Le vieux prince

Je suis pilote. Je rêve de voler depuis ma plus tendre enfance, mais aujourd’hui, cette passion va peut-être me coûter la vie. J’ai subi une avarie, et j’ai été obligé de me poser en catastrophe en plein désert. Je n’ai presque rien à boire ni à manger, alors, je dois vite réparer cette panne, sous peine de mort. Mais depuis trois jours que je suis là, je n’ai toujours pas la moindre idée de ce qui peut empêcher ce fichu moteur de fonctionner. Je suis penché sur mon engin, du cambouis jusqu’aux coudes, lorsque j’entends une petite voix derrière moi :

« S’il vous plait…, dessine-moi un mouton ! »

Je me retourne brusquement, en colère. Il y a là un jeune garçon aux cheveux blonds et hérissés, avec une écharpe autour du cou. Une écharpe en plein désert, quel idiot ! Je n’ai pas envie de le voir, je n’ai pas envie de dessiner un mouton, ou quoi que ce soit. D’ailleurs, cette histoire, je la connais déjà, pour l’avoir lue dans un livre écrit par un autre pilote. Je suis occupé par des choses plus importantes, et c’est ma vie qui est en jeu. Alors, ses dessins de moutons… J’envoie promener le gosse.

« Mais bien sûr ! Et après, tu vas me raconter ta vie, avec des histoires de roses, de baobabs, de renard, de couchers de soleil, et de je ne sais plus quoi d’autre. Mais ce n’est pas ça qui va faire décoller mon appareil. Et s’il ne décolle pas, je sèche ici. On n’est pas dans un joli conte, ici, on est dans la vraie vie. Alors, écoute-moi bien. Je vais te dessiner ton mouton, mais à une condition : après, tu dégages faire ce coup à quelqu’un d’autre. »

Je saisis le calepin sur lequel je prends des notes pour remonter mon moteur correctement, j’arrache une page, et j’y dessine une pelote de laine en forme de « 8 ».

« Tiens, voilà ton mouton. Il est décousu, mais ta mère pourra te le tricoter exactement comme tu le veux. Au revoir. »

Le gamin prend la feuille en boudant et il s’éloigne de quelques pas, les épaules basses, puis il fait demi-tour et revient vers moi, la larme à l’œil.

« Tu ne veux vraiment pas que je te parle du renard ?

— On était d’accord : tu prends le dessin et tu circules.

— J’ai une histoire inédite, une histoire de pingouin, tu seras le premier à l’entendre.

— Formidable ! Écoute, mon gars. J’ai un énorme problème sur les bras. Si je ne répare pas cet engin d’ici trois jours, je vais mourir. Tu comprends ça ?

— Mais bien sûr que je comprends ! Je sais ce que c’est, moi, puisque je suis déjà mort. Je meurs chaque fois qu’un enfant devient adulte, chaque fois que quelqu’un cesse de lire et de rêver, chaque fois que quelqu’un commence à croire que les seules choses vraies sont celles qu’on peut voir, mesurer, peser et évaluer, chaque fois que quelqu’un devient comme toi… T’es vieux, t’es moche, t’es con ! Reste dans ce désert avec ton avion, moi, je me tire. Tu arriveras peut-être à le réparer, mais ça n’a pas d’importance, de toute façon tu es déjà sec, au fond de toi. La première fois que tu as lu mon histoire, tu l’as trouvée géniale. Souviens-toi comme tu avais aimé le coup de l’éléphant dans un boa, et celui de l’allumeur de réverbères, et celui de…

— Mais tu m’emmerdes, avec tes salades. Dégage, sale gosse ! »

Il me secoue le bras et me dit :

« Mais tu es en train de mourir, idiot, réveille-toi, réveille-toi ! »

J’entends la voix qui répète « réveillez-vous, réveillez-vous ». J’ouvre les yeux, je vois l’infirmière qui me secoue le bras.

« Réveillez-vous, Monsieur. Vous vous souvenez ? Aujourd’hui, c’est votre anniversaire, vos fils vont venir vous voir. »

Elle fait rouler mon fauteuil jusqu’à l’accueil de l’hospice. Je tente de me souvenir de ces rêves inachevés, celui que je faisais il y a juste quelques minutes, et cet autre, lorsque j’étais enfant : devenir pilote, voler dans les nuages. Je ne l’ai pas réalisé, mais j’ai fait d’autres choses. J’ai fait de la comptabilité. Je suis un homme sérieux, précis, pressé, pas un flâneur ou un utopiste. J’ai bossé, j’ai gagné de l’argent, j’ai réussi ma vie, moi, j’ai réussi, pendant que les autres essayaient bêtement d’accomplir leurs rêves de gosses…


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