Train‐train quotidien

Longtemps, je me suis assis chaque jour à la même place, dans un train de banlieue, pour me rendre à la faculté où j’étudiais alors. Longtemps, j’ai attendu impatiemment durant les deux stations qui me séparaient de la gare où elle montait. Elle aussi s’installait toujours sur le même siège, la plupart des voyageurs étant des habitués, à cette heure matinale. Elle était loin de moi, presque à l’autre extrémité du wagon. Je ne détournais pas mon attention du livre que je feignais de lire, et pourtant je ne la quittais pas des yeux. Elle non plus n’a jamais regardé dans ma direction. Jamais. Je crois qu’elle ne m’a jamais remarqué, qu’elle n’a jamais été consciente de ma présence.

Lorsque j’étais en vacances, je prenais quand même ce train chaque jour, pour la voir, pour la sentir passer près de moi dans l’allée centrale, quand elle montait dans la rame. En d’autres occasions, c’est elle qui s’absentait. Était‐elle en congé ? Était‐elle malade ? Ces jours‐là, tout était vide et gris, malgré la foule bigarrée qui me cernait.

Je l’avais nommée Marion. Ce prénom était le sien, à l’évidence, puisqu’aucun autre ne lui convenait.

Parfois, un homme l’abordait, lui parlait comme je n’avais l’audace de le faire, et je le haïssais. Elle évitait généralement son regard, baissant les yeux avec une pudeur que je jugeais admirable, avec un léger sourire de politesse que je trouvais adorable. De quelques mots que je n’entendais pas, de quelques mouvements de la tête, elle éconduisait l’importun avec dextérité. Je me promettais d’oser à mon tour, bientôt, certain qu’elle ne me repousserait pas comme elle le faisait de ces gêneurs. Mais je remettais chaque fois au lendemain ce geste décisif, ce premier pas si difficile à effectuer.

Un matin de printemps, je l’ai vue rire. Elle était accompagnée d’une autre jeune fille, que je n’ai plus regardée une fois assuré qu’il ne s’agissait pas d’un homme. Elles parlaient et s’amusaient, et tour à tour je m’émouvais de sa gaîté, et je m’inquiétais de ce qui pouvait la réjouir à ce point. Était‐ce ma présence qui la rendait si joviale ? Avait‐elle convié son amie pour lui montrer à distance respectable ce drôle de garçon si gauche ? Qu’elle était cruelle !

Était‐elle jolie ? Non, pas vraiment. Mais je ne l’ai jamais approchée, alors, je n’en suis pas sûr. Elle avait le charme particulier de certaines femmes, cette grâce qui fait que les hommes ne se retournent pas sur une silhouette élancée ou une poitrine généreuse, mais sur une émotion ressentie. Objet sans cesse distant, elle a été la perle et le grand espoir de ma jeunesse.

Elle a brusquement cessé de prendre ce train chaque jour.

J’ai cru qu’elle s’était absentée, comme elle l’avait déjà fait, ou qu’elle était souffrante.

Longtemps, je l’ai attendue. Je suis resté des journées entières dans sa gare, sur un inconfortable banc en bois. J’ai marché aux alentours. J’ai pris d’autres trains, à d’autres heures.

Avait‐elle déménagé ? Avait‐elle changé de travail ou de lieu d’études ?

J’ai même pensé : “s’est-elle mariée ?”

Du temps est passé. Longtemps, je m’en suis voulu de ne pas l’avoir abordée, de ma lâcheté, de ne pas l’avoir suffisamment contemplée tant qu’elle était là. Je ressassais toutes les occasions où “j’aurais pu”, où “j’aurais dû” aller vers elle, lui proposer de la raccompagner, lui offrir un verre…

Il était trop tard.

Les semaines sont devenues des mois, qui sont devenus des années. Une quinzaine d’années. J’ai achevé mes études et j’ai trouvé un emploi. Mon métier me passionnait, j’ai été heureux. Longtemps, j’ai pensé à Marion, puis, au fil des saisons, je me suis apaisé, j’ai fait mon deuil. Mais je n’ai jamais eu de vraies relations de couple. J’ai connu des femmes, bien sûr, mais je ne me suis jamais lié totalement et définitivement avec l’une d’elles.

Le hasard a voulu qu’après tout ce temps, mes obligations professionnelles me ramènent pour un bref déplacement dans cette ville de banlieue où j’avais résidé lorsque j’étais étudiant. Devant me rendre à un important rendez‐vous, j’ai volontairement pris le train à l’heure qui était autrefois mon heure habituelle. La gare refaite et les wagons flambant neuf étaient bien différents de ceux que j’avais connus, mais la même cohue s’agitait inlassablement. Bien sûr, je me suis assis à ma place, celle que j’avais occupée chaque matin pendant si longtemps, et deux stations plus loin, par jeu, j’ai guetté son arrivée.

Comme un fantôme, elle est montée dans la rame, passant près de moi dans l’allée centrale, pour se rendre à son siège.

Je tremblais, j’avais la gorge sèche. Elle avait changé, évidemment, mais un flot d’émotions me submergeait. J’avais l’impression d’avoir rajeuni de quinze ans, j’avais l’impression qu’elle m’avait attendu.

Lorsqu’elle est descendue du train, je me suis levé sans réfléchir et je l’ai suivie. Pendant quelques minutes, j’ai marché derrière elle, à distance. Puis j’ai brusquement pris ma décision. Je n’étais plus un jeune homme maladroit et timide. Pressant le pas, je l’ai rattrapée et j’ai posé la main sur son épaule. Surprise, elle s’est retournée…

Il y avait une ressemblance certaine, et du temps était passé, et je ne l’avais jamais vue de près, mais… ce n’était pas elle.

J’ai bafouillé quelques mots d’excuse et j’ai voulu m’enfuir, mais elle m’a retenu.

« Je te connais, m’a-t-elle dit, nous étions à la fac ensemble, tu ne te souviens pas ? »

Oui, je la remettais, à présent. Nous sommes allés boire un verre. Nous avons évoqué les souvenirs de jeunesse. Nous nous sommes revus. J’ai perdu mon emploi, n’étant pas allé à ce fameux rendez‐vous, mais… nous nous sommes mariés, et nous sommes très heureux.

C’est arrivé grâce à toi, Marion.


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