Le piège

Elle ouvrit la porte. Il y eut un léger frottement, une infime résistance. Elle comprit immédiatement qu’elle avait été piégée et qu’il était trop tard. Les deux garnements avaient posé un récipient plein d’eau en équilibre contre le chambranle, juste au-dessus de sa tête, et en poussant elle avait déclenché sa chute. Elle décida, sans vraiment y songer, de tenter d’échapper à la douche en se jetant en avant, puisqu’à l’évidence, une retraite était vouée à l’échec. En effet, elle se déplacerait plus lentement à reculons, quelle que soit l’efficacité de ses réflexes.

Le liquide avait dû déjà franchir une bonne partie du chemin, elle n’avait plus une seconde à perdre. Une seconde ? Quelle distance parcourt en une seconde un corps qui tombe ? Elle n’en avait pas la moindre idée, mais ce devait être bien davantage que les quelques dizaines de centimètres qui séparaient le sommet de la porte de celui de son crâne. Elle eut le temps de penser que ce qui lui arrivait dessus était probablement de l’eau, et elle se raidit inconsciemment en pressentant le froid qui l’envahirait dès le contact entre sa chevelure et la flotte. Et s’il s’agissait d’autre chose ? Une chose bien plus répugnante, ou bien plus salissante, ou bien plus solide que de l’eau ? Les deux vauriens étaient tout à fait capables de fomenter un plan diabolique ou même dangereux. À leur âge, ils ne se rendaient pas compte et, la drôlerie du jeu prenant le pas sur la réflexion, il était très possible que le récipient contienne des billes, de la peinture, une bête morte, des restes d’aliments…

Elle les vit, à l’intérieur de la pièce. Bien sûr, ils voulaient profiter du spectacle. À quoi bon imaginer un tel piège et se donner du mal pour le mettre en œuvre, si l’on n’est pas là pour jouir du succès ? Ce plaisir anticipé étant plus important que la crainte des représailles, ils se tenaient à quelques mètres, aux premières places pour ne rien perdre de ce qui allait arriver. D’ailleurs, comment auraient-ils pu poser l’objet en haut de la porte s’ils avaient été dehors, puisqu’elle s’ouvrait en dedans ?

Elle fut submergée de colère, et cela décupla sa motivation à échapper au piège grâce à ses réflexes. Est-ce que cela l’aida à se propulser encore plus rapidement vers l’avant ? Toujours est-il qu’elle sentit quelque chose frôler ses épaules, puis son dos, tandis qu’elle ne quittait pas des yeux les garçons et qu’elle voyait sur leur visage l’excitation se changer en déception.

Il y eut un bruit d’écrasement, une sensation de liquide froid sur ses mollets qui dépassaient de sa jupe, et le silence revint, étrangement vite. L’impression que le temps avait suspendu son vol s’estompa et elle eut le loisir de dévisager tranquillement ses frères. Elle eut aussi la sagesse, afin de donner encore plus de poids à son exploit et à son triomphe, de ne pas prononcer un mot. Elle se contenta de pointer crânement le menton en avant, de pincer les lèvres, et elle quitta la pièce, sans même se retourner.


Après le piratage de mon site, il m’a été impossible de remettre les anciens commentaires sous une forme “normale”. Je les recopie simplement ici :

Cécile, le 25/10/2011

Et tout cela, en une fraction de seconde ! Joli. C’est comme dans un accident, on voit et on ressent tout au ralenti… cela me rappelle (tristement) mon accident. Ado, je me suis faite renverser par une voiture. J’ai eu le temps de la voir arriver, le temps de me dire que j’allais être blessée comme quand mon frère s’était fait lui même renverser et durant tout ce temps, je n’ai pas pris conscience qu’il m’aurait suffit de braquer mon vélo pour échapper à cet accident. Si seulement, j’avais eu le réflexe de cette grande sœur :-D


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