L’envie

Je me souviens que lorsque j’avais huit ou neuf ans, j’enviais ceux qui étaient un peu plus âgés que moi. Ils avaient quatorze ou quinze ans, ils me semblaient grands, forts, autonomes, libérés de toutes les contraintes qui écrasaient l’existence d’un gamin comme celui que j’étais. J’avais l’impression que si moi aussi, j’avais leur âge, j’aurais enfin pu faire tout ce que je désirais faire, mais qui m’était interdit pour des prétextes futiles. On me disait souvent que j’étais trop petit pour aller tout seul en ville, ou bien pour jouer au poste convoité dans l’équipe de foot, ou encore pour avoir un solex. Jusqu’à ces ados eux-mêmes, qui refusaient de montrer à un gosse comme moi les magazines masculins dont j’espérais voir les photos.

Et puis un jour j’ai atteint quinze ans à mon tour, et j’ai envié ceux qui en avaient vingt. Eux avaient le droit de conduire une voiture, de sortir tard le soir, ils pouvaient aller où ils voulaient, inviter les filles au cinéma et là, dans l’obscurité… Mais moi, je n’étais qu’un garçon qui se heurtait sans cesse aux murs qui limitaient sa vie.

J’ai eu vingt ans. J’ai envié ceux qui en avaient un peu plus, qui avaient un travail, donc un salaire. Ils pouvaient acheter ce qu’ils voulaient, partir où ils voulaient, avec qui ils voulaient… Ceux-là avaient un appartement, ils l’aménageaient à leurs goûts, ils y recevaient des visites, certains même s’installaient en couple.

J’ai eu un boulot, et j’ai accédé à l’indépendance. Mais aussi aux corvées et aux responsabilités. J’ai envié ceux qui gagnaient davantage, qui n’étaient pas obligés de compter chaque pièce en fin de mois, ceux qui pouvaient aller au restaurant ou en vacances, ceux dont la situation permettait de se marier et de fonder un foyer.

Avec l’ancienneté et beaucoup de travail, j’ai pu augmenter mes revenus et élever mon niveau de vie. Je me suis marié, et j’ai fait de nombreux projets. Je me suis mis à envier ceux qui avaient un enfant.

J’ai eu un enfant. Un tout petit bébé rose. Alors, j’ai envié ceux qui avaient un bambin plus grand, qui ne se réveillait pas chaque nuit.

Mon marmot a poussé. Il a appris à marcher. J’enviais ceux dont les gosses ne risquaient plus l’accident à chaque pas ou l’otite à chaque courant d’air. Plus tard, j’ai envié ceux qui avaient plusieurs enfants, ceux dont les gamins ne redoutaient plus la chute de vélo, la brûlure dans la cuisine, puis la tentation de la drogue, puis les peines de cœur, puis le chômage…

Mes enfants ont grandi. À leur tour, ils sont devenus parents. J’ai envié ceux dont la descendance avait un avenir riant. Ensuite, j’ai envié ceux qui étaient à la retraite, ceux qui pouvaient profiter de l’existence sans les contraintes du travail, et vivre enfin détendus, sans crainte pour eux ou ceux qu’ils aimaient.

Aujourd’hui, j’ai quatre-vingt-douze ans. Devant moi, sur le chemin de la vie, je ne vois plus personne à envier, personne qui soit à une étape me donnant l’illusion que lorsque j’y serai, ce sera mieux que là où je me trouve. Il n’y a plus grand monde qui me précède sur ce chemin. J’envie à présent mes petits-enfants, qui sont jeunes et pleins d’avenir, eux qui avancent vers un futur largement ouvert, où les attend tout ce dont ils ont besoin, et que j’ai laissé derrière moi sans un regard.

Je me prépare à tout quitter. Ma famille, mon passé, ma vie, et tout ce que je n’ai pas su voir…


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