Le prématuré

Yolan avait vu la voiture arrêtée au milieu du carrefour, mais il l’avait vu au tout dernier moment, à cause de la vitesse, de la nuit et de la pluie. Mauvais réflexe, il avait brusquement écrasé la pédale de frein… et son véhicule était parti en travers. Glissade sur la route mouillée, il avait réussi à redresser, mais pas à ôter son pied crispé sur la pédale. La glissade, désormais impossible à interrompre, s’était poursuivie sur l’herbe d’un terre-plein. Au bout, il y avait des arbres. Ce sont eux qui ont mis un terme au dérapage de la voiture.

Et aussi à la vie de Yolan Vivien.

Il était vraiment mort bêtement, sans gloire et sans originalité, pour autant qu’il y ait une manière intelligente, glorieuse et originale de mourir. Il était mort dans un simple et stupide accident de voiture.

Enfin, pas tout à fait mort, lui semblait-il, car il se voyait. Il était allongé sur une table d’opération, le corps presque entièrement recouvert d’un drap, sous la lumière crue des scialytiques, entouré de plusieurs chirurgiens et infirmières en blouses blanches. Il les entendait parler, sans vraiment comprendre leurs propos : “…milligrammes d’adrénaline”, “…tension à 7/5”, “…défibrillateur à 350 joules”, “il faut l’intuber…”

Puis il vit ces gens ôter leurs gants et leurs masques en pinçant les lèvres d’un air déçu, et s’éloigner. En s’approchant, il observa sa tête (oui, sa tête à lui) en partie ouverte, la calotte crânienne enfoncée par un choc qui avait dû être terrible, et dont il ne gardait que le souvenir d’un craquement, comme lorsqu’on croque une biscotte. Le spectacle de ce crâne défoncé, de ce cerveau sanguinolent qu’une infirmière dissimulait pudiquement à l’aide d’un bandage lui soulevait le cœur. À la pensée qu’en plus il s’agissait de son propre crâne, de son propre cerveau, il fut pris d’une irrépressible envie de vomir.

Mais il n’avait plus de bouche pour le faire, ni de cœur pour être soulevé, ni rien d’autre d’ailleurs. Tout ce qui lui restait, c’était un immense refus de la situation. Il ne pouvait pas mourir, pas encore, pas déjà et surtout pas si jeune, à vingt-cinq ans. Il y avait une erreur évidente, les toubibs et les infirmières qu’il voyait et qui s’éloignaient de la table d’opération s’étaient trompés : lui, Yolan Vivien, était toujours en vie, bien sûr, il suffisait d’un massage cardiaque, d’une injection de tonifiant, d’un électrochoc… et son cœur repartirait, ses poumons inspireraient à nouveau de l’air, comme ils l’avaient fait vaillamment jusque-là, il garderait peut-être quelques séquelles de l’accident, il aurait besoin d’une longue convalescence, de rééducation, sans doute, mais l’histoire, son histoire, ne s’arrêterait pas là, bêtement, c’était tout simplement impossible, puisqu’il avait encore des quantités de choses à faire dans sa vie.

Sa vie ? Elle commençait à peine. Yolan avait des milliers de projets, des monceaux de plans, il avait récemment pris de nouvelles décisions et surtout… il devait prochainement épouser Marla. Elle comptait sur lui pour la rendre heureuse, pour lui faire des enfants, pour construire ensemble toute une existence de bonheur…

C’est ainsi que Yolan entra dans le monde de la mort, tout empli de cette certitude que malgré les apparences son heure n’était pas encore venue. Sans savoir comment il était arrivé là, il vit qu’il était à présent dans une file d’attente. Derrière lui et devant lui, il y avait des centaines d’autres personnes qui faisaient la queue ; à sa droite et à sa gauche, il y avait des dizaines de files toutes semblables à la sienne ; et tous ces gens avaient le visage morne et abattu, les yeux gris et résignés, la démarche traînante quand ils avançaient, de seulement un pas ou deux à chaque fois.

Brusquement, beaucoup plus vite qu’il ne s’y attendait, son tour arriva. Il était devant un guichet sur lequel se trouvaient un sous-main en carton très usé, une pile de formulaires vierges, un stylo relié à son socle par une chaînette et pas mal de poussière aux endroits où personne n’avait posé ses manches. Derrière ce comptoir, sur une chaise rembourrée, se tenait un ange. Un vrai ange comme dans les images, avec des ailes blanches, des cheveux très blonds, très fins, très bouclés, des yeux bleus, de longues mains pâles, et un sourire accueillant, bien que formel.

Il s’agissait d’un ange-fille, ce qui surprit Yolan qui se souvenait plus ou moins de plaisanteries douteuses à propos du sexe des anges, qui n’étaient pas censés en avoir. Pourtant, celui-ci était indubitablement féminin, et même plutôt agréable à regarder. Sur sa poitrine était épinglé un badge qui annonçait “Lauviah1 – À votre service”. Elle tenait à la main une longue plume de paon multicolore et s’apprêtait à l’utiliser pour écrire quelque chose sur un papier brun. Elle ne lui demanda pas son nom, et elle s’adressa à lui sur ce ton à la fois poli et emprunté des hôtesses d’accueil.

« Bonjour, monsieur Yolan Vivien. Je vous souhaite la bienvenue au nom des neuf hiérarchies angéliques. Vous êtes né le 12 mai, pour la Saint Achille, n’est-ce pas ?

— Oui, répondit Yolan, mais… que se passe-t-il ? Où suis-je ?

— Vous êtes dans le monde des morts, bien sûr, lui expliqua Lauviah d’un air obséquieux. C’est vrai que c’est un peu surprenant au début. Vous êtes mort accidentellement, je suppose ? C’est plus facile pour les personnes âgées et les malades, ils ont eu le temps de se préparer, alors que pour vous… »

N’y tenant plus, Yolan l’interrompit violemment :

« Non, non, il y a un malentendu. Je ne suis pas mort ce 22 avril, c’est une méprise. Quelqu’un a dû se tromper, mon heure n’est pas encore venue, j’en suis sûr et certain. Je suis ici… par erreur. »

Lauviah leva les yeux vers lui en soupirant, la plume tenue au-dessus du papier et le sourire évanoui.

« Vous en êtes vraiment convaincu, questionna-t-elle ?

— Oh, oui, répliqua Yolan sans hésiter !

— C’est que, c’est gênant, reprit la jolie ange. C’est gênant pour nous lorsqu’il y a une réclamation. Cela arrive parfois, des gens contestent leur trépas et nous devons passer beaucoup de temps à leur expliquer les choses. Cela entraîne une quantité de désagréments. Il y a sollicitation de la part du plaignant, enquête et vérifications… bref, tout un tas de tracasseries qui nous font perdre énormément de temps et qui nous donnent beaucoup de travail alors que nous sommes déjà débordés, comme vous pouvez le constater. »

En disant cela, elle faisait un geste ample pour montrer la foule de personnes mortes qui attendaient leur tour devant les guichets. Elle poursuivit.

« De plus, il faut que vous sachiez que cette procédure n’a aucune chance d’aboutir à quelque chose de positif pour vous. Une fois qu’on est mort, c’est évidemment irréversible. En arrivant ici, vous devez abandonner toute espérance2. Le jeu n’en vaut pas la chandelle, croyez-moi. »

Yolan l’avait écoutée, en apparence avec calme, mais il bouillait intérieurement. Il avait attendu poliment que Lauviah ait fini de s’exprimer, puis il laissa éclater bruyamment sa colère.

« C’est tout ce que vous avez à me dire ? Que je vais perdre mon temps et le vôtre en démarches administratives ? Vous savez ce que j’ai perdu, moi, avec vos bêtises ? Vous le savez ? J’ai perdu toute une vie ! Sans compter celles de ma fiancée, des enfants que je n’ai pas eus, de mes proches, des gens que j’aime, qui m’aiment et qui sont à présent dans la peine de m’avoir perdu. Et tout ce que vous avez à me dire, c’est qu’il vaut mieux que je laisse tomber, parce que je vais vous retarder pour aller prendre votre pause ? Mais je m’en moque, moi, de votre pause, de votre organisation et de vos formalités. Quelqu’un chez vous s’est gouré ! J’ai été envoyé ici par erreur, cette erreur doit être réparée et le coupable puni. Le reste, ce n’est pas mon problème, c’est le vôtre. Il fallait faire attention, il fallait… »

Yolan était tellement énervé et tellement occupé à crier qu’il n’avait pas remarqué que l’ange avait discrètement pressé un bouton. Une main se posa lourdement sur l’épaule de Yolan qui se retourna brusquement vers l’importun. De stupeur, il se tut instantanément.

Il s’agissait encore d’une sorte ange, d’un garçon, cette fois. Mais ce n’était pas la seule différence avec Lauviah. Le nouveau venu avait la peau rougeâtre, de petites excroissances sur la tête, des oreilles pointues et des ailes de cuir brun cramoisi. Il souriait d’un air inquiétant et demanda à Yolan de le suivre, ce que celui-ci fit immédiatement, sans même songer à refuser. D’ailleurs, l’autre avait déjà fait demi-tour et il s’éloignait sans un regard en arrière, comme s’il ne doutait pas que le jeune homme l’accompagnerait sagement.

Yolan remarqua, au bruit qu’ils produisaient, que les pieds de son guide étaient des sabots. Il fut conduit jusqu’à une pièce de dimensions réduites dans laquelle il y avait seulement une table et deux chaises en bois. D’un geste, le démon lui fit signe de prendre un siège tandis que lui-même prenait place dans le second. Souriant toujours, et toujours d’une manière que Yolan trouvait alarmante, il dévisagea le jeune homme quelques instants, puis il parla enfin, d’une voix très basse.

« Mon nom est Azraël3. Je suis un ange comme ma collègue que vous venez de rencontrer et je suis là pour vous aider à résoudre votre problème. Auriez-vous l’amabilité de me le présenter le plus clairement possible, s’il vous plait ? »

Yolan était impressionné malgré lui. Après tout, c’était la première fois qu’il voyait un démon. Cependant, Azraël lui en imposait beaucoup plus que Lauviah, qui était pourtant son premier ange. Cela tenait certainement au fait qu’il restait très calme, de cette sorte de calme dont bénéficient ceux qui n’ont pas besoin de le perdre pour être obéi promptement, et qui le savent. Mais Yolan était trop désespéré par sa situation pour demeurer sans réaction. Contrairement à ce qu’avait prétendu Lauviah, il n’avait plus rien à perdre.

« Je ne suis pas vraiment mort, expliqua-t-il d’une voix qu’il espérait ferme. C’est une erreur, j’ai été appelé trop tôt et je voudrais faire une réclamation, une doléance, une plainte, je ne sais pas comment vous appelez ça, ici. Mais ce qui est sûr, c’est que je ne vais pas me laisser faire. »

Azraël hocha la tête avant de reprendre la parole.

« Je pense que ma collègue vous a informé des difficultés dans lesquelles vous vous engagez ? Nous recevons bien sûr des obsécrations, mais aucune n’aboutit pour ce motif, ou alors très, très peu. Tellement que leur nombre peut être considéré comme négligeable. Il faudrait un miracle ou une opération de Saint-Esprit pour qu’une suite favorable soit donnée à votre demande. Vos chances d’obtenir gain de cause sont nulles… »

Se rendant à peine compte de ce qu’il osait faire, Yolan coupa violemment la parole au démon.

« Je sais, je sais ! Elle me l’a déjà dit, en espérant sans doute me décourager. Mais je suis bien au-delà du découragement. J’ai tout perdu, même ma vie, et je ne peux rien négliger pour la regagner. Alors, quand allez-vous enregistrer ma demande, nom de Dieu ? »

Azraël sursauta à ces derniers mots, mais il ne se départit pas de son calme. Il tapota ses doigts les uns contre les autres trois ou quatre fois en hochant la tête et en réfléchissant.

« Tout ça pour gagner son pain quotidien, murmura-t-il en soliloquant… »

Puis, se levant et s’adressant cette fois à Yolan :

« Bien, venez avec moi, s’il vous plait. »

Sans attendre et sans vérifier si le jeune homme le suivait bien, le démon ouvrit la porte du cabinet de travail et sortit. Il marchait vite. Yolan faisait de son mieux pour ne pas être semé, devant de temps en temps trottiner sur quelques pas. Ils parcoururent un chemin très compliqué au son des sabots d’Azraël, passant de couloir en coursive, montant des escaliers, descendant de simples rampes comme celles réservées aux handicapés, puis Azraël s’arrêta devant une porte que rien ne distinguait des autres, si brusquement que Yolan faillit le percuter.

Ils entrèrent sans frapper dans une salle tout en longueur et très éclairée par de nombreux globes fixés au plafond. Il régnait dans cette pièce une activité fébrile. Des quantités de séraphins et de démons, féminins pour la plupart, couraient bruyamment en tous sens, portant des parchemins froissés, des branches d’olivier, de houx et de gui, s’interpellant d’une voix aiguë, et parlant parfois dans des coquillages allongés qu’ils plaquaient à leurs joues. Tout au fond se trouvait un immense bureau en bois long de plusieurs mètres et devant peser deux ou trois cents kilos, surchargé de liasses de documents, barbouillé d’encriers renversés, saupoudré d’épluchures de taille-crayon, de rognures de gomme et de miettes de biscuit. La surface du plateau était toute tailladée de scarifications exécutées à la pointe du canif, le vernis qui l’avait sans doute recouvert jadis avait disparu depuis bien longtemps et les coins étaient arrondis par des chocs répétés qui en étaient venus à bout. Derrière cet imposant meuble se tenait un ange de très petite taille aux ailes embroussaillées, portant des lunettes aux verres très épais, aux oreilles décollées, presque chauve, l’air épuisé et la goutte au nez. Il était vêtu d’une toge qui avait dû être blanche qui était retenue au-dessus de ses hanches maigrichonnes par une ficelle effilochée.

Pour l’heure, il braillait des ordres dans un de ces coquillages qui évoquaient un téléphone aux yeux de Yolan.

« …Je ne veux pas le savoir, criait le petit ange, vous devriez pouvoir faire face à ce genre de situation. Comment ? Ça n’est pas mon problème. Faites appel au service du courrier, ils sont en surnombre, pour le travail qu’ils ont ! »

Il rejeta violemment son coquillage sur le bureau, faisant une marque supplémentaire dans le bois, et il interpella un séraphin.

« Il y a eu un séisme sur terre, et donc un pic d’arrivage chez nous. Il parait qu’à la réception, ils n’ont pas été prévenus à temps. Pourtant, ça fait partie des trucs planifiés bien à l’avance ! Va voir au courrier si tu ne peux pas trouver quelques renforts à leur envoyer.

— Bien, chef, répliqua l’autre qui fila vers la porte. »

Azraël s’approcha et frappa sans hésiter sur un endroit libre du bureau afin d’attirer l’attention du fonctionnaire.

« Chef, voici un nouveau-mort qui insiste pour faire une obsécration, car il prétend… il prétend que l’heure de sa mort n’a pas encore sonnée. Ce serait une erreur. Son nom est Yolan Vivien. »

Puis il s’adressa à Yolan.

« Voici Raziel4. Son service s’occupe des réclamations, c’est donc avec lui que vous devrez poursuivre vos doléances. Au revoir, je vous souhaite bonne chance dans vos démarches. »

Il se tourna à nouveau vers Raziel et se pencha vers lui. Malgré le brouhaha ambiant, Yolan l’entendit ajouter quelques mots à voix basse.

« Il a invoqué violemment le nom du Patron. »

En entendant cette remarque, Yolan fut pris de quelques regrets. Les trois mots blasphématoires qui lui avaient échappé dans le bureau d’Azraël étaient sortis tout seuls de sa bouche. Il les avait prononcés sans penser à mal, sans songer le moins du monde qu’ils pouvaient réellement faire allusion à Dieu, ni bien sûr évoquer le sommet hiérarchique de cette surprenante administration. Il se demanda si ce regrettable égarement n’allait pas lui faire du tort dans les démarches et les réclamations qu’il avait entreprises.

Tandis qu’Azraël se dirigeait vers la sortie, comme d’habitude sans un regard en arrière, Raziel tira un mouchoir douteux des plis de sa robe, s’essuya le nez et reporta son attention sur Yolan, l’examinant d’un air soupçonneux par-dessus les culs de bouteille qui servaient de verres à ses lunettes.

« Une obsécration pour vice de décès, hein, dit-il, comme s’il parlait tout seul ? On ne m’avait pas fait le coup depuis un moment, et voilà que ça me tombe dessus juste à la veille de mes congés. Je ne vous remercie pas, jeune homme. Et en plus, il parait qu’on se permet de proférer des grossièretés ?

— Oh, euh, pour ça, ça m’a échappé, bafouilla Yolan. Ce n’est pas vraiment ce que je voulais dire, j’étais juste un peu énervé. C’est la première fois que je meurs, vous comprenez…

— Ne vous inquiétez pas pour ça, ce n’est pas grave. De toute façon, tout ne va pas très bien ici. Comme on dit sur terre, il y a des jours où l’on se demande s’il y a un pilote dans l’avion.

— Ah… ici aussi ? »

Raziel fit signe de s’approcher à une chérubine souriante, mais tendue, car elle semblait avoir déjà pas mal de travail, et il lui demanda de trouver une chaise pour Yolan. Celui-ci s’excusa auprès de la jeune fille de l’avoir fait déranger, puis il prit place sur le siège, ce qui ne lui plut guère, car ainsi il ne voyait presque plus le minuscule régent, par-dessus le bureau surchargé.

« Une obsécration, articula dans un soupir le fonctionnaire, tout en cherchant quelque chose dans son désordre. Nous allons essayer de régler ça promptement, d’accord ?

— Volontiers, répondit Yolan.

— La procédure que vous réclamez est un droit. Tout nouveau décédé a le droit, dans un délai de sept fois sept jours, d’émettre une réclamation quant à ce qui lui est arrivé lors de son séjour dans le monde terrestre. Ce peut être à propos des conditions de sa vie, non conformes à ce qui avait été prévu sur le contrat avant sa naissance, pour une mort trop douloureuse, pour le non-aboutissement de certaines réalisations au cours de l’existence, pour ne pas avoir rencontré telle ou telle personne, pour une infirmité vraiment invalidante… Il y a des milliers de raisons pour lesquelles un nouveau-mort souhaite faire une réclamation. Dans la plupart des cas, nous parvenons à un accord à l’amiable, une compensation est accordée, comme la possibilité de communiquer avec l’en-deçà, une faveur particulière concédée à un descendant, etc. Mais il arrive que tout arrangement soit impossible. Dans ce cas, il y a une procédure officielle, que nous désignons comme “obsécration”. C’est évidemment plus lourd. Il y a des formulaires, vous avez droit à un défenseur, un ange gardien spécialement formé, qui vous aide à plaider, à argumenter et à obtenir gain de cause. Il y a aussi, bien sûr, un “avocat du diable” qui cherche à démontrer que votre requête est irrecevable et qui tente de vous faire débouter. Mais ce que vous demandez là, mon cher… Yolan (c’est bien ça ?) est très différent. Un vice de décès est un accident très grave. Très grave et très rare, car nous prenons des mesures draconiennes pour que cela ne se produise jamais. Bien sûr, le risque zéro n’existe pas, mais je dois reconnaître que le service de mon collègue Sokaris5 fonctionne de manière exemplaire. Ce n’est pas comme dans certains autres cabinets où il n’est pas toujours facile de séparer le bon grain de l’ivraie. »

Raziel s’interrompit, signa sans les lire quelques documents que lui tendait un charmant éphèbe, but quelques gorgées d’une fiasque qu’il sortit d’un tiroir de son bureau, et reprit la parole.

« Peu, très peu de vices de décès ont été instruits au cours de l’histoire. Et vraiment très peu ont abouti à un gain de cause pour le plaignant. Depuis la première affaire recensée, celle d’un certain Lazare, je crois, il n’y a eu qu’une trentaine de cas avérés, soit à peine plus d’un par siècle terrestre. C’est pour cette raison qu’Azraël vous a amené directement à moi. La plupart des réclamations, qu’elles se règlent à l’amiable ou non, sont traitées par mes subalternes. Mais là, mon devoir est de vous prévenir que vous courez droit dans le mur, jeune homme. Laissez tomber, vous n’avez aucune chance de gagner cette affaire. Il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un mort de retourner parmi les vivants.

— C’est que j’ai perdu beaucoup, répliqua Yolan. Tout, à vrai dire. Alors, qu’ai-je à craindre en allant jusqu’au bout ?

— Évidemment, évidemment… »

Le petit régent soupira une fois de plus.

« Puisque vous insistez… ajouta-t-il »

Il saisit à nouveau son coquillage et en tapota les dessins de la surface avant de le porter à son oreille.

« Mébahel6 ? Amenez-moi s’il vous plait le registre biographique d’un certain Yolan Vivien né le… »

Raziel tourna des yeux interrogateurs vers Yolan qui lui indiqua sa date de naissance.

« …le 12 mai 1983 après JP. Merci »

Raziel posa le téléphone, reprit une gorgée à sa fiasque et, sans plus accorder la moindre attention à Yolan, il se plongea dans l’étude de fiches cartonnées de différentes couleurs, comportant de nombreuses cases dans lesquelles des croix avaient été portées. Au bout de plusieurs minutes, que le jeune homme trouva particulièrement longues, un ange-fille fit son entrée dans la pièce bondée et elle s’approcha du bureau en soutenant à deux mains contre sa poitrine un énorme livre relié de cuir et muni d’un fermoir métallique qu’elle fit jouer de ses mains très fines tandis que Yolan la dévisageait discrètement. Elle était très jolie, avec ses cheveux bruns, ses grands yeux verts, ses ailes parfaitement lissées et sa peau très claire, presque blanche. Lui jetant à peine un regard, Raziel lui demanda de lire le compendium de la vie de Yolan.

« Car, ajouta-t-il sur un ton ironique, il prétend qu’il y a eu erreur sur sa mort et il voudrait lancer une procédure d’obsécration pour vice de décès ! »

La ravissante chérubine hocha silencieusement la tête à l’adresse de son chef et sourit rapidement en direction de Yolan qui se dit qu’il n’allait pas tarder à devenir célèbre dans tous les bureaux de cet étrange ministère. Bientôt, les anges feraient la queue afin de voir Celui-qui-intente-pour-vice-de-décès.

Mébahel ouvrit le gros registre et en tourna les premières pages, couvertes de mentions officielles, jusqu’à parvenir à celle du résumé. Elle commença à la lire d’une voix calme, tandis que Yolan, qui s’était rapproché, consultait également le texte par-dessus l’épaule de la jeune fille, s’étonnant de constater que tout, dans le volume, était écrit à la main.

« Yolan Vivien. Sexe masculin. Né le 12 mai 1983 après JP. Mort le 22 avril… »

Sa voix se brisa et elle se tut brusquement, son visage devenant encore plus pâle qu’il n’était à l’état normal. Elle avait plaqué sa main sur la page, mais Yolan avait eu le temps de lire ce qui était inscrit : “mort le 22 avril 2068” !

« Que se passe-t-il, demanda Raziel avec impatience ? Poursuivez !

— C’est que… commença l’ange, qui ne put en dire plus.

— C’est que je ne devais pas mourir en 2008, mais en 2068, enchaîna triomphalement Yolan. Quelqu’un dans vos services n’est pas capable de former correctement les “6”, regardez. »

Il prit poliment mais fermement le bouquin des mains de Mébahel et le mit sous le nez (qui gouttait toujours) de Raziel, en tapotant du doigt le caractère incriminé. Effectivement, le chiffre était mal calligraphié et pouvait passer pour un “0”. Le régent ajusta ses lunettes, approcha son visage de la page en grimaçant et fixa la ligne de texte comme si elle menaçait de se jeter sur lui. La jeune fille attendait sans oser bouger, Yolan patientait, même les nombreux anges qui s’agitaient d’ordinaire dans la pièce s’étaient tous figés et regardaient vers leur chef, comprenant qu’il se produisait quelque chose d’exceptionnel et d’important.

Finalement, Raziel se redressa, s’essuya le nez, se gratta la joue et repoussa le gros livre.

« Il semblerait… il semblerait qu’il y ait effectivement une erreur. Vous êtes un prématuré, nom de Dieu ! »

Mébahel eut un hoquet et porta les mains à sa bouche, mais Yolan ne sut jamais si c’était parce que le régent reconnaissait ses torts, sans doute pour la première fois, ou si c’était à cause des derniers mots qu’il avait prononcés.

« C’est sans doute l’enquête la plus rapide de ce siècle, reprit Raziel. En tout cas, mes congés sont sauvés, car cette histoire ne me concerne plus, fort heureusement. Je passe le témoin à l’étage au-dessus, et je me lave les mains de ce qui peut se produire ensuite. Mébahel, accompagnez-le chez Séhaliah7, voulez-vous ?

— Oui, chef. »

Yolan salua Raziel d’un geste de la tête, mais l’autre ne daigna même pas répondre, fouillant le tiroir à la recherche de sa fiasque. Le jeune homme emboîta le pas à la charmante Mébahel, qui le pilota au long de galeries qui n’en finissaient pas, comme Azraël l’avait fait précédemment.

« Pensez-vous que ma requête ait des chances d’aboutir, questionna Yolan ?

— Je pense que vous êtes sur la bonne voie pour obtenir la reconnaissance d’une erreur. Par là, une réparation vous sera certainement proposée, mais quelle forme prendra-t-elle ? Je n’en ai aucune idée. »

La jolie ange lui sourit et s’arrêta enfin devant une porte.

« Nous sommes arrivés. »

Ce bureau n’avait aucun point commun avec celui de Raziel. Ici, pas d’employés fébriles et agités courant en tous sens, pas de désordre sur les meubles, pas de papiers qui traînent, pas de bruit superflu. Un bel ange d’âge mûr et aux traits réguliers se leva et s’avança vers eux la main tendue et le sourire aux lèvres. Ses ailes, d’une blancheur irréprochable, présentaient des plumes parfaitement alignées et la toge qu’il portait, bien que de coupe modeste, était d’une propreté exemplaire et sans un pli indésirable.

« Bonjour, je suis Séhaliah, dit-il. Raziel m’a passé un coup de coquille et il m’a prévenu de votre arrivée. Merci, Mébahel, vous pouvez disposer. »

Tandis qu’elle repartait, le bel ange fit signe à Yolan de s’installer dans un fauteuil et il lui proposa un verre de nectar au miel que le jeune homme accepta, surtout par curiosité.

« Il paraît que vous avez été victime d’une erreur, cher monsieur, poursuivit Séhaliah en tendant un verre à Yolan.

— C’est désormais une certitude, je pense. Raziel lui-même l’a constaté de ses propres yeux.

— C’est ce qu’il m’a expliqué, oui. Cette situation nous met dans l’embarras, croyez-le. Nous prenons énormément de précautions pour que ce genre d’accident ne se produise jamais. Bien sûr, quelques bavures passent de temps à autre à travers les mailles du filet, mais il s’agit dans la plupart des cas de simples fausses notes sans grandes conséquences que nous rattrapons facilement. Dans la situation qui nous occupe, toutefois, il s’agit d’une énorme bévue qui est allée bien au-delà de ce que nous pouvons raccommoder. Je suis toutefois autorisé à vous faire quelques propositions compensatoires qui devraient vous permettre d’accepter votre état de mort avec sérénité…

— Je crois que vous n’avez pas bien saisi le sens de ma démarche, monsieur Séhaliah. Je ne me contenterai pas de quelques dessous de table destinés à faire passer la pilule. Je souhaite être renvoyé dans le monde terrestre afin de reprendre ma vie là où elle n’aurait pas dû être interrompue. »

Séhaliah le regarda un moment sans rien dire. Il paraissait gêné. Yolan goûta le nectar au miel, qui était vraiment un breuvage délicieux, le meilleur qu’il ait jamais apprécié.

« Laissez-moi au moins aller au bout de mes propositions, mon cher Yolan, reprit l’autre. Votre père souffre, je crois, d’une maladie incurable ? Il sera guéri… comme par miracle. Ainsi, votre maman aura l’occasion de visiter l’Amérique du Sud, puisqu’elle en rêve depuis si longtemps. Votre vieil ami Harlain gagnera le concours d’architecte pour le réaménagement de l’ancien village olympique, comme il ne l’espère même pas. Nous allons assurer à votre fiancée Marla une existence bien remplie. Elle connaîtra le succès dans tous les domaines, ses romans recevront un accueil favorable dans le monde entier et elle aura de nombreux enfants comme elle y tient tellement… »

Yolan était à deux doigts de flancher en entendant la liste des bienfaits qui allaient combler ceux qu’il aimait le plus. Mais l’idée que Marla ait des enfants alors que lui serait mort était de trop. Son sang ne fit qu’un tour… en quelque sorte, et il se dressa sur ses pieds en criant, comme il l’avait fait devant le guichet de Lauviah.

« Vous vous rendez compte de ce que vous êtes en train de me dire ? Que tout le monde va bien aller, que tout va bien se passer, que ceux que j’aime seront comblés, mais sans moi, loin de moi, grâce à ma mort prématurée ! Et surtout, que Marla, ma chère Marla va passer sa vie, une vie extraordinaire, dans les bras d’un autre homme, et qu’ainsi elle aura avec certitude ce qu’elle n’aurait peut-être pas eu si elle m’avait épousé ! Une garantie de réussite artificielle, sans mérite, que je pourrais contempler de loin… »

Yolan attrapa son verre de nectar comme on saisit une matraque, envisagea de le jeter à la figure de Séhaliah, mais finalement il le but d’un trait.

« Monsieur Séhaliah, je ne changerai pas d’avis. Remettez les choses en ordre, réparez l’erreur qui a été commise, renvoyez-moi à ma vie. »

Il se rassit, croisa les bras et fixa son interlocuteur d’un regard sans concession.

« S’il vous plait, ajouta-t-il. »

Séhaliah ne répondit pas de suite. Pour gagner du temps, il s’appliqua à ranger sur son bureau quelques objets qui traînaient, il déplaça deux ou trois papiers et finalement il saisit le coquillage qui était soigneusement posé dans un coin.

« Je ne peux pas décider cela par moi-même. Je vais en référer à mes supérieurs. »

Quelques minutes plus tard, guidé cette fois par un vieil ange masculin qui avançait très lentement et sans parler, se contentant d’ânonner des cantiques en sourdine, Yolan fut introduit dans un nouveau cabinet de travail.

« Bonjour, mon nom est Ardat-Lilli8. »

La femme qui accueillit Yolan était assurément une démone, comme en témoignait les appendices cornus sur sa tête, ses ailes, petites mais faites de peau épaisse et non de plumes, ainsi que la pigmentation sanguine de son épiderme. Elle n’était plus une jeune fille, mais en dépit de cela et malgré ses attributs démoniaques, il était évident qu’elle avait dû être d’une grande beauté, dont elle conservait beaucoup de charme, une indéniable assurance et un charisme certain. Se sentant intimidé, le jeune homme ne savait quelle contenance adopter. Si Ardat-Lilli lui faisait le même genre de propositions que Séhaliah, il aurait du mal à les refuser, et il lui serait très difficile, voire impossible, de s’opposer à elle comme il l’avait fait avec son précédent allocutaire.

« Nous avons deux problèmes avec vous, Yolan Vivien, dit-elle. Le premier, c’est évidemment la méprise qui a abouti à votre décès prématuré et dont nous vous prions de bien vouloir nous excuser, pour autant que cela soit possible. Soyez assuré, si cela était important pour vous, que le coupable, dans le service de Sokaris, sera retrouvé et blâmé. Le second, c’est que vous nous placez dans une situation difficile en refusant notre offre. Une annulation de trépas est une procédure tout à fait exceptionnelle, pour ne pas dire rarissime. Il n’y a eu que cinq ou six cas dans l’histoire, et il s’agissait à chaque fois d’une conjoncture très particulière.

— Mais ma situation est également très particulière ! Je devais expirer à quatre-vingt-cinq ans et je suis mort à vingt-cinq seulement. C’est de soixante années dont j’ai été spolié, soit plus des deux tiers de mon existence, ce n’est tout de même pas négligeable, que diable ! Enfin, je veux dire… saperlipopette.

— J’entends bien, et j’admets que la perte est considérable. Mais les propositions que mon collègue vous a présentées ne sont pas non plus des babioles sans intérêt. Elles entraînent pour nous d’énormes complications et des rebondissements nombreux, car elles nous imposent de dévier les biographies des personnes concernées dans de nouvelles directions, ce qui entraînera des changements dans les existences d’autres individus, et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’onde de choc soit atténuée en deçà de ce que nous appelons “l’impact perceptible”. À cause de cet effet domino, nous allons devoir rectifier des milliers de faits petits et grands, des quantités de détails plus ou moins importants, et ceci, pour un nombre très élevé d’individus. Je n’ose pour l’instant faire la moindre évaluation de ce nombre. Et à chaque fois, il faudra recourir à toute une batterie de vérifications et de contrôles afin d’être certains de ne pas créer d’épiphénomènes qui feraient dévier un événement futur majeur et déjà planifié.

— Je vous comprends. Mais j’ai une solution à tous ces maux. Au lieu de modifier toutes ces biographies, de procéder à toutes ces analyses, de vous imposer une telle masse de travail, replacez-moi simplement dans la vie qui était la mienne. Aucun changement nécessaire, aucun risque d’erreur supplémentaire, aucun effet domino, aucun incident regrettable dans l’avenir… Tout rentrera simplement dans l’ordre comme s’il ne s’était rien passé, comme s’il n’y avait jamais eu de bavure de la part de vos services. J’aurai ce que je désire le plus, et vous serez certains que cet accident n’aura aucune conséquence fâcheuse. Qu’en pensez-vous ? »

Ardat-Lilli ne lui répondit pas. Elle fit comme s’il n’avait pas parlé.

« Vous n’avez apparemment pas songé à tous les avantages qu’il y a à l’état de mort, reprit-elle. Vous vous retrouvez libéré d’une incroyable quantité de contraintes et d’obligations qui sont le lot quotidien des vivants : vous n’aurez plus jamais faim, vous ne connaîtrez plus la soif, vous ignorerez la fatigue, le froid, les douleurs, la maladie… Vous braverez le temps et vous narguerez l’effort nécessaire à la moindre entreprise des mortels. Vous aurez l’occasion de rencontrer vos ancêtres, ceux qui vous ont été chers, ceux dont on vous a parlé ; vous pourrez faire la connaissance de personnages historiques : Jules César, Martin Luther King, Benjamin Franklin, Charlemagne, vous philosopherez avec Nietzsche, vous dialoguerez avec Platon, vous peindrez si le cœur vous en dit avec Salvador Dali, vous écouterez le concerto d’Aranjuez interprété par Joaquin Rodrigo lui-même, vous demanderez au capitaine Dreyfus de vous raconter sa propre version de ce qui lui est arrivé… La liste de ce que vous pourrez faire est sans fin.

— J’ai hâte d’être vraiment mort pour profiter de tous ces avantages, répondit Yolan sur un ton ironique et sans prêter attention aux propos tentateurs de la démone. Mais vous ne m’avez pas dit ce que vous pensez de ma solution ? De plus, il me semble que vous avez omis un détail. Mon décès… accidentel (c’est le moins qu’on puisse dire) a entraîné des quantités de déviations dans ce qui était prévu ! Les vies qui devaient être celles de Marla, de nos enfants, de mes amis, etc, ont déjà été détournées. Un énorme travail de remise à plat vous attend ! A moins, bien sûr, que mon trépas soit annulé…»

Ardat-Lilli se recula dans son confortable fauteuil. Elle regardait Yolan sans un mot, réfléchissant sans doute avec à ce détail qui avait échappé à tout le monde. Petit à petit, un léger sourire apparut sur ses lèvres.

« Vous ne renoncez jamais, n’est-ce pas ?

— Rarement. »

Elle garda le silence encore quelques instants, tandis qu’il souriait à son tour, conscient d’avoir marqué des points.

« Il faut que j’en parle au Patron, dit-elle finalement. »

Yolan fut conduit dans une salle d’attente généreusement éclairée. Il s’assit sur une des chaises, mais il ne parvenait pas rester immobile. Il se leva, fit les cent pas, se rassit sur un autre siège, se mit à nouveau debout… Il ne pouvait s’empêcher de tendre l’oreille à chaque fois que ses déambulations le rapprochaient de l’entrée du bureau, espérant et redoutant à la fois saisir quelques mots. Mais aucun son ne filtrait à travers l’épais vantail en bois massif très clair. Par habitude, il chercha si quelques magazines n’avaient pas été laissés dans la pièce afin d’aider les visiteurs à patienter, mais il n’y avait rien.

Il n’aurait pu dire depuis combien de temps il était là lorsque la grande porte bougea et qu’Ardat-Lilli apparut dans l’ouverture.

« Le Patron veut vous voir, lui dit-elle. »

Elle s’écarta et lui fit signe d’entrer. Yolan avança, la gorge serrée. Il lui semblait entendre une petite voix qui lui disait : “tu vas rencontrer le Patron”. Il franchit le seuil et fit quelques pas de plus.

Le bureau n’était pas très grand. Le long des murs couraient quelques rayonnages sur lesquels se trouvaient des livres, des dossiers, quelques bibelots… Yolan fut surpris d’y apercevoir une petite tour Eiffel dans une boule à neige, une fève de galette des Rois représentant un stroumpf et une collection de minuscules matriochkas multicolores. Parmi les ouvrages, il reconnut avec surprise “l’expédition du Kon-Tiki”, des “Textes sur l’hérésie et sur l’histoire”, la série complète de Harry Potter et le Coran. Il y avait aussi un bureau tout à fait ordinaire. Sur ce meuble était posé un échiquier, et derrière celui-ci se tenait un homme mince, de taille moyenne et à l’âge incertain. Mais ce qui déconcerta le plus Yolan, c’était qu’il possédait à la fois des ailes blanches et une peau rosâtre, de légers cheveux blonds et de petites cornes frontales, de longues mains fines et de menus sabots. Cet homme était pour l’heure penché sur le jeu, le menton à quelques centimètres du plateau, et il était à l’évidence extrêmement absorbé par la position des pièces. Yolan, qui à l’occasion ne dédaignait pas de “pousser du bois” de temps à autre s’arrêta à deux mètres et il garda le silence. Ardat-Lilli l’avait suivi et elle se tenait à deux ou trois pas derrière lui. Elle se racla la gorge et prit la parole.

« Patron, voici Yolan Vivien, le prématuré dont je vous ai parlé. »

L’homme leva les yeux de l’échiquier, il regarda Yolan en souriant et il lui tendit la main. Yolan la serra, la bouche sèche.

« J’ai consulté votre dossier, jeune homme, dit le Patron. Savez-vous que si vous n’étiez pas décédé de manière… intempestive, vous seriez devenu un bon joueur d’échecs ?

— Je ne suis qu’un petit joueur de cercle sans adresse particulière et sans aucune prétention à devenir un champion.

— Certainement. Toutefois, vous auriez acquis un niveau honorable et une bonne réputation, même si elle serait restée limitée à votre région. Aussi me permettrais-je de vous demander un conseil. Que pensez-vous de cette position dans laquelle c’est aux blancs de jouer ? »

Yolan s’approcha et examina le jeu. Le calme semblait régner sur l’échiquier. Les noirs avaient un développement un peu plus avancé, mais les blancs avaient bétonné leur défense, que rien apparemment ne pourrait percer. C’était à eux d’agir, mais la difficulté était de concevoir un coup ne fragilisant pas une position solide, mais en équilibre. Dans ce cas, l’obligation de jouer était presque un handicap, un coup simplement moyen pouvant entraîner la défaite. Comme Yolan le savait, le secret était de trouver un coup d’attaque qui mobiliserait les forces adverses, les forçant à réduire la pression qu’elles exerçaient. Il approcha lui aussi son visage du jeu, puis le recula pour bénéficier d’une vision d’ensemble. Sans demander la permission, il tira à lui une chaise et s’installa plus confortablement pour réfléchir. Pris par la partie, il avait totalement oublié qu’il était mort, où il était et avec qui. Seules avaient de l’importance les figures en bois qui se trouvaient sur le plateau de jeu, se croisant agressivement sur les soixante-quatre cases de leur univers restreint.

« Il faut reculer votre cavalier en c4, dit-il simplement au bout de plusieurs minutes. »

Le Patron s’approcha et examina la proposition de Yolan.

« C’est stupide, s’exclama-t-il ! J’affaiblis mon attaque sur son roque et sur la case f7. Votre proposition part sans doute d’une bonne intention, mais vous savez de quoi l’enfer est pavé, n’est-ce pas ?

— Mon plan n’est pas du tout stupide, répliqua Yolan, vexé ! Votre attaque sur le roque ne peut aboutir, certaines voies étant impénétrables. Par contre, mon idée est de renforcer le contrôle sur e5 et par là même sur tout le centre, coupant en deux les forces des noirs. La pression qu’elles exercent sur la diagonale a8-h1 s’en trouve réduite à néant, et en même temps j’ouvre le passage à mon fou et à ma tour. La menace est de jouer Fou en d5. Votre adversaire avancera son pion g pour s’ouvrir une porte de sortie et il vous proposera sans doute la partie nulle. Mais vous refuserez et vous jouerez Tour en e1. Il sera comme crucifié et il ne lui restera que les yeux pour pleurer. »

Le Patron examina la position en silence pendant quelques instants, puis il sourit malicieusement en se rendant compte que Yolan avait parfaitement raison.

« Nom de Moi, vous avez raison, s’exclama-t-il ! Je joue cette partie contre mon fils, JP, comme tout le monde l’appelle ici. Ça signifie “le Jeune Patron”. Nous faisons un match en jouant un coup par jour. Le croirez-vous ? Depuis près de vingt siècles que nous avons commencé et après des milliers de parties, nous sommes toujours presque à égalité, il n’a que trois parties d’avance sur moi. Grâce à vous, je vais réduire cette avance. Vous êtes d’une aide précieuse, jeune homme. »

Il se frotta le menton et ajouta en regardant Yolan :

« Je crois même que je vais vous garder à mes côtés pendant quelques siècles en qualité de conseiller stratégique. Que pensez-vous de cette idée, Ardat-Lilli ? »

Yolan n’entendit même pas la réponse de l’ange, lorsqu’il réalisa ce que le Patron venait de dire. Il pâlit, il rougit, il bafouilla… Son interlocuteur éclata de rire.

« Je ne vais pas vous faire une chose pareille, ne craignez rien. D’ailleurs, ce ne serait pas honnête, le match se joue entre mon fils et moi, je n’aurais même pas dû vous demander votre avis sur cette position. S’il me propose la nulle, je l’accepterai par esprit de justice. Vous allez repartir chez vous, Yolan. Bien sûr, vous oublierez absolument tout ce qui s’est passé ici, ce que vous avez vu, ce que vous avez entendu, votre date de mort… Mais je vais vous faire un petit cadeau, en remerciement pour vos conseils. Vous saurez pendant toute votre existence qu’il ne faut pas vivre comme si vous ne deviez jamais mourir, comme le font la plupart, ni comme si vous deviez mourir demain, comme le font beaucoup d’autres. Vous saurez qu’il faut vivre en étant simplement conscient que c’est provisoire, qu’il faut en profiter, mais non en abuser. Au revoir, Yolan Vivien. »

Le Patron lui fit signe de se diriger vers la sortie. Yolan ne savait s’il devait dire au revoir, s’il devait remercier à son tour, s’il devait faire une génuflexion… Il se contenta d’ouvrir la porte et de quitter la pièce. Au moment où il le faisait, il entendit la voix d’Ardat-Lilli.

« À dans soixante années, Yolan… »

Yolan vit la voiture arrêtée au milieu du carrefour, mais il la vit au tout dernier moment, à cause de la vitesse, de la nuit et de la pluie. Heureusement, il put maîtriser le mauvais réflexe d’écraser la pédale de frein. Il se contenta de rétrograder afin de ralentir tout en gardant le contrôle de la trajectoire. Il fit une ample et lente embardée pour contourner le véhicule immobile, et il parvint à passer de justesse entre lui et le trottoir, sans rien toucher. Poussant un soupir de soulagement, il jeta un coup d’œil dans son rétroviseur. Pendant une fraction de seconde, il eut l’impression de voir au milieu du carrefour une silhouette féminine toute blanche, avec de grandes ailes. Certainement un reflet des phares sur la chaussée mouillée.

 


1- Lauviah est un chérubin qui guide les gens nés entre le 11 et le 15 mai.

2- “Toi qui entres ici, abandonne toute espérance” Dante, l’enfer.

3- Azraël, ange de la Mort. Son pouvoir est immense, car il incarne le Destin.

4- Raziel est le Régent de la Hiérarchie Angélique des Chérubins.

5- Dans la mythologie égyptienne, Sokaris est le dieu chargé de la séparation de l’âme et du corps.

6- Mébahel est un ange du chœur des chérubins. Il symbolise la justice et la droiture.

7- Séhaliah est un ange du chœur des vertus. Il incarne la vitalité, la santé et la réussite.

8- Ardat-Lilli est une démone babylonienne qu’on surnomme la Ravisseuse.


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