La légende de Tristan Maison Rouge

Dans un petit village vivait un jeune homme très pauvre qui répondait au nom de Tristan. Il travaillait dur dans la ferme de ses parents, désormais trop âgés pour s’occuper eux-mêmes des bêtes et des champs. La maison qui les abritait tous les trois était très vieille, mais Tristan, qui était un garçon brave et courageux à la tâche, faisait ce qu’il pouvait pour l’entretenir, en plus des nombreux autres travaux qu’il fallait accomplir pour subvenir à leurs besoins.

Jamais il n’avait reculé devant la besogne, ou reporté une corvée, ni baissé les bras face à l’effort. Il avait en outre un assez beau visage, si bien que toutes les demoiselles des environs espéraient attirer son attention. Mais lui ne leur accordait pas un regard, car son cœur était déjà pris. Il l’avait donné à la ravissante Mariette, qu’il avait rencontrée à la foire l’année précédente.

Surmontant sa timidité, Tristan demanda la main de la jeune fille à son père, mais celui-ci déclara que Tristan ne pourrait épouser Mariette que lorsqu’il aurait repeint sa maison, afin qu’elle soit digne d’accueillir sa fille.

Le garçon balançait entre la joie et la tristesse. La joie, puisqu’il avait obtenu la garantie que sa bien-aimée serait un jour sa compagne, et la tristesse, car il était tellement pauvre qu’il ne pouvait acheter de peinture. Il songea à vendre quelque objet, mais il ne possédait rien qui eût de la valeur.

Alors, sa mère lui rapporta l’histoire qui dit qu’au bout d’un arc-en-ciel se trouve un trésor.

« Personne ne croit cette histoire, donc personne ne cherche, mais ces richesses sont bien là, attendant qu’un homme au cœur juste les découvre. »

À compter de ce jour, Tristan regarda les cieux chaque matin, dans l’attente d’une pluie qui serait suivie d’un arc-en-ciel. Le printemps passa, puis vint l’été, avec ses grosses chaleurs. Le quinze août, enfin, tandis qu’on célébrait le rituel de la vierge, éclata le plus terrible orage qu’on ait subi dans la contrée. Il dura plus d’une heure, et lorsque les nuées s’écartèrent, cédant la place au soleil, un magnifique arc-en-ciel traversait la voûte céleste d’un horizon à l’autre.

Tristan se mit en route immédiatement en direction du nord. Il allait d’un bon pas rapide vers le bout de l’arc-en-ciel, mais sans parvenir à s’en rapprocher. Il marcha plus vite, puis il courut, en vain : Chaque fois qu’il avançait, sa destination reculait d’autant. Le pauvre garçon, qui craignait de voir le trésor lui échapper et Mariette unie à un autre, galopait de plus en plus vite, jusqu’à ressentir un vertige. Le temps passait, sa peur croissait, car s’il n’atteignait pas son but avant la nuit, l’arc-en-ciel disparaîtrait, entraînant avec lui les espoirs de Tristan.

Il sentait la fatigue peser sur ses jambes, qui s’alourdissaient. Malgré son épuisement grandissant, il réalisa que, puisque ce qu’il cherchait à rejoindre reculait aussi rapidement qu’il avançait, il était vain d’essayer de le rattraper de cette façon. Il devait s’y prendre autrement et, pour commencer, retrouver son calme.

Tristan s’assit et réfléchit, la tête entre les mains, à ce qu’il convenait de faire. Tandis qu’il s’efforçait de trouver une solution, il entendit un bruit derrière lui. Il se retourna et découvrit un homme richement vêtu, portant une magnifique couronne et un petit sac.

Ce drôle de personnage, qui ne faisait que quinze centimètres de haut tout au plus, lui demanda de dire ce qu’il faisait là. Le garçon, intimidé, raconta son histoire.

« Je suis le Roi des farfadets, dit l’autre. Je possède de nombreux objets magiques, notamment des chaussures tellement rapides qu’elles te permettraient de rattraper le bout de l’arc-en-ciel. Elles ne peuvent être utilisées que trois fois, et comme je ne peux m’en servir moi-même, tu pourras les obtenir, mais tu devras tout d’abord me ramener chez moi le plus vite possible. »

Bien sûr, Tristan accepta. Il utiliserait ces souliers pour ramener le Roi, aller chercher le trésor et revenir chez lui, trois fois en tout.

Le minuscule monarque tira de son sac, qui était plus vaste à l’intérieur qu’à l’extérieur, une paire de chaussures bien trop grandes pour lui-même et les tendit au garçon. Celui-ci les enfila tandis que l’autre s’installait le plus dignement possible sur une de ses épaules. Tristan se mit en route dans la direction que le Roi lui indiquait…

Son démarrage fut si foudroyant qu’il eut l’impression que le paysage disparaissait vers l’arrière. Avec les frottements de l’air, sa peau chauffait, ses cheveux claquaient contre ses oreilles et sa bouche s’ouvrait sous le souffle du vent. En quelques minutes, ils furent dans le pays de son royal passager, devant le trône de celui-ci.

Le Roi, heureux d’être rentré plus tôt que prévu, remercia Tristan qui allait s’élancer vers l’arc-en-ciel lorsqu’une voix fluette l’interpella. C’était celle d’une toute petite fille de farfadets. Elle demandait à être amenée le plus vite possible auprès de sa maman malade.

Tristan fit la grimace. S’il accompagnait la fillette, il pourrait encore aller à l’arc-en-ciel, mais il ne pourrait plus revenir chez lui. Mais comment refuser son soutien à cette adorable farfadette dans la peine et le besoin ? Il se dit que l’important était de parvenir au trésor avant la nuit. Pour le retour, rien ne pressait, sauf son impatience à retrouver Mariette.

Il aida alors la petite fille à s’installer à son tour sur son épaule, s’inclina respectueusement devant le Roi, et s’élança une fois de plus à la vitesse de l’éclair. À nouveau, le décor s’enfuit vers l’arrière et quelques minutes plus tard, il déposait sa passagère ravie au chevet de sa maman alitée, qui reprit des couleurs en embrassant son enfant.

Sans perdre de temps, Tristan salua, se tourna vers sa propre destination et se rua en avant.

Il lui sembla que l’arc-en-ciel jaillissait vers lui. Ses pieds chauffaient tellement que de la fumée montait des semelles des chaussures magiques. Au loin, une ligne bleue paraissait souligner le paysage, c’était la mer, qu’il n’avait jamais vue, puisqu’il était trop pauvre pour voyager aussi loin. Fasciné par cette étendue qui se perdait derrière l’horizon, il se demanda où allait toute cette eau, et fit des signes d’amitié aux passagers d’un petit bateau.

Enfin, parvenu au terme de son voyage, il s’arrêta. La nuit commençait à tomber, alors Tristan se jeta à genoux au bout de l’arc-en-ciel et creusa. À mesure que la lumière baissait, le violet disparut, puis le bleu, le vert… Finalement, il tira de terre quelque chose tandis que la dernière couleur, le rouge, s’éteignait. Tristan avait son trésor : un grand pot de peinture rouge !

Le brave garçon n’avait plus qu’à revenir chez lui. Il ôta les chaussures magiques, désormais inutiles, chargea la peinture sur son épaule, et repartit vers sa maison, conscient que la route serait très longue.

Tristan marcha vers le sud pendant quatre nuits et quatre jours, sans s’arrêter. Il était très fatigué, avec le pot sur son dos, mais il ne voulait pas perdre de temps, car il désirait de toute son âme revoir Mariette au plus tôt, et cela lui donnait assez de forces pour avancer ainsi.

Pendant son périple, le garçon croisa bien des êtres, mais il ne les vit point, tout occupé qu’il était à aller le plus vite possible. Eux le virent, et il eut bien de la chance qu’aucune de ces créatures ne fût agressive ou dangereuse. En effet, il n’aurait guère été en mesure de se défendre, tant il était concentré sur sa seule destination.

La fatigue finit par avoir raison de lui et il fit une halte dans un petit bois. Comme il avait très faim, il mangea quelques fruits, but de l’eau d’un ruisseau, puis s’installa sur un lit de mousse, entre deux racines d’arbre, la nuque sur une grosse pierre.

Après un bon somme, il s’éveilla reposé, mais avec l’impression que quelqu’un lui secouait la tête. Il s’assit et vit le caillou qui lui avait servi d’oreiller se tourner vers lui, et un petit visage fripé en sortir !

« Eh bien, ma carapace était-elle assez confortable ? »

Tristan réalisa alors qu’il avait dormi sur le dos d’une tortue ! Il s’excusa, puis raconta une fois de plus son histoire.

« Ton voyage va durer très longtemps. Si tu veux, je pourrais te porter, ce sera plus rapide… En échange, je te demanderai de m’héberger chez toi, au sud. »

Tristan sourit. Des chaussures magiques, soit. Mais, aller plus vite à dos de tortue que debout sur ses jambes… Toutefois, il se sentait un peu coupable d’avoir confondu son interlocutrice avec une pierre, et accepta pour ne pas la vexer.

« Assieds-toi donc sur moi. N’ai pas peur, je peux supporter ton poids sans dommages.

— Mais je suis bien trop lourd pour toi, et en plus je dois prendre ce pot.

— Ne t’inquiète pas de cela, mon ami. Je suis bien plus robuste que tu ne crois. »

Le brave garçon s’installa de son mieux dans le peu d’espace à sa disposition, et remit le pot de peinture sur son dos. Alors, la tortue prononça ces quelques mots :

Carapace de roc, fais-toi tel un oiseau.
Vous mes pieds, soyez forts, dans le vent portez-nous.
Je dois de mille lieues vite venir à bout,
Pour courir et franchir, porter ce damoiseau.

Tristan sentit immédiatement la tortue vibrer et onduler, puis elle s’élança. Elle n’allait pas aussi vite que le garçon avec les chaussures du Roi, pourtant elle était bien plus rapide que le plus rapide cheval que la terre eût connu. Elle accéléra encore, dépassant le vent et laissant l’horizon derrière eux. En moins d’une journée, Tristan reconnut son pays natal et aperçut sa demeure.

La tortue stoppa sa course si brusquement qu’il tomba, mais il était tellement heureux d’être de retour qu’il offrit la moitié de son jardin à son amie pour qu’elle y vive.

Impatient de rejoindre sa promise, il repeignit tout de suite sa maison, de la belle et éclatante teinte rouge que l’arc-en-ciel lui avait donnée, puis il se rendit chez le père de Mariette pour réclamer la main de la jeune fille.

Les noces de Mariette et Tristan furent célébrées le dimanche suivant. Ce mariage, bien que modeste et sans faste, resta longtemps dans les mémoires par la joie qui se répandit sur l’assemblée et la tendresse qui unissait les fiancés.

Tristan n’avait plus les chaussures du Roi, et la tortue, qui ne prononça jamais le moindre mot en public, se traînait lentement dans son coin de jardin. Alors bien sûr, personne ne crut à cette histoire de chaussures magiques et de course plus rapide que le vent sur une carapace lorsque le brave garçon la conta. Sauf peut-être sa jeune épouse, car elle lui faisait confiance en toutes choses.

Plusieurs choses changèrent pour le jeune homme au cours des années suivantes. On prit l’habitude dans toute la contrée de l’appeler Tristan Maison Rouge. Et quand il avait une décision importante à prendre, il demandait son avis à la tortue, qui était toujours de bon conseil. Avec son aide et ses vastes connaissances en jardinage, Tristan put faire produire davantage aux terres que ses parents lui avaient laissées. En échange, le garçon lui réservait les meilleures salades.

Parfois il s’absentait pour, disait-il, se rendre à la ville, et il allait dans la plaine où il rencontrait les farfadets, à présent qu’il savait comment les voir. Étant ami du Roi, il était toujours bien accueilli par le petit peuple.

Et si d’aventure, quelqu’un se moquait en lui disant qu’il n’avait pas ramené le moindre trésor de son périple, il se contentait de sourire et de montrer ce qui était à ses yeux bien plus précieux que tous les trésors et bien plus beau que tous les arcs-en-ciel : Mariette et les nombreux enfants qui couraient dans la maison écarlate.

 


Après le piratage de mon site, il m’a été impossible de remettre les anciens commentaires sous une forme “normale”. Je les recopie simplement ici :

Ronchon, le 22/10/2011

Ce fut un vrai plaisir de retrouver mon âme d’enfant en lisant ce joli conte. Je file dans mon jardin voir si par un merveilleux hasard des farfadets n’y séjournaient pas sans que je m’en sois douté.

Hélène Ourgant, le 22/10/2011

J’ai lu cette histoire avec plaisir jusqu’au bout. Vous avez un talent de conteur incontestable !

Remazeilles Myriam, le 24/10/2011

Dans un style différent de celui auquel tu nous a habitué mais toujours aussi envoutant. J’adore…

Cécile, le 24/10/2011

J’aime beaucoup ! Avoue : c’est un farfadet qui t’a conseillé d’écrire cette histoire, n’est-ce pas ? Et je suis même sûre que c’est une étrange tortue qui t’a soufflé l’idée de la partager dans ce monde virtuel.
Quoi qu’il en soit, moi je crois en la magie des contes. D’ailleurs celui-ci m’a transporté dans ton imaginaire sans en avoir l’air…
Merci donc à toi, au farfadet et à la tortue… et longue vie au conte d’ici et d’ailleurs.

Christina, le 08/11/2011

Comme quoi… même si tu t’arrêtes en route pour rendre service, au risque de perdre ton billet de retour, il y a toujours une tortue quelque part pour arranger les choses… Moi j’aime bien les histoires avec une morale… Merci Claude, je vais la garder précieusement, pour moi d’abord, me souvenir que je peux faire des détours même quand « j’ai pas l’temps » puis pour lire à mes petits enfants…


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