grâce à cette rencontre, grâce à la force de cette femme morte depuis vingt‐six ans, je suis le mari de Célia !

J’ai fait un pas vers elle et…

Célia

Nos enfants sont des sorciers. Comment ont‐ils réussi ce coup‐là ? Je n’ai rien vu venir, tout occupée que j’étais à en vouloir au monde entier au lieu de regarder ce qui vivait encore entre Raphaël et moi.

Ils avaient raison, nos trois merveilles. Sur toute la ligne. Ils nous ont pris par la main, ils nous ont amenés jusque là à la force de leurs petits bras. Ils ont fait le boulot des parents qui guident leurs gosses sur le chemin du bonheur, ils ont remis les deux miroirs face à face.

J’ai contemplé Raphaël devant sa voiture. Je ne demandais qu’une chose, c’est qu’il me serre contre lui. Il était si beau, mon quinquagénaire, avec ses cheveux gris là où il en avait encore, son ventre de type qui passe ses journées en face d’un ordinateur, ses petites pattes d’oie au coin des yeux, sa bouche béante pendant qu’il me dévorait du regard. Je suis heureuse qu’il ait été aux côtés de maman, qu’elle ne se soit pas retrouvée seule pour la fin de sa route. C’est drôle de se dire qu’il l’a connue avant moi, et que s’il n’y avait pas eu de séisme, il n’y aurait sans doute pas de Juliette, Jonathan et Franck ! Je suis heureuse et fière qu’il soit le père de mes enfants.

J’ai fait un pas vers lui et…

Célia et Raphaël

… et nous nous sommes étreints et embrassés, les mains tremblantes, avant d’échanger le moindre mot, avant de réfléchir, avant d’oublier que s’aimer, c’est la chose la plus importante du monde.

Nos enfants sont réapparus nous ne savions d’où, en riant, criant et applaudissant, et ils nous ont enlacés, se sont blottis contre nous. Ne pas oublier de remercier aussi la vie.


Commentaire

Tremblements — 6 commentaires

  1. Toujours aussi bien écrit et passionnant… Tout ça montre bien à quel point chaque humain réagit différemment. Perso je n’aurai jamais mis mon couple en danger 15 ou 19 ans (je sais plus) après mon mariage pour un tremblement si loin dans le temps. En plus, pourquoi penser qu’il cache quelque chose, que la maman n’était pas déjà morte quand il a été sorti des décombres, et comment lui en vouloir d’avoir été perturbé au point d’oublier d’en parler. Il a quand même téléphoné pour savoir ce qu’elle était devenue non? Traumatisé comme il était… c’était déjà bien. Bref, un beau gachis pendant un moment et je suis bien contente que finalement la raison (et l’amour!) l’emportent au bout du compte (mais ça ne m’étonne pas de toi ! merci Claude + message en mp

    • Oui, mais toi tu n’as pas été traumatisée comme ça. Si tu l’avais été, tu aurais fait pareil que mes personnages. Si, si. 😎
      Sinon, je suis persuadé que si on s’aime vraiment, on retombe toujours sur nos pattes, et ça finit bien. Faut juste avoir confiance l’un dans l’autre, à fond. Je suis sûr que tu es d’accord avec moi 😉

  2. Larmes ! Belle, triste et émouvante histoire.

    On ne peut s’empêcher de se sentir coupable quand on a vécu quelque chose de si douloureux avec d’autres et que nous en sommes sortis vivants et pas d’autres. Même si on était pas tout près, même si on ne les connaissait pas, etc.
    Heureusement, malgré les années, “ton” couple s’est retrouvé, l’amour a gagné et il a été le plus fort.

    • Quelqu’un m’a dit un jour que je suis « un irréductible optimisme ». (Je n’avais pas encore lu Le Club des incorrigibles optimistes de Jean‐Michel Guenassia, à cette époque) J’ai pris ça pour un compliment, même si ne n’en était peut‐être pas un, car la remarque venait d’un pessimiste convaincu. Quoi qu’il en soit, je suis ainsi : incapable d’écrire une histoire qui se finit mal. 🙂
      Merci pour ta lecture, Cécile.

  3. Merci pour cette belle histoire . Vous écrivez de telle manière qu’on ”reve” votre histoire avec vous …Merci encore Marie

    • Merci à vous, Marie, pour ce commentaire si encourageant.
      J’ai bien d’autres projets d’écriture, mais guère de temps en ce moment pour les concrétiser.
      Bonne journée.

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