Les voyages de Pierrick

À l’idée de rentrer chez lui, l’estomac de Pierrick s’était noué. Comme chaque matin, il était parti très tôt, et il avait passé toute la journée à bord de l’Ivona, à jeter ou ramener ses nasses et ses filets. Les heures avançaient trop vite, lorsqu’il était en mer. Le travail était rude, incessant, mais Pierrick l’aimait. Il aimait être au large, ballotté par les flots, les narines emplies par l’iode et l’odeur du poisson. Même par gros temps, même en hiver, il préférait se trouver là que chez lui, où il avait de plus en plus de mal à supporter Morgana.

Il avait épousé Morgana trois ans auparavant, cédant à la pression familiale. Depuis, son existence à terre était un enfer. Il ne se passait pas une heure sans qu’elle lui adresse des reproches, sans qu’elle lui montre son mépris, sans qu’elle fasse de chaque instant un regret. Quant aux joies de la vie de couple… Pierrick n’avait aucun souvenir de son épouse dévêtue !

Pour toutes ces raisons, l’estomac du brave garçon s’était noué à l’idée de rentrer chez lui lorsque sa journée de pêche fut achevée et la nuit presque tombée. Il y rentra malgré tout, car il ne voyait pas ce qu’il pouvait faire d’autre qu’accepter cette existence, pour le malheur et pour le pire.

Morgana ne le regarda même pas quand il franchit le seuil. Il en fut heureux. Elle était penchée sur une casserole d’où s’échappait de la fumée. Elle se tourna enfin vers lui et lui jeta un coup d’œil plein de dégoût. Pour la millième fois, Pierrick se demanda pourquoi elle éprouvait une telle répugnance pour lui. Depuis longtemps, il ne lui posait plus la question à elle. Ils se parlaient si peu !

Il ôta sa lourde veste humide et imprégnée de sel et l’accrocha près de la cheminée afin qu’elle sèche, puis il enleva ses chaussures et les rangea sous le banc de bois. Morgana emplit deux assiettes en terre et en poussa une dans sa direction en lui ordonnant sèchement :

« Va couper du bois pour la nuit, avant de manger ! »

Pierrick, affamé, contempla les haricots fumants qui seraient froids à son retour, puis, soumis, il remit ses souliers sans un mot avant de ressortir de la maison et de se diriger vers l’appentis où étaient stockés les rondins. Il saisit le manche de la hache et jeta un regard en direction du port où l’Ivona était mouillé. Il apercevait la forêt des mâts, les reflets du soleil couchant sur les eaux, les nuages multicolores parsemant le ciel de feu. Il emplit son nez des senteurs du large, des relents de poisson, il écouta le cri d’une mouette en quête d’abri pour la nuit, et qui semblait l’inviter à se tourner vers d’autres horizons…

Pierrick prit brusquement une importante décision. D’un geste sans appel, il planta la hache dans le billot de bois et, sans plus tarder, marcha vers les quais. Là, il se blottit dans un rouleau de cordage et s’endormit tant bien que mal. Au petit matin, après un regard plein de remords et de culpabilité en direction de l’Ivona, il trouva à s’engager sur un thonier en instance de départ vers le sud.

Pierrick fit escale sur des terres dont il n’avait parfois même pas entendu parler. Après Dakar et Abidjan, il se fit enrôler sur un autre navire, en partance pour l’Irlande. Puis il découvrit Shanghai, Singapour et Kawasaki. Il fit naufrage au large de Sydney et repartit pour Calcutta, Dubaï et Jeddah. Il pêcha au large de Rotterdam et Port Saïd, connu les eaux de Marseille, Houston et Long Beach, débarqua dans les ports de Tubarão, Callao et Durban…

Les années passaient. Combien ? Pierrick ne se donnait pas la peine d’en tenir le compte. Ses cheveux grisonnaient et se faisaient plus rares, sa silhouette s’empâtait, ses bras étaient un peu moins vaillants pour tirer les filets hors de l’eau.

Un jour, le navire sur lequel il se trouvait jeta l’ancre dans le port de sa jeunesse. Avec émotion, il avança sur ces quais à la fois étrangers et si familiers. Des larmes aux coins des yeux, il contempla le mouillage où il amarrait naguère l’Ivona. Il retrouva le café qu’il avait jadis fréquenté et les rues qu’il avait arpentées dans son enfance.

Tout naturellement, ses pas le menèrent vers son ancienne demeure alors que la nuit tombait. En arrivant devant l’appentis, il vit la hache plantée dans le billot de bois. Il en saisit le manche et coupa plusieurs rondins, puis il entra.

Penchée sur une casserole, son épouse cuisinait et jeta tout juste un coup d’œil dans sa direction. Sans un mot, Pierrick posa le bois près de la cheminée, ôta ses chaussures et sa veste, et s’installa à la table.

Morgana prit une assiette en terre sur une étagère et la poussa dans la direction de Pierrick. Dedans, recouvertes d’une bonne épaisseur de poussière, se trouvaient quelques scories noires et dures, ressemblant davantage à des cailloux qu’aux haricots qu’elles avaient été plusieurs années auparavant, et que la mégère avait conservés pour sa vengeance !

Pierrick ne prononça pas un mot. Il remit ses souliers, reprit sa veste, ressortit de la maison et se dirigea définitivement vers le port et le large.


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