Reality game

Dans un cliquetis métallique, Boris changea sa Kalashnikov AK47 au profit d’un pistolet P38 Walther, moins puissant, mais plus maniable dans un endroit exigu comme celui où il se trouvait. Il s’accroupit et progressa discrètement vers l’extrémité du couloir. À peine l’avait-il atteinte qu’un coup de feu retentit et qu’une balle vint se ficher dans le mur au-dessus de lui, faisant gicler du plâtre. Boris avait eu le temps de repérer son agresseur. Tentant le tout pour le tout, il jaillit de sa planque en roulé-boulé, tirant au jugé dans cette direction. Un cri se fit entendre, et l’adversaire, portant les mains à sa poitrine, s’affaissa lourdement. Le jeune garçon put alors se relever et s’approcher du bureau sur lequel se trouvaient les documents qu’il était venu chercher. L’écran afficha le verdict : “You win”.

Boris reposa le joystick en faisant la moue. Encore un jeu trop facile pour sa dextérité. Grâce à sa grande expérience, il avait en quelques minutes repéré et exploité les points faibles de la programmation : changement de la musique de fond lorsque tout danger était écarté, ralentissement des ennemis lors des déplacements latéraux, visée légèrement décalée sur les bords de l’écran… Réussir les cinq premières missions sans la moindre blessure n’avait été pour lui qu’une formalité.

Mais bientôt, tout cela changerait. Une console révolutionnaire était apparue sur le marché, une console qui transcendait les limites de ses concurrentes, les limites de la technique, les limites de la simulation. Elle offrait le réalisme parfait, la grande plongée dans les univers électroniques comme si vous y étiez, les vraies sensations, les vraies impressions, le monde virtuel devenant vrai, aussi vrai que celui de la vraie vie. Enfin !

Boris avait réussi. Il avait atteint l’objectif qu’il s’était fixé, bien plus difficilement que s’il s’était agi de déglinguer trois douzaines de terroristes pour sauver le pays. Au prix d’immenses efforts scolaires, de tâches ménagères accomplies, de corvées effectuées, de promesses solennelles, il était parvenu à convaincre ses parents de lui offrir la merveille des merveilles s’il décrochait son brevet. Et il l’avait décroché, et avec une mention, en plus ! L’arrivée de la nouvelle console était imminente. Elle serait là demain, et Boris, sans plus tarder, déménagea l’ancienne à qui il venait de faire ses adieux, afin de dégager la place nécessaire à sa remplaçante. Remisée sans indulgence, sans remords, sans un regard en arrière pour les moments partagés, les aventures vécues, les combats menés !

Le garçon dormit mal, cette nuit-là. Il ne cessait de ressasser les caractéristiques techniques de la nouvelle machine, dont il connaissait par cœur les spécificités. Il avait pu la tester dans un magasin, mais trop succinctement, car il y avait beaucoup de monde pour l’essayer, et le vendeur veillait, interrompant sans pitié la partie une fois passées les cinq petites minutes qu’il accordait à chacun. Toutefois, malgré la brièveté de l’expérience et la simplicité du jeu de démonstration (une bête simulation de golf, de tir à l’arc et de tennis), Boris avait vite compris que pour une fois, les publicités n’exagéraient pas. Cet engin était vraiment hors du commun. Il dépassait et surpassait ses concurrents de plusieurs longueurs, de plusieurs années de progrès technologique.

Plus de joystick ou autre manette pour diriger le personnage. Il suffisait de bouger réellement, de faire le vrai geste, et le jeu suivait. Plus d’écran de télé. Un masque couvrait les yeux et offrait la vision exacte, subjective et binoculaire, donc en relief, de la scène. Plus de vibreur simpliste pour indiquer que l’on touchait un objet. Le joueur était équipé d’une combinaison complète, farcie de dispositifs tactiles, reproduisait sur son corps la moindre sensation de contact, de choc, de frottement… Le réalisme visuel approchait aussi la perfection par l’utilisation de nouveaux algorithmes de calcul des différents plans représentés, et des placages de textures. Il était ainsi possible de donner aux personnages des visages connus en leur affectant un jeu de photos ou de vidéos que le programme gérait pour que les mimiques correspondent à chaque situation.

Dans ce but, Boris avait déjà commencé à prendre des clichés à la sauvette de ses professeurs, pour en faire les méchants, de ses copains, pour en faire ses coéquipiers, et de la jolie Manon, pour en faire l’héroïne sexy qu’il devrait délivrer dans certains scenarii. Elle serait bientôt là, dans sa chambre. La console, bien sûr, pas Manon…

* * * * *

Mission acceptée. Abattre des terroristes et désamorcer une bombe. Dans le métro de New York. Heure de pointe. Je n’ai qu’un poignard trouvé dans une poubelle. Urgence. La foule gêne ma progression. Parvenir au plus vite sur le quai. Éviter la panique. J’y suis. Je cours vers la cabine du conducteur. Je vois que c’est lui, le kamikaze. Je me jette en avant, arme au poing. Je le blesse au ventre. Il réplique au coutelas.

« Ahhhh ! »

Boris a hurlé. Une sensation de brûlure au bras gauche. Il est plié en deux, mais malgré la douleur, il a le réflexe de mettre le jeu en pause. Le terroriste se fige, grimaçant de haine.

Boris retrousse la manche de sa combinaison. Juste sous le coude, une longue estafilade commence à saigner. Peur et colère. Le garçon n’en croit pas ses yeux. Quel réalisme extraordinaire ! La coupure est superficielle. Boris se remet en position et relance le jeu.

Je pare le coup d’estoc de ce fou. Je lance mon poing en avant. Je sens sa mâchoire se déformer quand je le frappe. Il revient en hurlant. La rage décuple ses forces. Réflexe. D’une main, je dévie son attaque, de l’autre, armée, je vise sa gorge. Cri. Il tombe.

Boris croit que le sang sur lui est celui du kamikaze. Mais c’est impossible, bien sûr. Il s’agit du sien. Il a paré le coup de l’autre, mais il a été touché à l’aine. Qu’importe ? Le terroriste est à terre, agonisant. Boris le repousse du pied et voit la bombe sous le tableau de bord, prête à exploser.

Éviter la panique. Évacuer les civils. Je saisis le micro de la rame et je cherche les mots pour expliquer aux gens qu’ils doivent partir sans s’enfuir, à cause d’une menace qu’ils n’ont pas le droit de connaître, car c’est un secret d’État.

Les voyageurs s’éloignent tranquillement, dans un calme relatif. Bien sûr, c’est un jeu. Boris se met aux commandes de la rame et il tente de démarrer. Derrière lui, le kamikaze s’éteint dans un dernier râle. Au moment où le métro s’ébranle enfin, deux autres terroristes arrivent en courant sur le quai. Boris prend le révolver du mort et tire au jugé dans leur direction. L’un d’eux s’écroule, mais le garçon n’a pas le temps de viser le second. Aucune importance. La rame atteint le bout de la station et s’enfonce dans le tunnel, tandis que l’autre fait feu et que ses balles ricochent sur les wagons, brisant une vitre.

Que faire ? Je pourrais abandonner la rame entre deux stations et attendre que la bombe pète sans faire de victimes. Mais ma mission est claire : je dois désamorcer l’engin. J’arrête le métro et j’examine les fils qui relient la minuterie à la charge explosive. Trop dangereux de s’attaquer directement à ces branchements. Il faudrait que je démonte le retardateur pour voir ce qu’il a dans les tripes. Mes blessures commencent à me faire vraiment souffrir.

Dans un jeu ordinaire, Boris aurait cherché une trousse de secours et ses points de vie auraient augmenté dès qu’il en aurait déniché une. Mais là, pas de truc aussi artificiel. S’il veut se soigner, il doit se rendre dans un hôpital, mais ce n’est évidemment pas le moment.

Le minuteur égrène les secondes. Il affiche 11 :16. Dans la boîte à outils du conducteur, je trouve le tournevis dont j’ai besoin, et je m’accroupis pour démonter le couvercle de l’appareil. Douleur atroce dans mon dos ! Voile rouge ! Hurlement ! C’est le terroriste de tout à l’heure qui m’a suivi à pied et qui m’a rattrapé et attaqué par-derrière. Il a un couteau à la main. Lame ensanglantée. Ne pas réfléchir, agir. Je me laisse aller au sol. Alors qu’il se jette sur moi, les yeux exorbités, je pointe le tournevis vers lui. Il se plante dessus.

Le terroriste regarde Boris tandis que la vie le quitte, la bouche déformée, puis il tombe sur le garçon, l’écrasant de son poids. Boris a du mal à l’écarter, tant l’autre est lourd et que lui-même souffre. Il interrompt une nouvelle fois le jeu et ôte son masque. Il est allongé par terre dans sa chambre. Il y a du sang sur le parquet. Il ressent une douleur d’une intensité qu’il n’aurait pas crue possible. Il hésite. Arrêter la partie ? Impossible, ce jeu est extraordinaire. Il ne va pas déjà renoncer ! Il repense au regard de l’autre. Au moment de mourir, ses yeux étaient encore pleins de détermination. S’il avait des regrets de mourir, c’était surtout parce qu’il avait failli dans sa mission. Boris serait-il moins décidé, moins fort, moins fidèle à ses engagements que ce tueur ? Il remet son masque, se relève, et relance le jeu.

Malgré la douleur, je recommence à démonter la bombe. Mes doigts tremblent. J’entends un bruit dans le tunnel. Trois terroristes se dirigent vers moi, armés. Je reprends le révolver et j’en abats deux coup sur coup. Le troisième se planque dans une niche qui sert d’abri aux techniciens de maintenance. Il ne va pas être facile à débusquer. Je dois sortir de la cabine et aller vers lui, c’est la seule solution.

Boris avance en marchant sur les traverses de la voie ferrée. La lumière est faible, mais suffisante. Elle doit gêner l’autre autant que lui-même. Il pense au retardateur qui continue son compte à rebours. Aura-t-il le loisir de se débarrasser du tueur et de désamorcer l’engin ? Ce sera juste, même s’il ne subit aucune autre attaque. Il a de plus en plus mal au dos. Il se demande ce que le jeu fera de lui si la bombe explose, mais il n’a pas le temps de chercher la réponse, car l’autre jaillit de sa planque et tire sur lui à l’arme automatique.

Mon ventre. Deux impacts. Ma poitrine. Deux autres. Je crois. Ma tête. Voile noir.

* * * * *

« Boris, vient, on passe à table ! »

C’est le troisième appel lancé par sa mère. Même Axel, le petit frère, a obéi, alors que Boris n’est toujours pas là. Pourtant, parmi les nombreuses promesses qu’il avait faites pour obtenir la nouvelle console, il y avait celle de venir dès qu’on l’appellerait. Sa mère commence à sentir l’énervement grandir en elle.

« Boris, si tu n’es pas là dans dix secondes, tu peux dire adieu à ce maudit appareil ! »

Minuterie. Quelques secondes. La mère explose de colère et se rue vers la chambre du garçon. Axel la suit. Boris a promis qu’il pourrait jouer, bien sûr, mais il lui a demandé de le laisser seul, le premier jour. Toutefois, Axel veut profiter de cette occasion pour apercevoir la nouvelle console ! La mère ouvre la porte à la volée, la bouche prête à crier des ordres, mais elle se fige sur le seuil. Axel, emporté par l’élan, la percute.

Boris est par terre, sur le dos. Il y a du sang partout. Ses yeux sont grand ouverts, il a des impacts au ventre, à la poitrine, et un trou béant au front. Il ne respire plus.

Sa mère hurle. Elle se précipite, elle recule, elle repousse Axel.

« Sors, va-t-en, je ne veux pas que tu voies ça ! Appelle papa, vite. Que s’est-il passé ? Qui lui a fait ça ? Boris, Boris, tu m’entends ? Chéri, réponds-moi, c’est maman, réponds-moi !

— T’excite pas, maman, c’est juste le jeu, il a perdu la partie, c’est tout, explique Axel !

— Mais tu ne vois pas ses blessures ? Ce sang ? Va-t’en, ne reste pas ici, appelle papa ! »

Mais Axel ne s’en va pas. Il se dirige vers la console, et pianote avec dextérité sur les boutons. Le petit écran de l’appareil affiche “Reload last game”. Le gamin presse la touche Return.

Boris bouge. Il n’y a plus de sang. Plus de trou. Il repousse son masque et regarde sa mère, puis son frère.

« Qu’est-ce qui se passe, demande-t-il ?

— Mais… mais… tu étais mort…

— Tu t’es fait avoir, explique le petit. Heureusement que j’étais là pour te restaurer.

— La vache, j’oubliais la bombe, s’écrie Boris. Elle va péter, je dois y retourner ! »

Il remet le masque sur son visage et presse la touche Start.


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