Pour Cassandra

Je suis couché, blotti dans le duvet qui maintient ma vie en équilibre instable. Ma respiration produit une condensation qui gèle dès qu’elle touche la toile de la tente. À l’extérieur, la température doit plafonner à vingt-cinq degrés sous zéro. Je tourne la tête. Dans ma nuque, une vertèbre craque. Je l’entends distinctement malgré le vent qui siffle au-dehors. Tout ça pour Cassandra !

Qui n’a pas vu les yeux de Cassandra ne sait rien du bleu. C’est pour elle que je suis là. Pour elle ou à cause d’elle ?

Quitter le confort relatif du sac de couchage est un effort considérable, car chaque geste représente une lutte, surtout dans cet espace exigu. En raison du manque d’oxygène, je suis déjà essoufflé. J’entrouvre la tente pour ramasser de la neige dure. La nuit est totale, mais la lueur de la Lune, réfléchie sur mille névés, me permet de distinguer la montagne qui me cerne, comme un assiégeant infatigable qui est sûr d’avoir le dernier mot. Je fais fondre la neige sur le réchaud, gagnant ainsi quelques degrés dans mon abri. Je fais du thé, je mange des biscuits, je bois encore et je soupire, car je sais le combat que sera le rangement de mes affaires et de la tente dans mon sac à dos.

J’ai connu Cassandra il y a cinq ans. Elle voulait louer mes services de guide pour une randonnée glaciaire, ne se rendant pas du tout compte des difficultés. Je crois qu’elle avait lu dans quelque bouquin touristique que cet itinéraire était à la portée de la plupart des gens en bonne forme physique. Moi, je l’aurais emmenée n’importe où, sur mon dos si nécessaire. Bien sûr, elle n’a jamais pu faire cette randonnée. Le matin de la course, elle s’est présentée en chaussures de ville ! Je savais déjà qu’elle était la femme de ma vie.

Je suis debout, ma charge écrasante accrochée aux épaules. Le jour est presque levé et la montagne, inondée de lumière pure, se révèle dans toute sa splendeur. L’atmosphère est incroyablement claire et me permet de voir à des distances considérables. Derrière moi, il y a le col Sud, que j’ai passé hier. Plus loin, la face du Lhotse et son sommet, qui est juste au-dessous de moi. Encore plus loin, j’aperçois le terrible glacier, instable et mouvant, que j’ai eu tant de mal à franchir. Toujours plus bas, à des kilomètres de moi, et désormais en majeure partie invisible, s’étend la cascade de glace, truffée de crevasses qui se forment et disparaissent en quelques heures. Tant d’hommes y ont laissé la vie !

« Tu as déjà vu la mer ? »

Elle me prenait pour un imbécile, ou un sauvage sur sa montagne. Un matin, les yeux pleins de sommeil, elle m’a déclaré :

« J’aime regarder l’horizon de l’océan. On a l’impression que la Terre et le ciel se rejoignent. »

Je lui ai expliqué que le seul endroit du monde où la Terre et le ciel se rejoignent, c’est au sommet de l’Everest. Elle ne m’a pas écouté, comme d’habitude. Le ciel, je le touchais chaque jour, rien qu’en admirant ses yeux.

Pour les Tibétains, c’est Chomolungma, la déesse-mère de l’univers. Pour l’occident, c’est le mont Everest, le toit du Monde. Je suis face à lui, décidé à franchir les ultimes épreuves qui me séparent encore du but.

Le piolet retenu à mon poignet par un lacet en cuir, je me mets en route. Je dois atteindre le sommet aujourd’hui. Après des semaines de trekking et de franchissement de glaciers, je suis à bout de ressources, trop épuisé pour passer une nuit supplémentaire à cette altitude. Le manque d’oxygène a sur mon organisme des conséquences physiologiques surprenantes. Il y a quelques jours, je suffoquais et je transpirais sous ma tente, par moins vingt degrés. Je me suis entièrement déshabillé tant la température me semblait élevée, et pourtant je grelottais de froid ! Ce n’est que par miracle que j’ai deviné le piège mortel dans lequel mes sens étaient tombés, trompés, troublés par l’anoxie.

Cassandra m’a montré cet océan qu’elle apprécie tant. L’eau bleue, le ciel bleu, et l’horizon. Mais je n’ai vu que ses yeux, bleus. Je lui ai dit qu’à mon tour, je voudrais lui faire découvrir ce que j’aime, la montagne vierge. Mais comment l’emmener là-haut ? La montagne se mérite. Toucher le ciel se mérite. Avec elle, je l’ai touché sans le mériter, et j’en subis aujourd’hui les conséquences.

Je suis sur l’étroite crête qui mène au sommet en s’élevant vers le Nord-Ouest. Avant chaque pas, je taille une marche au piolet, pour poser le pied. Une marche, un pied. Une marche, un pied. Une marche, un pied… Je pense à des endroits chauds et confortables. Un feu dans une cheminée, un parasol sur une plage, un bain moussant. Les seins de Cassandra.

Pour crâner, je lui ai dit qu’un jour je ferai l’ascension de l’Everest, mais que j’irai seul et sans oxygène, comme seulement quelques fous l’ont tenté. Elle m’a piégé.

« Tu le ferais vraiment ? Tu le feras pour moi ? »

Avec un regard bleu admiratif, le premier de cette sorte qu’elle posait sur moi.

Aujourd’hui, je regrette ce piège, mais j’y suis tombé, et j’irai jusqu’au bout. Jusqu’en haut. Une marche, un pied.

Je ne sais pas depuis combien de temps je grimpe. Je regarde ma montre, mais j’ai oublié de la consulter en partant. Je me retourne. Le sommet du Lhotse et ses huit mille cinq cent seize mètres sont désormais bien plus bas que moi. Un nain.

Je repars. Une marche, un pied. Je suis essoufflé, ma tête me fait de plus en plus mal. Je me rends compte que mes gestes sont lents, trop lents. Toujours cet oxygène qui fait défaut. Si la nuit me surprend sur cette corniche glacée, je ne verrai plus le jour, ni ce ciel bleu que je cherche à atteindre. Les bourrasques de vent sont irrégulières. Parfois, c’est le calme plat pendant plusieurs dizaines de secondes, et brusquement, je manque d’être renversé, de glisser, de rouler dans la pente, de ne plus jamais tailler de marche dans la neige dure pour y poser le pied.

Je m’arrête une fois de plus, à bout de souffle. Je tente de recouvrer quelques forces. Des biscuits, encore, et je bois, beaucoup. Puis je hisse à nouveau le sac sur mon dos, et je repars. Une marche, un pied. Je repense au Kilimandjaro et à ses trois mille mètres de moins que Chomolungma. J’ai bivouaqué à son sommet, c’était ma dernière course avant de faire la connaissance de Cassandra.

« Et quand tu seras au sommet de l’Everest, qu’est-ce que tu feras ?

— Je crierai ton nom vers le ciel. »

Trois ans de préparation, quatre mois d’acclimatation à l’altitude, huit semaines d’approche. Une marche, un pied. Pourquoi suis-je venu, malgré ce qui est arrivé, pourquoi suis-je en train de gravir cette arête ? Pour Cassandra ?

Je me souviens de sa peau. De l’odeur de sa peau, le matin, encore chaude de sommeil. Parfois, elle sourit en dormant. Parfois, elle s’éveille sous le poids de mon regard, elle ouvre les yeux et je m’envole dans le bleu. L’odeur de sa peau devient un arôme qui envahit mes narines gelées et mes souvenirs, là, à presque huit mille huit cents mètres.

J’ai froid, puis de suite après, j’ai chaud. Mes gestes se ralentissent encore, sans doute, mais je ne m’en rends même plus compte. J’ai tellement mal à la tête ! Je sais que je suis en grand danger. Je sais que la mort rôde sur cette montagne grandiose, malgré sa beauté. Rôdait-elle aussi sur le corps magnifique de Cassandra, malgré sa beauté ?

Je vois un lièvre devant moi. C’est impossible qu’il soit là, bien sûr, mais je le vois. Lorsque je réalise que j’ai des hallucinations, il s’éloigne en sautillant et disparaît derrière un amas de neige.

« Tu ne penses qu’à tes montagnes, qu’à ton Everest. Et moi, alors, je ne compte plus ? »

Elle a été la plus belle, la plus bleue. La plus cruelle.

« Mais c’est toi qui m’as mis au défi de le faire !

— Moi ? C’est toi qui as déclaré que tu irais, et tout seul, en plus. »

Elle avait raison, et j’ai refusé de l’admettre. Mais elle avait un peu tort, et elle n’a pas voulu le reconnaître. Nous nous sommes disputés, c’était la première fois que cela nous arrivait. Parce que c’était la première fois que nous discutions vraiment. C’était risqué, nos cœurs n’étaient pas habitués à communiquer. Je croyais avoir conquis Cassandra, mais j’étais seul dans son ciel bleu.

Une marche, un pied. Une marche, un pied. La côte s’infléchit, devient terrain plat. Je cherche l’endroit où tailler la marche suivante, mais je ne le trouve pas. Il n’y a plus de corniche, plus de montée, plus rien devant moi. Je suis au sommet, j’ai conquis Chomolungma !

Cassandra est là. Elle m’attend, avec ses chaussures de ville, avec ses seins trop fiers, avec son bleu plein les yeux. Comment est-elle arrivée ici ? C’est moi qui l’ai emmenée, dans mes pensées, dans mon cœur. Dans mes souvenirs, car je n’ai pas vu Cassandra depuis deux ans, depuis cette dispute. Elle est partie d’un coup, comme elle était venue, sans même prendre ses affaires, et je ne sais pas où elle est allée.

Elle m’a fait toucher le ciel, puis elle m’a rabattu sur Terre. Voilà pourquoi je suis tout de même là aujourd’hui, sur le toit du Monde, en ce lieu unique où la Terre rejoint le ciel. Pour parcourir le chemin à l’envers.

Je ne sens plus ma tête. Je ne parviens presque plus à respirer, même la bouche grande ouverte, mais je ne souffre pas. Je réalise qu’il n’y aura pas de retour, que je n’en aurai pas la force. Ma route s’achève ici, pour Cassandra.

Cassandra, qui me regarde en souriant. Je crie son nom vers le ciel bleu.


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