Messages lumineux

Grand-père Armand prit un nouvel oculaire dans la boîte et le fixa sur le tube du télescope. Il regarda dedans, effectua quelques réglages et recula en disant :

« Regarde. Tu verras mieux le cratère, de cette façon. »

Adrien colla son œil à l’instrument et resta silencieux quelques instants, avant de s’exclamer :

« Wouahou ! C’est génial ! J’ai l’impression de marcher sur la Lune, comme si elle était juste sous mes pieds, alors qu’elle est si loin, si loin, que… que je ne sais pas comment dire.

— Elle est si loin que même sa lumière met du temps à parvenir jusqu’à nous. Ce que tu vois de notre satellite est en réalité vieux d’environ une seconde. Tu as toujours cru que la lumière était instantanée ? Eh bien non, elle va juste très, très vite. Mais la Lune est tellement loin qu’un rayon parti de là-bas met une seconde pour arriver jusqu’à nous.

— Une seconde ? Et Mars ? Et Saturne ?

— Quand elle est au plus près de la Terre, nous voyons Mars avec un décalage de trois minutes. Saturne est beaucoup plus loin. Le décalage est de plus d’une heure !

— Alors, si un saturnien nous téléphonait, il faudrait une heure pour qu’on l’entende, et une autre heure pour qu’il ait la réponse ?

— C’est à peu près ça.

— T’as intérêt à avoir un abonnement avec l’illimité !

— Mais il y a encore plus fort, reprit grand-père. Il s’agit des étoiles. »

Dans l’obscurité, Adrien leva son nez saupoudré de taches de rousseur et il regarda les milliers de points lumineux qui clignotaient dans le firmament, tandis que le vieil Armand poursuivait :

« Certaines sont tellement éloignées que leur lumière met des années, des dizaines d’années pour nous arriver. Parfois même des siècles. Regarde celle-ci, par exemple. Elle s’appelle Menkar. Tu la vois ce soir telle qu’elle était lorsqu’a éclaté la Révolution française, avec la prise de la Bastille, les guillotines, et tout ce que tu as appris à l’école. Celle-là est Antarès. Les rayons lumineux qui frappent ton œil en sont partis à l’époque où Christophe Colomb a découvert l’Amérique. Peux-tu imaginer tout ce qui s’est passé depuis ? Et pendant ce temps, nos petits rayons fonçaient à travers l’espace à une vitesse terrible, à la rencontre de ton œil qui pourtant n’était pas encore ouvert… »

Adrien regardait fixement Antarès, Menkar et les autres astres qui parsemaient la voûte céleste. À l’évidence, il réfléchissait intensément. Il se tourna vers grand-père Armand et rétorqua :

« Mais ça doit marcher aussi dans l’autre sens, alors. En ce moment, il y a peut-être, là-bas, des gens avec des télescopes, en train de regarder vers nous, et ils doivent voir Christophe Colomb qui débarque…

— C’est possible, répondit le vieil homme, ravi d’avoir éveillé l’intérêt et la curiosité du gamin.

— Et si on leur envoyait des signaux, ils ne les recevraient que dans un peu plus de cinq cents ans !

— Tu n’as qu’à le faire. Nous verrons bien si quelqu’un te répond, dans quelques siècles… »

Adrien sourit, puis il saisit la lampe que son grand-père avait masquée d’un filtre rouge pour qu’elle ne les éblouisse pas. Il la braqua vers Antarès et la fit clignoter frénétiquement une trentaine de fois en imitant des bruits de rayons laser futuristes.

« Avec tout ça, c’est sûr qu’ils vont nous voir, ajouta-t-il en reposant l’instrument.

— Les rayons lumineux que tu viens d’envoyer ont tout juste dépassé la Lune. »

Grand-père Armand rangea les oculaires, obstrua le tube du télescope pour que la poussière n’y pénètre pas. Il vérifia qu’ils n’avaient rien oublié avant de quitter le petit observatoire amateur du vieil homme.

« À présent, ils sont à la hauteur de Mars. Ils commencent tout juste leur longue route. »

Il sourit à son petit-fils et se tourna vers un point de la voûte céleste.

« Qu’est-ce que tu regardes ?

— Cette étoile, là-bas. La toute petite. Elle n’a même pas de nom, mais je sais que sa lumière met cinquante-cinq années pour nous parvenir. Nous la voyons telle qu’elle était quand j’avais ton âge. Et sais-tu ce que je faisais, à cette époque ?

— Tu regardais le ciel avec ton premier télescope, tu me l’as déjà raconté.

— Oui, mais surtout, presque chaque soir, je faisais ce que tu viens de faire : j’envoyais des messages lumineux vers les étoiles. Je pense souvent à eux. Certains ont dû déjà arriver quelque part, d’autres ne vont pas tarder à le faire. La plupart foncent au hasard à travers l’espace et continueront pendant encore des siècles ou des millénaires… »

Adrien regarda le vieux poète et se serra contre lui.

« Je repenserai de temps en temps à mon message de ce soir et je me demanderai où il en est, même quand je serai grand, même quand je serai vieux. Je te le promets. »


Commentaire

Messages lumineux — Un commentaire

  1. Le grand père Armand n’attend de réponse ? C’est dégueulasse de la part des habitants de la planète. Le petit fils aurait pu recevoir la réponse mais le texte ne nous le dit pas. Bouhouhou. C’est sans espoir, donc.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *