Le jardin

Le jour où Dosia vit les fleurs, il faisait très chaud et elle se trouvait sous un soleil sans clémence pour sa peau délicate. Pourtant, le ciel était encore couvert quelques instants auparavant, menaçant de se délester du crachin automnal dont la région était si prodigue et qui pouvait persister durant des jours et des jours. Dosia avait marché jusqu’aux hortensias bleus qui barraient le fond du jardin, rivalisant en hauteur avec l’impressionnante enceinte de briques rouges qui séparait la propriété du monde extérieur. Elle ignorait quasiment tout de ce qui pouvait se trouver au-delà. Des humains vivaient-ils à l’extérieur ? Y rencontrait-on des plantes ou des animaux ? La vie était-elle seulement possible outre-mur ? Dosia savait bien que oui, évidemment, mais depuis plusieurs semaines qu’elle résidait dans cet endroit, elle se sentait tellement isolée qu’elle feignait parfois d’avoir oublié jusqu’à l’existence du reste de l’univers.

Elle n’aimait guère les effluves des hortensias. Malgré cela, Dosia longea l’espace rectiligne où ils étaient plantés, leurs gros pompons la dominant largement et forçant les tiges à se courber sous leur poids, comme s’ils s’abaissaient vers elle pour la saluer, la défier peut-être ou simplement la humer en retour aux pincements de nez qu’elle leur adressait sans plaisir. Devançant sans doute la pluie qui s’annonçait, un énorme escargot, engluant une des pierres plates de l’allée, rampait vers quelque impénétrable et indispensable tâche. Dosia interrompit sa marche le temps d’un regard curieux vers le limaçon, puis s’en détourna avec indifférence.

Plus loin, une cohorte d’insectes se délectait des restes macabres et écoeurants d’un oiseau décédé. Dosia songea un moment à soustraire la dépouille du volatile à la furie nécrophage des bestioles afin de lui offrir une sépulture digne d’un animal à sang chaud, mais elle renonça vite à ce projet, ne trouvant aucun moyen pour intervenir de manière respectable et surtout ne s’imaginant pas saisir le cadavre, même dans le dessein de s’acquitter d’un rituel funéraire et sacré.

Alors qu’elle abordait un virage du chemin et qu’elle allait enfin s’éloigner des désagréables relents des hortensias, Dosia vit, ou plutôt distingua, entre deux pieds des hautes plantes nauséabondes, une lumière différente de celle qui l’environnait. Curieuse, elle s’approcha, mais ne put en apprendre davantage. Par contre, elle perçut un courant d’air légèrement tiède et inconcevable en un tel lieu. Il eut pour effet de la décider à aller de l’avant. Surmontant sa répugnance et plissant le nez, elle se pencha, écarta des deux mains les tiges végétales et osa s’avancer sous les boules bleutées, marquant la terre meuble de ses empreintes.

Dosia marcha presque à tâtons sans rien voir ni sentir de plus dans l’obscurité relative qui régnait au sein de cet ersatz de forêt. Elle se demanda pour quelle raison il faisait si sombre à présent, puisque c’était justement une lumière venant de ce lieu qui avait attiré son attention. Elle réalisa également qu’elle avait fait plusieurs pas sous les inflorescences et qu’elle aurait dû déjà parvenir au mur qui n’était pas si éloigné que ça. Une branche revenant brusquement vers son visage lui fit cligner des yeux une seconde, dans un mouvement de recul. Elle poursuivit dans le petit tunnel végétal et déboucha à son extrémité. Là, il n’y avait plus d’hortensia, ni de mur, ni de ciel gris et menaçant.

Elle se trouvait toujours dans un jardin, pourtant. Mais était-ce bien le même ? La disposition des allées empierrées était semblable, les emplacements des plus gros arbres étaient similaires et il lui semblait que l’aulne était bel et bien celui dont elle avait si souvent admiré la brillance des feuilles. L’alignement de cerisiers avait quelque chose de familier, mais ceux-ci étaient beaucoup plus petits que ceux qu’elle connaissait, et ils n’étaient pas de la bonne espèce, ni au bon endroit.

Dosia fit quelques pas. Elle était étonnée, oui, mais pas inquiète. Elle avait pour habitude de prendre les choses de la vie comme elles se présentaient, et se retrouver ainsi dans un parc inconnu n’était pas à ses yeux un événement suffisamment déstabilisant pour lui faire avoir une quelconque réaction. Après tout, elle en avait vu d’autres, des jardins ! Elle se rendait compte, toutefois, que du temps était certainement passé, puisque le soleil haut et vif dardait sans pitié ses chauds rayons. Cet élément était sans doute le seul qui troubla pendant un moment l’âme de Dosia, mais cela ne dura pas longtemps.

Elle n’était guère versée en botanique et elle ignorait le nom de la plupart des plantes qui poussaient dans ce jardin. Pourtant, elles lui étaient familières. Ces vrilles grimpantes terminées en corolles évasées ; ces corolles rouge vif ornées d’étamines à anthères noires ; ces étoiles largement ouvertes dont l’orange flamboyant se dégradait en rouge vers le cœur ; ces larges inflorescences jaunes dont les myriades de pétales se balançaient au bout d’une très haute tige… Elle les avait déjà tous rencontrés, de même que les arbres, avec leurs troncs lisses ou rugueux, leurs branches torsadées ou rectilignes, leurs feuilles tombantes ou fièrement dressées.

Dosia poursuivit sa promenade avec désinvolture, comme si l’endroit où elle se trouvait désormais avait été sa destination, comme s’il lui était parfaitement familier, comme si rien d’extraordinaire ne s’était produit.

Jusqu’à ce qu’elle parvienne devant le parterre des fleurs noires.

Il occupait un espace de quelques mètres carrés seulement, au bout d’une allée empierrée qui revenait ensuite sur elle-même pour s’éloigner. Les tiges, très épaisses et d’un rouge pâle, se dressaient toutes droites jusqu’à une hauteur de soixante-dix ou quatre-vingts centimètres, et elles étaient ornées chacune de six ou sept feuilles simples, légèrement bleutées. Celles du bas, au plus près de la terre, étaient réniformes, mais elles prenaient une forme cordée en s’élevant. La corolle, de la taille d’une petite assiette, était une pure merveille, et en la découvrant Dosia eut enfin une réaction d’étonnement. Elle resta bouche bée, ne pouvant détacher son regard des pétales sombres. Elle était constituée d’une sphère creuse dont on aurait ôté le tiers supérieur.

La bordure de la couronne était d’un noir brillant, lumineux pour autant qu’un noir puisse l’être, et il semblait irradier une douce chaleur, alors même que sa teinte incarnait l’absence de couleur et de vie. Ce paradoxe vibrant attirait l’œil et le guidait vers le centre de la corolle, tout aussi noir, mais terriblement mat, tellement qu’il paraissait encore plus ténébreux que le reste du pétale. En la contemplant, Dosia avait l’impression d’être physiquement aspirée par la fleur, autant par la force d’attraction de ce centre qui absorbait tout que par la douceur qui rayonnait des parties flamboyantes.

« Quelles sont ces fleurs, pensa-t-elle ?

— Ce sont des fleurs de Gielle, répondit une voix derrière elle. »

Dosia se retourna, se demandant comment celui qui avait parlé avait fait pour entendre ses pensées.

« Je les entends, bien sûr, reprit l’homme. Vous pensez si fort. »

Il était de très haute taille, surtout pour Dosia qui était menue, même pour ses huit ans. Il était vêtu avec luxe d’un costume très sombre, d’une chemise anthracite rehaussée d’un nœud papillon gris foncé et de chaussures noires, et brillantes de lustrage. Ses cheveux de jais étaient plaqués et à ses manches, seuls points de couleur, luisaient deux boutons rouge rubis. Dosia ne parvenait pas à fixer son attention sur le visage de l’homme qui pouvait aussi bien avoir trente ans que soixante. Dès qu’elle détournait son regard, elle oubliait ses traits, ne se rappelant que le monocle qu’il portait à l’œil droit.

Alors qu’elle se demandait qui était ce personnage, Dosia prit conscience du parfum qui émanait des fleurs de Gielle, et ses yeux se fermèrent de plaisir tant ces fragrances étaient suaves et enivrantes. En les humant, elle voyait des oies sauvages prendre leur envol et des forêts dresser les fûts de leurs arbres vers le ciel d’un geste conquérant. Elle savait comment les navires déploient leurs voiles avant de s’élancer vers le large et combien les étoiles pleurent lorsque l’une d’elles chute sur terre. Elle comprenait la naissance du granit, la vie des nuages et la mort des méduses… Les larmes coulaient sur ses joues quand elle rouvrit les yeux.

« Magnifique, n’est-ce pas, interrogea-t-il ? »

Dosia ne répondit pas. Elle se retourna vers les fleurs, essuya son visage et, dans le même geste, voulut tendre la main vers les corolles afin d’en apprécier la texture soyeuse, mais elle ne put le faire.

« Non ! Ne les touchez pas ! »

Le cri de l’homme était un ordre. Il avait retenti à la fois dans les oreilles de Dosia et dans sa tête. Elle savait que même s’il n’avait pas prononcé ces mots à haute voix, elle les aurait entendus comme il entendait ses pensées. Le bras de Dosia s’était figé. Son mouvement s’était arrêté brusquement, presque violemment, mais elle ne se souvenait pas avoir décidé de le faire. Ce n’était pas seulement à elle que l’homme avait imposé l’immobilité ; il avait également interrompu le travail de ses muscles aussi sûrement et aussi fermement que s’il s’était agi de ses membres à lui.

Elle leva les yeux vers lui, mais il ne semblait pas en colère. Il la considérait comme précédemment, sans douceur ni sévérité. Sans expression particulière, avec la même indifférence que s’il avait regardé un objet quelconque et sans intérêt. Son regard glissa du visage de Dosia vers les fleurs et il s’éclaira, comme si elles étaient la seule chose importante pour lui, et la fillette se dit que ce devait probablement être le cas.

« Bien sûr qu’elles sont la seule chose importante, répondit-il verbalement. En connaissez-vous une autre aussi belle, aussi merveilleuse, aussi indispensable ? »

Il se tut, mais continua néanmoins à s’adresser à Dosia en pensées.

« Les fleurs de Gielle ne sont pas des fleurs. Elles sont l’essence de votre vie future. Elles sont ce que vous pouvez être, mais non ce que vous serez. Ce que vous serez dépend de vous, uniquement. Les fleurs ne sont pas là pour vous guider, ni même pour vous indiquer où vous pouvez arriver. Leur seule fonction est de vous donner foi en votre avenir. Voici ce que vous pouvez devenir. Voici ce qui dort en vous. Voici ce qui est tapi dans votre âme. Soyez certaine que ce que vous voyez en savourant leur parfum est la vérité. Mais vous ne pourrez accéder à cet état sans y parvenir par vous-même, sans avoir parcouru le chemin souvent ardu qui y mène. »

Et il ajouta à voix haute :

« Vous ne pouvez non plus toucher aux fleurs. Sinon, vous les détruisez, et vous détruisez également les futurs possibles qui bourgeonnent en elles et en vous. »

Dosia admirait toujours la splendide noirceur des corolles, la régularité des pétales et surtout, elle s’abandonnait sans réserve à leurs effluves et aux images qu’ils faisaient croître en elle, promesses d’avenirs scintillants. Elle remarqua que les insectes de toute sorte, alors qu’ils assiégeaient sans relâche les autres fleurs, les fleurs ordinaires, s’écartaient de celles-ci avec prudence, et peut-être avec respect, songea-t-elle.

« Est-ce vous qui les avez plantées, demanda-t-elle ? »

Comme nulle réponse ne venait, elle se retourna une fois de plus, pour constater qu’elle était à nouveau seule. Aussi discrètement qu’il était apparu, le mystérieux homme était reparti, la laissant libre de ses actes.

Dosia haussa les épaules et fit une moue. De toute façon, il répondait si étrangement à ses questions, ses propos étaient si peu compréhensibles qu’il pouvait aussi bien s’en aller. Elle se replongea dans la contemplation des fleurs de Gielle et s’approcha pour mieux les voir. Au centre de chacune d’elle, un petit point rouge pulsait comme un cœur, comme la garantie d’une énergie inépuisable. Voulant en éprouver la puissance, Dosia tendit la main et délicatement, de l’extrémité d’un doigt, elle effleura et déflora ce centre.

La couronne se ternit. Ses nuances de noirs devinrent rapidement un gris uniforme et ses pétales se rabattirent vers l’intérieur en se froissant, comme pour tenter de protéger en vain le point rouge qui n’était plus là, s’étant déjà éteint. Se tordant de douleur silencieuse, la tige fléchit, flancha et bientôt le souvenir de la corolle pendit lamentablement, alors qu’elle avait majestueusement contemplé le ciel.

Dosia retira sa main, consciente d’avoir commis une irréparable erreur. Comme une enfant, ce qu’elle était, elle regarda autour d’elle d’un air coupable, cherchant des témoins ou des excuses à sa faute.

La fleur touchée était à présent morte, elle gisait sur la terre en petit tas de cendre. Mais celle qui avait été sa voisine commença à son tour à faner, à se flétrir, à s’étioler. Et celle d’à côté également, et celles d’un peu plus loin, ainsi que les autres, les autres, et toutes les autres. Bientôt, dans un hurlement silencieux, toutes les fleurs de Gielle qui avaient constitué le merveilleux massif vacillaient, se décoloraient, se desséchaient, se racornissant puis s’émiettant dans une agonie rapide et inéluctable.

Les mains sur la bouche, les yeux arrondis par la terreur, Dosia regardait l’hécatombe, comprenant trop tard qu’elle aurait dû obéir. Elle recueillit le dernier soupir de la dernière fleur, elle vit le dernier pétale disparaître en une ultime pincée de ruines. D’horreur, elle baissa les paupières.

Lorsqu’elle les releva, le parterre d’hortensias se dressait devant elle, et leurs désagréables émanations avaient remplacé pour toujours les rêves odorants des fleurs de Gielle.

* * * * *

« Où étais-tu passée ?

— J’étais vers les hortensias, répondit Dosia à Primia, sa mère, après une hésitation.

— Je t’avais pourtant interdit d’aller par là-bas ! »

Sous le regard sévère de sa mère, la fillette frémit. Elle avait failli mentir, mais elle ressentait déjà davantage de culpabilité qu’elle ne pouvait le supporter, et elle avait préféré avouer.

« N’as-tu rien remarqué de particulier, reprit sa mère ? »

Dosia hésita encore. Devait-elle raconter ce qui lui était arrivé ? Personne ne la croirait.

« Non… Si, un oiseau mort. »

Ayant ainsi déguisé son mensonge, Dosia sentit son âme moins pesante.

Pendant quelque temps, elle craignit de voir apparaître l’homme en noir. Cette pensée la terrifiait au point qu’elle en fit des cauchemars dans lesquels il venait venger la mort des fleurs de Gielle armé d’un immense cimeterre, la toisant d’un œil rouge comme le cœur de la corolle, avant de lui assener froidement un coup de lame.

Puis, comme rien de fâcheux ne se produisait, ces angoisses finirent par reculer. Elles furent moins fréquentes et se diluèrent dans le souvenir d’une chose terrifiante.

Pourtant, Dosia remarqua que sa mère avait changé de comportement envers elle. À plusieurs reprises, elle surprit Primia en train de l’observer à la dérobée, le front marqué d’un pli soucieux, et en d’autres circonstances, la fillette se rendit compte qu’elle était surveillée au cours de ses promenades dans le jardin.

Mais un jour que Primia s’était absentée, Dosia retourna près des hortensias.

Elle fouilla tout le parterre, se glissa sous les hautes tiges, chercha un passage, mais en vain. Elle se heurta chaque fois au mur d’enceinte en briques rouges, et nulle lueur ne vint vers elle, et nul courant d’air tiède ne se fit sentir.

Dosia grandit. La jeune fille qu’elle devint revenait régulièrement dans la grande maison familiale et dans son jardin. Elle évitait toujours de se rendre du côté des hortensias. Elle n’aimait pas ce parterre, sans doute à cause de l’odeur, qu’elle n’appréciait pas, mais aussi, sans qu’elle ose se l’avouer, parce qu’elle éprouvait dans ces allées une inexplicable et sourde inquiétude.

Primia décéda, à un âge encore peu avancé, mais déjà usée par une existence sans pitié. Dosia fréquenta un jeune homme, mais cette relation fut un échec cuisant. Quelques années plus tard, elle en connut un autre, l’épousa, peut-être par dépit, peut-être par espoir. Son premier enfant, un garçon, mourut au bout de quelques jours. Le second fut une fille, qu’elle nomma Tersia, mais sa naissance fut très difficile et très éprouvante pour Dosia. Elle ne se releva jamais complètement de ces couches, qui seraient les dernières. Elle n’était désormais plus en état de porter un nouveau fruit. Son mari ne supporta pas cette situation, qu’il vécut comme un échec, et il quitta le foyer sans donner davantage d’explications.

Prématurément vieillie, seule et presque sans ressource, Dosia éleva tant bien que mal Tersia. Elle avait peu de projets, n’ayant guère d’espoir et aucune confiance en l’avenir. Tout comme elle-même lorsqu’elle était une enfant, Tersia eut de graves problèmes de santé et il devint nécessaire de l’isoler quelque temps à la campagne. Dosia décida de lui faire faire cette cure dans la vaste maison où elle avait été au cours de son enfance, et sa mère à elle également.

Ensemble, elles visitèrent le jardin et elles furent toutes deux indisposées par l’odeur des hortensias. L’interdiction de revenir dans ce secteur si désagréable fut intimée à Tersia.

La santé de la fillette s’améliora lentement. Elle semblait apprécier les grands espaces que le parc offrait, et même si l’ennui les guettait toutes deux, l’enfant le trompait en effectuant de longues promenades parmi les parterres floraux.

Un soir, pourtant, Dosia se rendit compte que quelque chose s’était produit. Sa fille était tendue, pâle, et elle tournait sans cesse ses regards dans la même direction, comme si elle craignait de voir quelque chose ou quelqu’un de menaçant arriver par-là.

« Que cherches-tu, lui demanda Dosia ?

— Rien, je regarde vers les hortensias, expliqua la fillette. »

Après une hésitation, elle ajouta ces mots :

« J’ai été dans ce coin, aujourd’hui.

— Je te l’avais pourtant interdit ! »

Tersia ne répondit pas, mais dans l’esprit de Dosia une ombre de réminiscence avait fait son apparition. Elle revoyait vaguement une fleur noire, un cimeterre, un cœur rouge et un homme terrifiant, gardien jaloux et sans pitié d’une chose extrêmement précieuse et extrêmement fragile…

Dosia dormit mal et très peu cette nuit-là. D’autres bribes de souvenirs montaient en elle, des espoirs perdus, des futurs égarés, des images de ce qu’elle aurait pu devenir si la vie avait été moins cruelle envers elle, envers sa mère, envers sa fille.

Le lendemain, Dosia se rendit au parterre où poussaient les hortensias. Durant plusieurs heures, armée d’un long sécateur, elle coupa une à une les hautes tiges au ras du sol, jusqu’à la dernière, puis elle les rassembla en tas et les brûla en un grand brasier qui dégagea pendant longtemps une fumée noire, épaisse et irritante qui lui piquait les yeux et la gorge.

Finalement, il ne resta que de la cendre, que Dosia étala sur la terre et qu’elle piétina avec acharnement, des larmes sur les joues et des sanglots dans la poitrine. Elle s’éloigna, consciente d’avoir éliminé définitivement une chose dangereuse et malfaisante qu’elle ne comprenait pas vraiment. Le jour même, elle et Tersia quittèrent cette maison et son jardin.

Quelques jours plus tard seulement, de nouvelles pousses d’hortensias pointaient vers le ciel, disposées à attendre la fille de Tersia le temps qu’il faudrait, afin de la guider vers un impalpable projet, et espérant qu’elle aurait la sagesse de ne pas le toucher…


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