Maman les p’tits bateaux

Ce texte n’est pas une fiction, c’est un souvenir d’enfance. Il est dédié à ma maman, qui s’est envolée pour un autre monde le 17 juin 2017.

C’est un souvenir…

Il y a bien longtemps, je me tenais au bord d’un ruisseau avec ma mère. Ce jour-là, elle m’a donné le pouvoir de rêver. Cela signifie que j’ai appris à voir ce qu’il y a au-delà de la portée de mon regard. Leçon indispensable !

Ma mère et moi avions fabriqué de minuscules navires. Un bout d’écorce pour la coque, une tige pour le mât, une feuille pour la voile, et… larguez les amarres ! Des vaisseaux de Lilliputiens posés sur l’eau du ruisseau, entraînés par le faible courant, en route pour le bout du monde.

« Imagine tout ce qu’ils vont voir », disait ma maman. « Pense aux régions qu’ils vont traverser, aux animaux qu’ils vont rencontrer, aux dangers qui vont les menacer, aux aventures qu’ils vont vivre… »

Je ne sais plus quel âge j’avais, sept ou huit ans, pas davantage, ce qui était bien suffisant pour apprendre à concevoir cet essentiel qui est invisible pour les yeux. Je ne sais pas non plus pourquoi je me rappelle avec autant de précision cette anecdote, mais elle devait avoir énormément d’importance puisqu’elle m’a marqué si fortement et si durablement.

Ces petits vaisseaux d’écorce et de feuilles que nous avions mis en liberté, je les ai vus partir au fil de l’eau, dans le faible courant. Puis, les yeux fermés, je les ai vus franchir tous les obstacles, échapper à toutes les menaces, parvenir à une rivière, poursuivre leur route, braver cent catastrophes, mille naufrages, se jeter dans un fleuve, continuer entre les bateaux-mouches, les péniches, se défendre des mouettes, contourner les docks, et déboucher dans l’océan. Ne pas s’arrêter en si bon chemin. Profitant de la marée, mes navires de poche ont résisté aux vagues, n’ont pas molli dans la tempête, ont défié les abîmes. Ils ont fini par aborder des côtes peuplées d’Indiens bariolés, d’hommes bleus, de singes philosophes…

Maman, tu m’as appris à sortir de ma coquille, à ouvrir les yeux sur le monde et, comme il était très insuffisant pour mes appétits, à voir au-delà en imagination, en rêve, bien plus loin que la simple réalité si limitée.

Aujourd’hui encore, plus de cinquante ans après que nous avons mis à flot nos petits bateaux, il m’arrive de repenser à eux et de me demander où ils sont arrivés, ou s’ils naviguent toujours.

Ce pouvoir de rêver, c’est ce que tu m’as donné de plus précieux.


Témoignage de mes fils

Mamie, quand nous pensons à toi, beaucoup de souvenirs refont surface. Que ce soit tous les bons petits plats que tu t’appliquais tant à nous préparer, ou les sorties au centre commercial pour faire les courses puis aller voir un film au cinéma. Tu nous auras aussi fait vivre de belles vacances en nous emmenant dans les « camps EDF ». Tu t’es toujours appliquée du mieux que tu pouvais pour nous rendre heureux et nous communiquer ton amour. Ça on peut dire qu’on aura été des petits enfants gâtés avec toi, mais ce que nous retenons surtout c’est ta bonne humeur et ton sourire, ce sourire qui remontait jusqu’aux oreilles à chaque fois que tu nous voyais. Tu vas nous laisser un grand vide tant on se sentait aimés par toi. Tu aimais nous faire partager ton savoir et tes connaissances sur le monde. Tu aimais aussi nous raconter des histoires, comme celle de « la dame de Carcassonne » que tu nous contais à chacun de nos voyages en voiture, principalement les allers-retours entre Colomiers et Oloron. Tu nous racontais cette histoire, et on écoutait, comme si c’était la première fois.

Ces derniers mois n’auront été facile pour aucun d’entre nous mais le principal est que tu partes heureuse, pouvant t’émerveiller devant le moindre objet se trouvant en face de toi. Tu nous auras donné à tous la certitude que vivre heureux est possible.

Tu nous manqueras beaucoup, mais on gardera toujours l’image de toi d’une grand-mère attentionnée, dévouée à ses petits-enfants, et qui nous aimait bien au-delà des limites.

Pour tout ça, nous voulions te remercier. Merci d’avoir été là, merci d’avoir pris soin de nous, merci de nous avoir aimés, merci d’avoir été notre mamie.

Et où que tu sois aujourd’hui, nous savons que tu continues et que tu continueras de veiller sur nous.

C’est pourquoi aujourd’hui nous ne te disons pas adieu mais simplement merci pour ta présence à nos côtés depuis toujours.

Nous t’aimons fort.


Remerciements

Je voudrais remercier bien sûr toutes celles et tous ceux qui nous ont aidés et accompagnés, non seulement aujourd’hui, mais depuis plusieurs mois, depuis que la maladie de ma mère a été diagnostiquée.

Merci à la famille, aux amis, aux voisins, aux collègues, qui nous ont soutenus, parfois par leur présence, parfois avec juste quelques mots, mais toujours avec une précieuse attention.

Je voudrais aussi adresser un remerciement immense et admiratif à tous ces gens, pour la plupart des femmes, qui travaillent avec les personnes âgées. Le personnel d’entretien, les aides-soignantes, les infirmières… tous ces gens formidables, qui font un boulot dur, difficile, mal reconnu, ingrat, mais qui le font avec un courage énorme, une patience formidable et une efficacité sans faille.

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Commentaire

Maman les p’tits bateaux — 19 commentaires

  1. Elle est allée vérifier que les p’tits bateaux ont bien accosté sur les côtes peuplées d’Indiens bariolés, d’hommes bleus, de singes philosophes…
    Et ils y sont, assurément ; les mamans ne se trompent jamais

  2. Tu as raison, les personnes quasi invisibles qui entourent les malades et les personnes âgées au quotidien sont très importantes. Le sourire de l’aide-soignante, la patience de la femme de ménage, la gaieté de l’infirmière permettent de supporter une journée difficile, aussi bien pour le patient que pour sa famille. Merci à elles (et à eux, car il y a aussi des infirmiers rassurants et des brancardiers aux gestes pleins de douceur !)

    • Des gens formidables, qui prouvent une fois de plus, si nécessaire, que la Terre est peuplée en majorité de gens sympas et constructifs. Les autres sont dans les gouvernements…

  3. Mes condoléances, Claude. Que ta maman chevauche Morvarc’h, le cheval de mer, vers Tir-Na-Nog, l’île de l’éternelle jeunesse où patiemment, dans le port, l’attend une frêle embarcation à la coque d’écorce et à la voile nervurée…

  4. Je suis bien triste pour toi et les tiens Claude. J’ai perdu ma chère maman trois mois après mon épouse et je sais combien cela est déchirant de voir s’éteindre ceux qui nous sont si chers.
    Bon courage

  5. Je garderai en souvenir d’une personne au cœur généreux, toujours le sourire. Ces petits plats dont elle avait à cœur de les mijoter. Elle doit discuter avec maman là-haut tant elles ont des choses à se raconter.

  6. Pas de mots. C’est triste, et difficile à accepter.

    Comme toujours, gros bisous baveux où pourront flotter d’autres bateaux qui iront rejoindre ceux de ton enfance.

    Alain

    • Ma mère avait 87 ans, elle était atteinte d’un truc incurable depuis début décembre. Rien de comparable avec ce que tu as vécu, mon ami.

  7. Que de beaux souvenirs, ce sont ceux-là qui font que l’on se souvienne de nos étoiles avec le sourire, et qui nous libèrent du poids de notre tristesse.

    Merci pour ce partage, merci à toi et à vos enfants.

    Bise du dimanche.

  8. Je ne savais pas ! Je pense bien à toi. Et comme j’ai la grande chance d’avoir encore une petite à la maison, je lui ferai des bateaux de feuilles pour que ce moment survive. Je t’embrasse.

    • Ta petite gardera un souvenir qui symbolisera son enfance à ses yeux. Mais tu ne peux pas choisir lequel !
      L’histoire de mes petits bateaux est absolument authentique. Il est très probable que ma mère avait oublié depuis longtemps cette anecdote. Pourquoi ce souvenir m’a-t-il tant marqué ? Pourquoi est-ce qu’il m’arrive encore de repenser en souriant à ces petits bateaux ? Je n’en ai pas la moindre idée. Le cerveau fonctionne d’une drôle de façon !

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