Du côté du mal

Les ordres sont clairs : occuper le village. Ce qui est également clair, même si ce n’est pas dit, c’est que toute la population doit être expulsée. On les charge sur les camions, et ils sont emmenés ailleurs. Je ne sais pas où, mais je sais qu’ils ne reviendront pas. J’aime les ordres clairs.

Et j’aime cette odeur de peur lorsque nous approchons. Ils nous voient arriver. Parfois, ils tentent de se cacher, parfois ils s’avancent vers nous, espérant peut-être nous amadouer, parfois ils essaient de fuir. Mais ça ne change rien, car nous avons nos ordres, et ils sont clairs comme l’est la situation : ils sont les vaincus, nous sommes les vainqueurs, les maîtres.

J’ai trois hommes avec moi. C’est moi, le chef. Première maison, ouverte, mais vide. Les occupants ont renversé quelques objets pour faire croire que l’endroit est abandonné, mais il n’y a pas de poussière. J’ai l’habitude, ils ont dû partir se planquer dans le coin. Ils n’iront pas loin, on les traque déjà.

Deuxième maison, ils sont assis autour de la table, têtes baissées, soumis, angoissés, tremblants. Le père, la mère, un garçon de 15 ans. Je m’avance, suivi par mes soldats. Je fais basculer un meuble, qui tombe bruyamment. L’homme sursaute. La femme tremble plus fort. Le gamin se crispe. Ils serrent contre eux quelques objets qu’ils ont préparés à la va-vite, car ils ont compris qu’on va les emmener. Je fais un geste pour leur dire de sortir. Ils se lèvent. J’en fais un autre pour qu’ils laissent leurs affaires ici. Ils hésitent, puis ils obéissent encore. Ils n’auront plus besoin de ces choses.

Troisième maison, abandonnée. Quatrième. Nous devons défoncer la porte. Un type est dissimulé dans l’ombre, au fond du couloir. Il nous tire dessus avec un petit pistolet et touche un de mes hommes. Nous ripostons, il tombe sous les yeux de sa femme, qui crie. Nous l’abattons aussi. La blessure de mon soldat est légère, heureusement. Nous pouvons continuer.

Dans l’habitation suivante, ils sont quatre, qui pleurent comme des gosses, même l’homme. J’ai honte pour lui. Il ne réagit pas quand je menace sa femme. Je le laisse vivre avec ça, pour le temps qui lui reste…

Une autre, une autre encore. Nous arrivons au bout de la rue, à la dernière maison, dont la porte est barricadée de l’intérieur par un empilement de meubles. Nous poussons plus fort, tout cède et nous entrons. Là, dans la pénombre, il y a une femme et deux enfants. La femme se place devant eux dans un geste dérisoire pour les protéger. Elle me rappelle ma mère. Je la repousse et je fais signe à mes hommes d’emmener les gosses. L’aîné doit avoir neuf ans et le second cinq ou six. Ils sont blottis l’un contre l’autre, de la peur plein les yeux, plein les corps. Ah, cette odeur de peur, qu’elle me rend plus puissant, plus ferme ! Je sais que grâce à cette énergie, je vais avoir la force d’assouvir ma faim de justice et de vengeance.

La femme se jette à mes pieds. Elle ne dit rien, mais elle m’implore du regard en gémissant. Je sais ce qu’elle tente de faire. Elle veut toucher ma pitié, elle veut m’attendrir, elle veut me faire plier. Mais elle n’y parviendra pas. Je sens monter en moi la colère et la haine contre ceux qui cherchent à m’affaiblir. Plus elle supplie, plus je suis résolu. Je la frappe. De toutes mes forces, avec la crosse de mon arme. Elle tombe, le visage en sang, tandis que ses gosses commencent enfin à pleurer.

Je me détourne d’elle et je m’avance vers les enfants. À nouveau, elle se roule à terre devant moi, à genoux, à quatre pattes, comme un animal. Je sais qu’elle est prête à tout, comme une bête, comme une faible proie qui croit noble de se sacrifier pour sauver ses petits. Elle me dégoûte.

Mes hommes sortent de la maison avec les enfants tandis que la femme nous suit. Je vais devoir la punir pour sa stupidité, pour sa faiblesse.

Elle crie aussi, à présent. Si elle savait ce qui l’attend, elle crierait encore plus. Elle est aux abois, elle accepterait n’importe quoi pour un peu d’espoir. Mais même si elle avait vingt ans de moins, je n’en profiterais pas. Ce n’est pas cela qui a de la valeur, pour moi. Le moment approche, le meilleur, celui que j’espérais depuis que j’ai débusqué ces trois-là dans leur tanière. Car j’ai su de suite que j’allais me venger sur cette femme.

Je lui dis qu’elle peut sauver un de ses enfants. Un seul, celui qu’elle veut, mais c’est elle qui doit le choisir.

Elle me regarde. Dans ses yeux passe un éclair de reconnaissance. Puis elle comprend, elle réalise. Je ne lui accorde pas le droit de sauver un gosse, je lui impose le devoir de condamner l’autre. Elle a pensé qu’elle pourrait choisir celui qu’elle va sauver, mais en fait, elle doit désigner celui qui sera sacrifié.

Elle a peur (Oh, cette peur !) que je change d’avis, que je lui enlève ses deux petits. Elle se détourne, se rue vers eux sous les rires de mes hommes. Elle prend contre elle le plus petit, le serre et l’embrasse. Puis elle croise le regard de l’autre. Je sais ce qu’elle y voit. Elle lâche le premier gosse, saisit le second, puis elle s’interrompt encore, se retourne vers le premier, refait un pas vers l’autre, puis s’arrête, revient, repart, se fige à égale distance de ses deux moutards.

Elle choisit l’un, puis immédiatement se reprend et se décide pour l’autre. Elle ne pleure plus, les morveux ne crient plus. Eux aussi ont compris, je le sais. Je sais, car j’ai l’habitude, qu’elle va à présent revenir vers moi. Elle vient. Elle s’approche, m’implore à nouveau, croyant par ses pleurs me faire fléchir, alors qu’au contraire chacune de ses larmes, chacun de ses mots ne fait que renforcer ma détermination. Je ne cèderai pas devant cette faiblesse. Ma haine grandit encore. Les hommes continuent à rire de plus en plus fort, mais pas moi. Je toise la femme à mes pieds, je la domine de tout mon corps, de toute ma force, de toute ma vengeance. De ma vengeance, oui, et de ma vieille souffrance.

Elle comprend que je ne changerai pas d’avis. Alors, brusquement, elle cesse de geindre, elle retourne vers ses enfants, vraiment décidée cette fois à en sauver un. Mais à peine est-elle près d’eux que son courage la quitte. En sauver un, mais lequel ? Et lequel laisser ? Lequel regarder partir, seul, vers la mort ? Elle l’imagine emmené, qui pleure en tendant les bras vers elle. Pourquoi l’autre, maman ? Pourquoi pas moi ? Son hésitation revient, sa faiblesse est palpable.

Stupide femme. Elle va perdre les deux, car elle est trop faible pour en sauver un. Il lui serait tellement facile de saisir le plus proche et de s’éloigner sans se retourner. Je ne m’y opposerai pas, mais elle en est incapable. Elle est trop faible, trop fragile, elle chancelle devant le choix, elle vacille face à la peur de se tromper, cette peur qui sent bon et qui la pousse à l’erreur.

Mes hommes ne rient plus. Les enfants ne crient plus. Seule la femme continue de pleurer. Alors, je donne l’ordre qu’on emmène les deux gosses. Elle, d’un coup, se décide. Elle croit savoir lequel sauver, pressée par l’urgence et la mort. Elle croit savoir lequel prendre et lequel laisser. D’un coup, elle est sûre. Elle hurle, elle prie, elle promet, elle menace, même.

Mais il est trop tard. Le camion démarre, avec ses enfants et les occupants du village, sauf elle. Mes hommes et moi montons dans un autre véhicule et nous nous éloignons, abandonnant la femme en train de brailler et de pleurer au milieu de ces ruines. Elle court derrière nous, derrière ses gosses. Elle devra vivre avec ça, elle aussi.

Assis dans ce fourgon cahotant et puant, je baisse la tête et je me souviens. Je me rappelle, il y a tant d’années, de cette autre guerre, dans un autre pays. Les attaques, les armes, la mort. Mon père qui n’est plus revenu, la peur qui puait. Et ces soldats venus chez nous, si grands, si puissants, si forts que rien ne pouvait les dévier de leur mission, pas même ma mère qui les implorait.

C’était il y a si longtemps, j’étais si petit, si frêle, si vulnérable. Mais malgré le temps qui est passé, je revois le visage de celui qui a accordé à ma mère le droit de choisir l’un de ses enfants.

Elle en a été incapable. Elle n’a pu choisir aucun de nous, et nous avons tous été emmenés. Je me rappelle la peur, la pisse à l’odeur de peur qui coulait le long de mes jambes, la brûlure de la mort qui approchait tandis que nous nous éloignions, les cris des autres, les rires des hommes, et ma mère qui est restée là-bas.

Pourtant, j’ai survécu. Aujourd’hui, je suis puissant à mon tour. Un jour, peut-être, je me sentirai vengé, repu. Mais pas aujourd’hui. Pas encore…

Du côté de la mort

Ils sont arrivés dans notre village. Déjà, ceux des alentours ont été envahis et occupés. Que s’est-il passé là-bas ? Nous l’ignorons tous. Certains ont essayé d’en apprendre davantage, mais en vain. La vieille Denise est allée voir, mais elle n’est pas revenue. Il ne reste ici que les vieux, les gosses, et quelques femmes comme moi. Que font-ils des habitants ? J’ai peur. Pour mes enfants, surtout.

Leurs camions sont passés dans la rue avant de s’arrêter. Il y en a d’autres juste après les dernières maisons, et d’autres encore près du puits. J’entends le bruit des bottes et je sens mes enfants trembler. Je les serre contre moi et j’éteins la lampe à pétrole. L’obscurité peut rassurer, parfois, quand elle donne l’impression d’être plus près les uns des autres.

Ils sont chez Julienne, à quelques maisons de la nôtre. Elle a décidé de tenter la fuite, d’essayer de leur faire croire que sa demeure est vide. Je lui ai dit d’être prudente, de bien se cacher, parce que s’ils la rattrapent… Des bruits de pas, encore. Puis quelqu’un qui court.

Des chocs sourds. Ils défoncent une porte, je pense. Ils doivent être chez le vieux Louis, qui a juré d’en abattre un. Mon Dieu ! Pourvu que… Un coup de feu, sec, suivi d’un cri et de plusieurs autres tirs. Le calme est à peine revenu que j’entends hurler la mère Edmonde. C’est elle, j’en suis sûre. Ils sont bien chez Louis. Encore un coup de feu, et le silence. Edmonde ne crie plus. Je serre mes enfants un peu plus fort, pour qu’ils ne voient pas les larmes sur mes joues, et pour étouffer mes tremblements.

D’autres bottes. Ils sont à présent chez Quentin, qui a été renvoyé du front, tellement il a perdu la tête. Que pourrait-il faire, le malheureux ? Les bruits de pas se rapprochent de nous. Des portes ouvertes, des portes refermées, des ordres aboyés. Toujours plus près de nous. Mon cœur bat, je sens ceux de mes petits blottis contre moi.

La porte s’ouvre brusquement. Si brusquement que je sursaute et que mes yeux sont éblouis par la lumière qui pénètre. Quatre hommes s’avancent vers nous. Sans réfléchir, je me place devant mes enfants. Le type qui est le plus près sourit en nous regardant. C’est lui le chef, je le vois à son attitude, à son regard hautain, à ses galons.

Il me repousse violemment d’un bras, je suis si légère, et il fait signe aux autres d’emmener mes enfants.

Je ne veux pas ! Je me jette à ses pieds, je m’accroche à lui, je balbutie, je ne sais même pas ce que je lui dis, mais je ne veux pas qu’il prenne mes petits. Qu’il me prenne, moi, qu’il me tue, qu’il me torture, qu’il se serve de moi pour passer sa colère, mais pas mes enfants, non, pas mes enfants, pas mes enfants !

Avec la crosse de son arme, il me frappe de toutes ses forces. Et il en a beaucoup, de forces. Il mange souvent, lui, et suffisamment. Je tombe sur le sol, le goût du sang dans la bouche, des dents cassées, un œil fermé, mais je ne ressens pas de douleur. Pas encore. J’entends mes enfants pleurer. Je connais leurs pleurs. Je sais lesquels signifient qu’ils sont fatigués, lesquels signifient qu’ils ont faim, lesquels qu’ils ont froid, lesquels qu’ils ont peur. Là, ils sont terrorisés. Je ne les ai jamais entendu pleurer comme ça, parce qu’ils n’ont jamais eu peur comme ça. Jamais la mort n’a été aussi proche, je le réalise, même le jour où mon René est parti pour se battre et qu’il n’est jamais revenu. Jamais, jamais, jamais je ne laisserai mes petits, mes tout petits.

Mais je suis moi aussi toute petite devant ces soldats, devant leurs armes, devant leur violence, leur haine incompréhensible. Je ne les connais pas. Ils ne me connaissent pas. Comment se haïr ?

Je me jette à nouveau aux pieds de l’homme. Je ne pense même pas qu’il pourrait encore me frapper. Ça m’est égal. Qu’il frappe, qu’il se venge de je ne sais quoi. Mais qu’il s’éloigne de mes petits !

Ils entraînent mes enfants, qui continuent à pleurer en me regardant, hors de la maison. Je les suis. Nous avons peur. Nous avons si peur que je peux en sentir l’horrible odeur.

Je vois les autres habitants du village sur les camions. Sauf le vieux Louis et son Edmonde. Je comprends que nous allons tous mourir. Je ne sais pas où ils vont nous emmener, mais je devine avec certitude qu’aucun n’en reviendra. Nous allons partir vers notre mort, tous, même mes enfants. Je ne veux pas. Je sens des sanglots monter dans ma gorge. Mais pourquoi, pourquoi ?

À ce moment-là, le soldat me dit que je peux sauver un de mes petits. Celui que je veux. Je n’ai qu’à le choisir.

Pendant un moment, j’ai un élan de reconnaissance. Je ne vois qu’une chose : un de mes enfants vivra. Puis je réalise à quoi cet homme m’a condamnée. À choisir lequel de mes enfants va mourir, être sacrifié à sa haine.

J’ai peur qu’il change d’avis. Sous les rires des autres soldats, je me rue vers mes enfants et je saisis le plus petit dans mes bras pour l’embrasser. Il n’a que cinq ans ! Il ne comprend évidemment pas ce qui se passe, mais il baigne dans cette peur depuis si longtemps… C’est lui que je vais sauver, bien sûr, le plus jeune, le plus innocent, le plus fragile, le plus… Je regarde mon autre enfant. Comme il est l’aîné, je l’ai toujours vu grand, mais il a neuf ans seulement. Ces quelques mois de plus sont-ils suffisants pour le condamner ? Pour le juger moins pur, moins ingénu, moins précieux ? Et même si cela était ?

Je repose le petit et je me dirige vers l’autre, je le touche, il fait un pas vers moi. Oui, mais le plus jeune ? Pourrais-je le laisser ? Ne pas le choisir ? Je le regarde. Je me tourne vers le plus grand… Ils ne pleurent plus, ils ne crient plus. Il n’y a plus que les battements de mon cœur et les rires des soldats. Le chef ne rit pas, lui. Je vais vers lui, je l’implore du regard. Pourquoi fait-il cela ? Je peux comprendre qu’il ait des ordres. Je peux comprendre qu’il nous emmène. Je peux comprendre qu’il nous tue. Je peux même imaginer qu’il aime cela. Mais pourquoi m’imposer ce choix impossible et obligatoire ? N’a-t-il pas des enfants, lui ? N’a-t-il pas une famille ? Il a une mère, bien sûr, ou il l’a eu… Je pleure encore, je ne peux plus me tenir debout tant mes jambes tremblent et je glisse au sol. L’homme va-t-il croire que je rampe devant lui ? Quelle importance ? Quelle est sa souffrance, pour qu’il y ait en lui autant de haine, autant d’horreur ? Je la subis, mais lui la vit, elle est en lui !

Je me reprends. Au diable la faiblesse de mon corps, la vie de mes enfants est en jeu. Je ne peux en sauver qu’un, par la volonté de ce diable, mais au moins je peux le faire. Je me redresse brusquement, je cours à nouveau vers mes petits, je tends les bras vers eux, vers lui, non, vers lui, non, je ne sais lequel. Je ne sais comment choisir. L’un est plus petit, mais l’autre a tant de mérite. Il n’a pas eu d’enfance, avec cette guerre, m’aidant comme un grand depuis la disparition de mon René. N’aura-t-il pas non plus d’avenir ?

Mais l’autre, le plus jeune, le plus frêle, le plus dépendant, vais-je le laisser emporter par la mort ? Va-t-il partir seul, abandonné par sa mère même ? L’aîné, alors. Vais-je le laisser mourir avec ce vide de l’abandon en lui ? Peut-être même plein de haine pour moi ?

Je remarque que les hommes ont cessé de rire. Ils avancent vers nous et prennent mes enfants, les poussent vers un camion. Je hurle. Je me signe. Je promets n’importe quoi, ce qu’ils veulent, mon amour, les flammes de l’enfer, ce qu’ils veulent, mais qu’ils laissent mes enfants, qu’ils laissent mes petits, mes tout-petits, mes bébés, l’avenir, la vie, l’espoir…

Je parviens à m’approcher de l’un, puis de l’autre. Les hommes me repoussent. Trop tard, disent-ils. Non. Pas trop tard. Pourquoi ? Pourquoi n’ai-je pas pris mon enfant, celui-ci, pourquoi ? Je sais, maintenant. Je sais lequel. Laissez-moi le prendre, laissez-moi le sauver. Tant pis, tant pis pour l’autre, tant pis pour moi, tant pis, laissez-moi le prendre, je vous en supplie, laissez-moi…

Ils poussent mes petits, hurlants, dans le camion. Ils les tassent avec les autres, mes voisins, qui ne font pas un geste vers mes enfants, de peur de déplaire aux monstres. Ils démarrent. Je crie, je hurle, je pleure, je cours, je cours derrière le fourgon, dans la poussière, dans la nuit qui est tombée sur moi. Je les vois qui s’éloignent, mes petits, mes petits, je n’ai pas pu choisir, je n’ai pas été capable, pas assez forte, pas assez sûre, je cours, je chute, pas assez, mes petits, mes tout-petits…


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