Le premier jour

C’était mon premier jour de travail. Le premier de ma vie ! J’avais la trouille, en me levant, c’est normal. Je ne savais pas ce que c’était, et j’avais entendu tellement de bêtises de la part des anciens qui cherchent toujours à se moquer des jeunes qui débutent : que c’est dur, que le contremaître est une grande gueule, qu’on bosse jusqu’à cinq et six heures d’affilée sans prendre deux minutes de pose, que le boulot est éreintant, que le bruit des machines est insupportable, sans oublier la chaleur et le poids des rames…

Je me suis pointé là-bas avec les jambes qui tremblaient et une appréhension assez grosse pour boucher le tunnel du Mont Blanc. Évidemment, c’était des salades, tout ça. On m’a filé une paire de pompes de sécurité, des bouchons pour les oreilles, et j’ai été confié à mon chef. Mon premier chef. Grisonnant, moustachu, très grand, très large, mais gentil comme une nourrice. Il m’a fait faire le tour de l’atelier en me présentant à chaque ouvrier. Je n’ai pas retenu les noms, bien sûr, pas plus que les explications qu’il m’a fournies à propos de chaque appareil et à quoi il servait.

Finalement, je me suis retrouvé devant une assembleuse, dans un coin de l’imprimerie. C’est une machine qui range les pages dans l’ordre. On lui donne des piles de pages 1, de pages 2, de pages 3… et elle en prend une de chaque pour en faire des liasses classées. Des cahiers, ça s’appelle. Moi, j’étais là juste pour mettre les paquets de feuillets en place quand il n’y en avait plus et appuyer sur le bouton. La machine faisait son boulot, j’enlevais les cahiers assemblés, et ça recommençait.

Toute la journée.

Et le lendemain, j’ai fait la même chose, et les jours suivants aussi, pendant quelques années. Puis j’ai acquis de l’expérience, j’ai effectué d’autres tâches, j’ai massicoté, j’ai encollé, j’ai relié, j’ai appris à utiliser ces grosses machines qui impriment, puis les rotatives… j’ai pris du galon. Plus tard, j’ai changé de société, je suis devenu chef à mon tour, et à mon tour j’ai grisonné.

Il s’en est passé, des choses, pendant tout ce temps ! C’est normal que je repense à mon premier jour de travail, il y a si longtemps, car c’est aujourd’hui mon dernier jour. Je quitte tout ça définitivement : ces ateliers, ces machines, ces rames, ces millions de feuillets que j’ai couverts d’encre. Ce soir, à 17 h 30, je serai à la retraite.


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