La thanatophonie

Il s’agissait incontestablement d’une des plus grandes découvertes de l’histoire de l’humanité : des étudiants en hypnologie, l’étude du sommeil, avaient approfondi, sous l’égide du professeur Albert Chellet, leurs recherches sur les ondes delta. Ils avaient constaté qu’elles différaient légèrement d’un individu à l’autre. Donc, à l’instar des empreintes digitales ou rétiniennes, elles permettaient de distinguer sans coup férir une personne d’une autre. En allant encore plus loin, cette équipe de passionnés réussit à mettre au point un appareil utilisant le canal de ces ondes pour entrer en communication avec l’inconscient du sujet.

Mais la principale découverte était en marge de cette étude. Incidemment, une des étudiantes se rendit compte que les émissions se poursuivaient après le décès de l’individu observé, sans que personne parvienne à déterminer quelle était la source de ces ondes.

Le premier essai de communication post-mortem fut réalisé avec feu Denis Marlot, condamné par une maladie incurable, et volontaire pour cette expérience. Son empreinte delta fut enregistrée de son vivant, et utilisée comme une sorte de numéro de téléphone pour entrer en communication avec lui après sa disparition, et après quelques jours de délai, par égard pour sa famille. Bien que déformée, ce fut bien la voix de M. Marlot qui sortit de l’appareil du professeur Chellet. Son épouse et ses filles, très émues, purent discuter quelques minutes avec lui. Il les rassura sur son état et il fournit des détails confirmant de manière indiscutable son identité, excluant pour les observateurs de l’expérience toute possibilité de mystification. Malheureusement, une défaillance technique mit un terme à la communication.

Prudemment, l’équipe de chercheurs garda l’événement secret, préférant mettre au point leur équipement avant d’ébruiter la nouvelle de l’invention. Ce fut chose faite avec le concours de quelques spécialistes en radio et en électronique. Assez rapidement, l’appareil permettant de capter des ondes de la conscience et de les traduire en sons fut perfectionné. Il était désormais plus fiable, plus petit, et d’utilisation plus aisée. D’autres expérimentations furent effectuées avec d’autres volontaires, et finalement le professeur Chellet et ses étudiants rendirent publique leur découverte, et retournèrent tranquillement à leurs recherches hypnologiques. Dans la mythologie grecque, Hypnos, personnification du sommeil, et Thanatos, qui représentait la mort, étaient deux frères.

Comme c’est souvent le cas, des scientifiques avaient eu suffisamment d’intelligence pour faire reculer les limites de l’humanité, mais pas assez d’imagination pour deviner les conséquences de leur invention. Là où ils n’avaient vu qu’une possibilité de mieux comprendre le coma afin d’améliorer son traitement, le monde découvrit un formidable outil pour communiquer avec les morts, sans faire tourner les tables, sans médium, sans procédé occulte à l’authenticité douteuse.

La thanatophonie était née !

Aux yeux du public, ce n’était pas un quelconque moyen pour parler aux défunts, moyen sorti de l’imagination d’un charlatan. Plus même qu’une science obscure et inabordable, il s’agissait d’une technique éprouvée et fiable, que tout un chacun était en mesure d’utiliser sans en connaître les fondements, comme c’était déjà le cas de l’informatique, la télévision et bien d’autres applications.

Les opérateurs téléphoniques, généralement doués pour anticiper les conséquences d’une nouvelle technologie, furent les premiers à se ruer dans la brèche. Très vite, ils proposèrent, moyennant finances, de relever l’empreinte delta de tous ceux qui prévoyaient de communiquer avec leurs descendants lorsqu’ils ne seraient plus de ce monde. Bien sûr, des appareils de communication furent fabriqués en série et pouvaient être utilisés dans des centres spécialisés, car, bien que miniaturisés, ces instruments étaient encore volumineux et bien trop onéreux pour que le commun des… mortels puisse s’en offrir un.

Mais, au lieu d’apporter l’espoir dans le cœur des malades et la paix dans celui de leurs proches, les conséquences de la thanatophonie furent bien différentes de ce que les étudiants du professeur Chellet avaient imaginé.

Le premier dérapage, en apparence insignifiant, eut lieu lorsqu’une vieille femme, gravement malade et qui n’avait pas songé à faire de testament auparavant, déclara qu’elle souffrait trop pour le faire sur son lit de mort et qu’elle s’en occuperait ultérieurement. Ses héritiers n’auraient qu’à lui thanatophoner en présence d’un notaire, elle exprimerait alors ses dernières volontés. Si l’on pouvait les appeler ainsi !

Quelques jours plus tard, une jeune femme, devenue prématurément veuve à la suite d’un accident de la route, se vit signifier l’interdiction de se remarier par son défunt époux, dont le trépas n’avait pas calmé la jalousie.

La concurrence faisait rage entre les opérateurs qui fournissaient un accès à ce moyen de communication. D’offres de bienvenue en forfaits illimités, la thanatophonie se répandit comme une traînée de poudre, d’autant plus que le nombre de gens joignables dans l’au-delà augmentait de manière exponentielle. La technologie des thanatophones fit encore des progrès, les coûts de fabrication abaissés, de sorte que des versions domestiques purent être installées chez des particuliers, tout de même assez fortunés.

On assista bientôt à une nouvelle forme d’arnaque à l’assurance-vie. Des personnes âgées, dépressives, malades ou lassées de la vie se donnaient la mort en maquillant leur suicide en accident. Les bénéficiaires n’avaient plus qu’à réclamer la prime, tout en gardant le contact avec leurs proches, qui se trouvaient dégagés des contraintes de la vie matérielle.

D’autres, possesseurs de fortes sommes, achetaient des valeurs sûres, généralement de l’or, et dissimulaient le magot. Une fois décédés, ils pouvaient communiquer l’emplacement aux personnes de leur choix, ce qui leur permettait, soit de léser les héritiers légitimes, soit de contourner une fiscalité sans pitié.

Si les vivants pouvaient thanatophoner aux morts quand ils le voulaient, l’action semblait en revanche impossible dans l’autre sens. Cela ne dura pas. Les instruments furent dotés de signaux sonores et un dispositif de balayage des ondes ajouté aux récepteurs. Le défunt qui souhaitait appeler devait attraper sa fréquence “au vol” afin d’entrer en vibration avec l’induction des deux bornes d’un conducteur… C’est approximativement les explications qui furent données par les spécialistes. Les morts apprirent très vite à se servir du système et les sonneries retentirent à n’importe quel moment, les concepts de jour et de nuit n’ayant apparemment aucune réalité dans l’autre monde.

C’est à cause d’un appel de ce genre, adressé à un commissariat, qu’un veuf se retrouva en prison. Son épouse, atteinte d’un cancer, avait décidé de “se retirer de la vie”, lui laissant le bénéfice de l’assurance-vie qu’elle avait contractée. Mais les obsèques passées et la prime touchée, l’homme revendit le thanatophone et n’appela plus son ex-femme, préférant utiliser la somme indûment entrée en sa possession auprès de jeunes professionnelles de plaisirs bien terrestres. Malheureusement pour lui, sa défunte conjointe révéla aux autorités à la fois l’arnaque à l’assurance et celle dont elle avait été victime.

Le monde juridique fut balayé par un raz de marée de doutes à propos de vieilles idées. Il aurait fallu redéfinir la mort, le veuvage, la succession, et des centaines d’autres notions qu’on croyait fermement acquises. Peut-on considérer qu’un héritage est à répartir, alors même que les héritiers en question continuent à communiquer avec le défunt et que ledit défunt est en mesure de dicter ses décisions au notaire chargé du partage ? Peut-on considérer veuf un homme que son ex-femme dénonce à la police ? Peut-on considérer veuve une jeune femme harcelée par son premier mari parce qu’elle accorde à son second certaines faveurs qu’elle lui avait refusées ?

Des foules d’assassinés se mirent à balancer leurs meurtriers, qui avaient jusque-là réussi à passer à travers les mailles des enquêteurs. Telle vieille dame occise dans une ruelle sombre donnait le signalement de son agresseur ; telle belle-mère à héritage dénonçait ses enfants indignes ; tel dealer victime d’un règlement de comptes dressait une liste avec les noms de ses rivaux ; on savait qui avait poussé à l’eau tel noyé, qui était l’auteur d’une lettre anonyme, quel chauffard avait de surcroît commis un délit de fuite… Et au milieu de cet ignoble fatras, quelques bonnes nouvelles : un assassin de fillette confondu par sa proie, un innocent enfin reconnu comme tel…

Le crime entraînant le crime, des meurtres furent perpétrés à la suite de délations posthumes. Ainsi cet homme, que sa famille croyait mort accidentellement, et qui révéla le nom de son assassin. Ses fils prirent les armes et allèrent éliminer le responsable, que ses enfants à leur tour voulurent venger…

Mais d’autres disparus se mirent à passer des coups de fil. Les disparus de l’Histoire. Le premier fut un résistant de la Seconde Guerre mondiale, héros ignoré et désireux d’être reconnu à titre posthume, qui raconta sa vie à un spécialiste de cette période. Il fut suivi par d’autres, plus célèbres, comme Alphonse Daudet, avouant enfin que ses fameuses “Lettres de mon moulin” devaient pour la plupart être attribuées à son ami Paul Arène. Venu de bien plus loin dans le temps, Nicolas Copernic voulut rétablir la vérité à son sujet, tandis que Philippe le Bel et Jules César décidèrent d’écrire leurs autobiographies respectives en s’adressant à des historiens. Christophe Colomb déclara qu’il avait de suite compris qu’il avait découvert un Nouveau Monde, et exigea qu’on lui donne son nom, au lieu de celui d’Amerigo Vespucci, lequel se déclara bien sûr farouchement opposé à cette requête.

Tel ou tel dictateur, parfois tombé dans l’oubli, demandait pardon pour les crimes commis en son nom, tandis que tel ou tel autre affirmait avoir très bien agi, et que le monde actuel manquait d’hommes de son envergure. Des auteurs d’attentats suicide revendiquèrent une reconnaissance officielle, alors que celles et ceux qu’ils avaient entraînés dans l’au-delà réclamaient réparation. Des secrets d’État furent divulgués, et des secrets militaires ébruités.

Marilyn Monroe donna sa version de son propre trépas, ainsi que Magellan et le petit Gregory. Socrate, Henry IV, Balzac, Gengis Kahn, Sylvestre II, Mao Zedong, Isaac Newton, Archimède, Henry Cavendish, Bertrand du Guesclin, Walt Disney… Les humoristes et les humanistes, les enjôleurs et les enrôleurs, les princesses et les bougresses, les vedettes et les coquettes, les Rois et les proies, les sportifs et les pontifes, les guerriers et les négriers, les scientifiques et les angéliques, les écrivains et les hommes de main, les constructeurs et les constricteurs, les femmes de loi et les hommes de foi, les fous, les mous, les grands, les truands, les connus, les cornus, les vils, les virils… Chacun de ceux qui avaient vécu dans l’histoire de l’humanité, chacun de ceux qui étaient déjà morts, et dont le nombre était évalué à soixante-quinze milliards, chacun de ceux-là semblait avoir quelque chose à dire, à faire savoir, à revendiquer, à clamer, dans une abominable et incessante cacophonie caquetante qui submergeait le monde des vivants, dépassé, débordé, écrasé par le nombre immense des défunts braillant tous ensemble, mais dans une indescriptible discorde.

Presque sans se concerter, les hommes détruisirent jusqu’au dernier les thanatophones encore en service et, dans le silence enfin revenu, ils décidèrent d’absoudre en bloc toutes les exactions, malversations et mauvaises actions commises ou révélées à cause ou par cette invention diabolique. Les professions de médium et autres amateurs de guéridons ne se remirent jamais de ce choc et disparurent, leurs praticiens se convertissant en cartomanciens et diseuses de bonne aventure, davantage tournés vers le futur et ses incertitudes que vers les morts et leurs attitudes.

Petit à petit, le monde reprit son rythme et récupéra de ces émotions. Mais les choses ne furent plus les mêmes qu’auparavant, car un mystère était irrémédiablement tombé, une question fondamentale avait définitivement trouvé sa réponse. Les différentes religions tentèrent de reprendre le contrôle sur la foi en la transcendance, qui était depuis toujours une importante partie de leurs fonds de commerce. Mais il était trop tard, car c’était désormais une évidence pour tous : la Vie ne se limitait pas à la vie terrestre. Il y avait autre chose, après, qui donnait tout son sens au passage sur cette Terre. Et les hommes ne furent plus jamais les mêmes…


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