Le prix à payer

J’assiste enfin à cet enterrement que j’ai tant espéré. J’ai l’impression d’être tombé dans un film noir, tant ces obsèques réunissent tous les éléments de la recette. C’est l’automne, il y a des feuilles mortes partout, du vent, des arbres nus, et il pleut. L’assemblée est nombreuse, et je pense que beaucoup doivent se réjouir de cette pluie, car avec les visages mouillés, il est plus facile d’imiter le chagrin qui est censé écraser l’assistance. Bertrand Ladurie est mort. Paix à son âme, s’il en avait une, ce dont je doute.

* * * * *

J’ai fait sa connaissance cinq années auparavant, ou plutôt j’ai fait la connaissance de son épouse, dans des circonstances peu courantes. C’était également à l’automne. Ayant participé à un colloque en architecture d’intérieur à Budapest, j’avais pris place à bord d’un tout petit avion pour regagner Paris. Par suite d’un incident technique, notre appareil avait dû se poser dans un aéroport autrichien au nom imprononçable. Marthe Ladurie faisait partie de la trentaine d’autres passagers, et les quelques heures passées en sa compagnie ce jour-là avaient été à l’origine d’une estime réciproque, rapidement devenue une solide amitié, puis… autre chose, une relation complexe, bâtie sur des mots non prononcés et des gestes non exprimés.

Marthe était belle. Tout en elle était admirable et altier. Elle aurait pu être une reine de roman, incarnant un idéal et une perfection improbables. Elle n’avait pas seulement du charme, elle était aussi éblouissante, superbe, divine… J’ai été conquis dès le premier regard.

Je n’ai jamais compris pourquoi elle avait épousé Bertrand. Il était mesquin, égoïste et méprisant envers ceux qu’il jugeait inférieurs. Il pouvait être abject avec ses subalternes ou avec son personnel. Je me suis senti écœuré par la manière avec laquelle cet homme exécrable s’adressait à son entourage. Mais surtout, je l’ai vu se montrer odieux avec Marthe, la rabaissant, l’humiliant, lui parlant comme à une souillon, même en présence de tierces personnes.

Elle, baissant les yeux, était soumise ou apeurée, ne répliquant pas, ne se défendant jamais, subissant cet opprobre qu’une fille de ferme n’aurait pas accepté.

J’éprouvais tour à tour l’envie de l’insulter, de le frapper, de le dégrader comme il se permettait de dégrader son entourage. Et bien sûr, je désirais Marthe chaque fois davantage.

Je jouais le jeu, mimant pour cet homme une amitié et une estime dont je ne ressentais pas la moindre ébauche, cela afin de conserver mes entrées auprès de Marthe.

Elle avait compris, évidemment. Bertrand seul, imbu de sa supériorité, aveuglé par son arrogance, pouvait encore croire que c’est lui que j’estimais, lui que j’appréciais, lui que j’avais envie de fréquenter, alors qu’à chacune de mes visites, je n’aspirais qu’à contempler Marthe, à entendre sa voix, à admirer sa démarche…

Quelle émotion lorsque nos mains se frôlaient, lorsque nos regards se croisaient, lorsque je sentais son parfum ! À l’entrée dans l’âge mûr, j’étais tombé amoureux comme un adolescent, d’une étoile mariée à une bête.

Jamais je n’ai adressé à Marthe le moindre mot indécent ou le début d’un geste ambigu. Pourtant, j’étais empli du désir de la prendre dans mes bras, de baiser ses lèvres, de caresser son corps et de l’entraîner à l’abri de l’autre brute. Il m’arrivait de me les représenter ensemble, dans l’intimité, et ce que me soufflait mon imagination me donnait des envies de meurtre, tant j’éprouvais pour ce monstre une haine croissante.

Le hasard a voulu que Marthe et moi soyons au même moment à Berlin, elle pour je ne sais quelle affaire et moi une fois de plus pour un séminaire sur l’architecture citadine. Par coïncidence, c’était l’automne, cette fois encore. Au cours des quelques heures que nous avons pu passer côte à côte, j’ai mille fois failli m’ouvrir à elle, et j’ai mille fois renoncé devant la peur d’un refus. Marthe était trop entière, trop pure, trop honnête pour m’accepter dans ces conditions indignes d’elle. C’est sans doute pour cette noble raison qu’elle se résignait et qu’elle endurait ce calvaire.

Cependant, alors même que nous allions nous séparer au terme de ce séjour, elle a pris ma main, et elle m’a dit à brûle-pourpoint :

« Songez, mon ami, à ce qui serait possible si aucun obstacle ne se dressait. »

Puis elle s’est éloignée sans un regard, me laissant plus hésitant que jamais. Pourtant, le message était clair. L’obstacle qui se dressait était évidemment Bertrand. Quant à ce qui serait possible et qu’elle m’encourageait à imaginer…

Mais que voulait-elle me dire ? Me demandait-elle de faire quelque chose pour éliminer cet obstacle ? Que devais-je comprendre ?

C’est dans un état de perplexité croissant que j’ai passé les semaines suivantes. Pourtant, partagé entre mon travail au cabinet, les conférences et les cours que je donnais à la faculté, je n’avais guère le loisir d’y songer. Mais dès que mon emploi du temps leur en laissait la liberté, mes pensées se tournaient d’elles-mêmes vers cette question récurrente : Comment faire disparaître l’obstacle ?

Au début, j’ai fait semblant de ne pas comprendre ce que cela pouvait signifier. J’ai monté des plans destinés à entraîner un exil de Bertrand. Mais bien sûr, s’il quittait le pays, Marthe devrait le suivre. J’ai imaginé qu’elle pourrait demander le divorce. Mais évidemment, elle était trop digne pour s’y abaisser, et si cela avait été, elle n’aurait eu nul besoin de moi. J’ai pensé que lui pourrait réclamer une séparation. J’ai songé à lui faire connaître une autre femme, le pousser à se séparer de Marthe… Mais pour qui pourrait-il avoir envie de quitter son épouse ? Et quelle autre aurait supporté un tel butor ?

Pendant des mois, j’ai tourné ce problème dans ma tête, avant de finalement le regarder en face. Ce que Marthe avait voulu dire, c’est qu’il fallait éliminer Bertrand. L’éliminer physiquement, le faire mourir. Pour cela, bien sûr, elle avait besoin de moi, mais je ne suis pas un assassin…

L’aversion que j’éprouvais pour Bertrand est encore montée d’un cran lorsque je me suis rendu compte qu’il trompait sa femme avec des prostituées, avec des rencontres passagères et, plus régulièrement, avec la très jeune fille d’un de ses collaborateurs. Mais, quelle qu’ait été la force de ma haine, je ne me voyais pas utiliser une arme et tuer un homme. J’envisageais de faire appel à un professionnel, lorsqu’un soir, m’étant bêtement égaré dans une ville de banlieue à la recherche d’un taxi, j’ai été abordé inopinément en pleine rue par une vieille femme.

« Tu as un grand projet, un besoin urgent de te débarrasser d’un obstacle, mais tu ne sais comment t’y prendre, me déclara-t-elle sans détour. »

Je me suis demandé comment elle pouvait le savoir, avant de réaliser que ses propos ne signifiaient pas grand-chose. Ils pouvaient s’appliquer à n’importe qui, chacun les interprèterait et les trouverait sans doute en rapport avec sa situation. Mais elle poursuivit :

« Cet obstacle est un homme, n’est-ce pas ? Un homme qui se dresse entre une femme et toi. »

Cette fois, je m’arrêtai, oubliant mon taxi. Qui était cette femme ?

« Je peux t’aider, poursuivit-elle. Je peux mobiliser des forces qui élimineront ton problème. Cet homme est vraiment mauvais, n’est-ce pas ?

— Oui, très mauvais. Il répand la souffrance autour de lui.

— Alors, ce sera plus facile. Pourtant, il y a un prix à payer. »

Je ne réfléchissais plus, je m’accrochais à cette femme comme un naufragé sans espoir à une épave flottante.

« Je peux vous donner de l’argent.

— Ah, de l’argent. Oui, tu m’en donneras un peu, bien sûr, pour moi. Mais je parlais d’un autre prix. Tu vas prendre une vie. Même si elle est indigne, elle manquera au monde. C’est le prix de cette vie que tu devras payer. »

Je ne comprenais rien à ses propos. J’ai pris quelques billets et je les lui ai tendus.

« Voilà pour moi, dit la vieille. Je vais m’occuper de ton obstacle. Mais n’oublie pas que tôt ou tard, tu devras payer le prix. »

J’ai remis mon portefeuille dans ma poche. Quand j’ai relevé la tête, la vieille avait disparu. J’ai haussé les épaules et je suis reparti, songeant que je m’étais fait avoir par une habile profiteuse.

Cette rencontre remonte au mois dernier. Il y a quelques jours, je me trouvais à une réception organisée par Bertrand. Je l’ai vu héler Marthe d’un bout à l’autre de la salle :

« Oh ! Viens ici ! »

Pour la millième fois, je me suis demandé pourquoi il lui parlait sur ce ton et pourquoi elle l’acceptait. Et pour la millième fois, j’ai pensé que je voudrais le voir mort.

Il a lâché son verre et il est tombé comme une masse. Il y avait deux médecins dans l’assistance. Ils se sont précipités, ils ont pratiqué un massage cardiaque, d’autres ont appelé le SAMU… Mais Bertrand Ladurie était mort.

* * * * *

Je regarde autour de moi dans ce cimetière. Grisaille des pierres tombales, grisaille de la pluie, grisaille du ciel automnal… Le prêtre poursuit le discours commencé à l’église pendant la cérémonie religieuse, et dans lequel il dresse un bilan positif de la vie de Bertrand, vantant ses actions, louant ses qualités… Je n’écoute pas. Mes yeux s’attardent sur Marthe, enveloppée dans un ample manteau sombre. Je me trouve à l’arrière de l’assemblée, moi qui ne suis qu’un ami de la famille. Sans m’expliquer pourquoi, je repense à la vieille qui m’a embobiné pour me délester de quelques billets. Bien sûr, le malaise fatal de Bertrand juste après cette rencontre est une coïncidence, mais elle est de mauvais augure.

Enfin, l’éloge s’achève. Nous nous retirons, laissant les fossoyeurs faire leur travail. De petits groupes se forment, je vois Marthe très entourée. Je m’approche à mon tour pour lui présenter mes condoléances. Nos yeux se croisent brièvement, quelques mots, elle hoche la tête, je m’éloigne… la pluie abrège ces formalités. Marthe se dirige vers une voiture, en compagnie de son frère. Elle me lance un long regard. Je décide de les suivre.

Tout en conduisant, je ne peux détourner mes pensées de la dernière phase prononcée par la vieille : “n’oublie pas que tôt ou tard, tu devras payer le prix”. Je ne sais pas pourquoi, mais ce souvenir me met mal à l’aise. Bien sûr, comme beaucoup d’autres sans doute, j’ai souhaité la mort de Bertrand. Oui, j’ai réellement envisagé de le faire disparaître. Oui, j’ai donné de l’argent à cette sorcière. Mais je n’ai rien fait, je ne suis responsable de rien. J’ai même aidé les secours, le jour de son accident cardiaque.

Quel prix ? Pourquoi devrais-je payer, alors que je n’ai rien acheté, ni même demandé ?

Je ne quitte pas des yeux la silhouette de Marthe, dans la voiture qui me précède. Elle a baissé le col de son manteau et ses cheveux, relâchés, auréolent sa tête. L’obstacle ne se dresse plus. Marthe n’est plus dominée par cet homme, elle n’a plus d’engagements, elle n’a plus d’obligations, elle est libre, veuve et libre…

Je vois leur automobile aborder un virage. Je la vois déraper sur la chaussée que la pluie a rendue glissante. Je vois Marthe lever les bras, et le véhicule fou poursuivre sa trajectoire sur le bas-côté, partir en crabe et achever sa course contre un platane.

J’accours, j’approche de Marthe. J’ouvre la portière, je crie le nom de mon aimée, son visage est couvert de sang…

Je vois la position de son corps et je devine la vérité. Marthe ne marchera plus jamais.


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