Note : Cette nou­velle a été écrite à la suite d’un défi lan­cé entre six amis. Il s’agissait d’écrire une his­toire à par­tir du vers de la chan­son de Bras­sens : Il suf­fit de pas­ser le pont. Les autres par­ti­ci­pants (par ordre alpha­bé­tique et avec le lien vers leurs œuvres lorsqu’il existe) sont :

  • Ber­na­dette Orge­val (Hadès)
  • Chris­tian Épalle (Ver­tige)
  • Éric Téhard (Bon bai­ser de la Mogre)
  • G@rp (Regarde la route, docu­men­taire roman­cé)
  • Vincent Cuo­mo (Le pont, la brute et le truand)

(Un fichier PDF avec l’ensemble de ces œuvres est dis­po­nible en cli­quant ici.)

 

La clé des chants

L’histoire que je vais te racon­ter aujourd’hui aurait pu être une his­toire vraie. En effet, deux des per­son­nages, Anna et Nils, existent réel­le­ment. Leurs pré­noms sont écrits sur un des très nom­breux cade­nas d’amour accro­chés au para­pet du pont des Arts, à Paris. Celui qui a inven­té le conte qui va suivre ne les connaît pas, ne sait pas d’où ils sont venus pour se livrer à ce tendre rituel ni ce qu’ils sont deve­nus par la suite.

Mais même si cette petite fable roman­tique ne com­porte pas de rebon­dis­se­ments pas­sion­nants ni de sus­pense hale­tant, elle acquiert une conno­ta­tion par­ti­cu­lière par le simple fait que ces deux per­sonnes ignorent qu’elles sont les héros d’une fic­tion.

À pré­sent, je prends ma voix de nar­ra­teur offi­ciel, et je com­mence…

LaCléDesChants

Anna et Nils, main dans la main, marchent sur le quai de Conti et longent les boîtes des bou­qui­nistes fixées au para­pet, la plu­part encore fer­mées en ce milieu de same­di matin. Ils viennent de la ban­lieue sud par le RER Saint-Michel, et cette petite balade jusqu’à leur des­ti­na­tion ajoute, aux yeux de la jeune femme, une touche roman­tique à la démarche qu’ils accom­plissent. Ils par­viennent en vue de l’Institut de France dont le dôme est éclai­ré par les rayons du soleil rasant les toits pari­siens. Le pont des Arts est là, arpen­té par plu­sieurs pro­me­neurs, mais encore loin de l’affluence qu’il subi­ra dans l’après-midi.

En sou­riant et les doigts tou­jours entre­mê­lés, ils montent les quelques marches qui per­mettent aux pié­tons de pas­ser du trot­toir au célèbre pont. Nils chan­tonne un air de Georges Bras­sens :

« Si, par hasard

Sur l’Pont des Arts

Tu croises le vent, le vent fri­pon

Pru­denc’, prends garde à ton jupon… »

Il y a en effet un léger vent sur la Seine, mais Anna, vêtue d’un jean, ne redoute guère les assauts polis­sons de son souffle. Nils et elle avancent, le plan­cher dont est recou­vert le sol de la pas­se­relle vibrant sous leurs pas. L’île de la Cité darde vers eux son extré­mi­té telle la proue d’un navire fen­dant les eaux. Un bateau-mouche à demi rem­pli de tou­ristes pho­to­gra­phiant à tout va les berges du fleuve s’éloigne en direc­tion de l’amont.

Les amou­reux s’arrêtent au milieu du pont. Anna, légè­re­ment plus petite que son com­pa­gnon, lève les yeux vers lui en se blot­tis­sant dans ses bras. Ils échangent un bai­ser. Elle se sent tel­le­ment en sécu­ri­té quand Nils la serre contre lui ! Rien de fâcheux ne peut lui arri­ver, la simple pré­sence de Nils et la ten­dresse qu’il a pour elle suf­fisent à la pro­té­ger.

Nils, pour sa part, ne détourne pas le regard du visage sou­riant d’Anna. Avec ses yeux vifs qui le font pen­ser à un écu­reuil, ses che­veux bruns et fins, ses pom­mettes roses et sa bouche rouge, elle est à l’évidence la plus ravis­sante fille qu’il a eu la chance de croi­ser. Et elle est là, contre lui, pal­pi­tante d’amour et de désir !

« On y va ? » demande-t-il, connais­sant évi­dem­ment la réponse.

Anna émet un petit rire.

« On est là pour ça, non ? »

Nils tire de sa poche un cade­nas sur lequel ils ont ins­crit leurs pré­noms. Ils sont bien conscients qu’ils se livrent là à un rituel naïf et ridi­cu­le­ment roman­tique, mais ils sont trop épris l’un de l’autre pour accor­der de l’importance à de tels argu­ments.

Leur cade­nas va rejoindre les mil­liers de ses sem­blables, déjà accro­chés par d’autres amou­reux aux grilles des para­pets, de chaque côté de la pas­se­relle, qu’ils alour­dissent d’un poids consi­dé­rable. Anna et Nils ont un peu de mal à trou­ver un espace libre dans cette jungle métal­lique et ver­rouillée, et optent pour un empla­ce­ment légè­re­ment déga­gé — qui ne devrait pas le res­ter long­temps — sur la ram­barde côté aval.

C’est Anna qui a la clé. Elle l’introduit dans la ser­rure sans se dépar­tir de l’éternel sou­rire qui la rend si char­mante, et ouvre le méca­nisme. Un peu gênée mal­gré tout, elle jette un coup d’œil cir­cu­laire pour véri­fier que per­sonne ne les observe, puis s’accroupit près de son com­pa­gnon pour sus­pendre à la grille le sym­bole de cette pro­messe mutuelle. Clic ! L’anse est refer­mée, scel­lant leur union avec la résis­tance de l’acier trem­pé.

Ils se redressent et échangent encore un bai­ser. Nils tire de sa poche son smart­phone et l’allume en mode vidéo. Car ils veulent immor­ta­li­ser la suite… Appa­reil tenu à bout de bras, il filme Anna et lui-même en train de lan­cer la clé dans la Seine, par-des­sus leur épaule. L’important est que nul ne pour­ra plus jamais ouvrir le cade­nas et les désen­chaî­ner l’un de l’autre, preuve inoxy­dable de leur ten­dresse mutuelle.

Tout en étrei­gnant Anna, Nils éteint à tâtons son télé­phone et le remet dans sa poche. Il peut ain­si ser­rer à deux bras la jeune femme contre lui. Ils s’embrassent, le reste de l’univers dis­pa­raît. Nils caresse le dos de sa com­pagne, lais­sant ses mains des­cendre un peu plus bas que de rai­son. L’une d’elles glisse vers les hanches, puis le ventre d’Anna, et remonte dan­ge­reu­se­ment vers ses seins dur­cis. Elle le repousse en riant.

« Chhhhh ! Pas ici, voyons ! »

Le monde exté­rieur réap­pa­raît bru­ta­le­ment dans leur vie. Anna balaye une nou­velle fois les alen­tours du regard : per­sonne ne semble avoir été témoin du geste de son com­pa­gnon. Elle embrasse à nou­veau Nils, qui reprend aus­si­tôt ses caresses.

« Arrête, je te dis !

— Pour­quoi, tu n’aimes pas ?

— On est au beau milieu du pont des Arts. Tu ne vas pas me pelo­ter en public, quand même !

— Et si on ren­trait à la mai­son ? »

Avec un sou­rire espiègle, Anna regarde son amant.

« Déjà ? Je croyais que tu vou­lais pas­ser ce pont et conti­nuer vers le Forum des Halles, pour ache­ter je ne sais plus quoi…

— Fina­le­ment… Ça peut attendre, je pense. Et puis, j’ai peur qu’avec ce petit vent tu t’enrhumes, ma ché­rie. On ferait vrai­ment mieux de ren­trer…

— Oh ! Je te vois venir, toi… »

Ils s’embrassent encore lon­gue­ment, puis, après un der­nier coup d’œil vers le cade­nas, repartent en direc­tion de la rive gauche, vers le quai de Conti, le RER Saint-Michel et leur petit nid intime en ban­lieue sud…

.oOo.

Venu de Rouen, Greg vogue sur la Seine à des­ti­na­tion du port auto­nome de Bon­neuil-sur-Marne, en amont de Paris. Fils et petit-fils de mari­nier, mari­nier lui-même depuis vingt-cinq ans, il a par­cou­ru avec sa péniche tous les canaux et voies navi­gables de la France et de ses envi­rons. Pour­tant, et mal­gré sa grande expé­rience de la cir­cu­la­tion flu­viale, il appré­hende tou­jours ces quelques kilo­mètres de tra­ver­sée de la capi­tale. Au cours des der­nières années, la por­tion pari­sienne de la Seine s’est réso­lu­ment tour­née vers le tou­risme, et il est deve­nu de plus en plus déli­cat de pilo­ter une péniche au gaba­rit Frey­ci­net par­mi les nom­breux bateaux-mouches, vedettes de par­ti­cu­liers et res­tau­rants flot­tants. Sans oublier les pêcheurs, les bai­gneurs — car il y en a —, et les épaves, sou­vent encom­brantes, qui ne sont pas for­cé­ment visibles sous la sur­face. Ain­si, Greg a déjà subi des ava­ries à cause de fri­gos et autres appa­reils jetés des ponts, repê­ché des cadavres à quatre reprises, et per­cu­té assez de barques pour en perdre le compte.

Alors, chaque fois qu’il est contraint de voguer sur ce sinueux tron­çon de fleuve, il ne relâche pas son atten­tion ni ne se laisse dis­traire par le décor qui fait la joie des tou­ristes.

Pour­tant, c’est lors d’une escale à Paris qu’il a ren­con­tré, dans sa jeu­nesse, une vacan­cière pas comme les autres. Elle se pré­nom­mait Kady, venait de Qué­bec, et fut le grand amour de sa vie. Mais une barge repré­sente un espace bien trop exi­gu pour une fille habi­tuée aux vastes éten­dues du Cana­da, sans comp­ter les désa­gré­ments de cette exis­tence nomade qui plaît tant à Greg, né sur une péniche. Faire d’elle une bate­lière s’est révé­lé impos­sible. Après deux années de vie com­mune, dont une et demie de conflit, elle a quit­té Greg et est retour­née sur les rives du Saint-Laurent, qui lui conve­naient mieux que les berges des étroits canaux euro­péens. De cet amour per­du, Greg, res­té céli­ba­taire, a gar­dé le nom de son embar­ca­tion : La Qué­bé­coise.

C’est par le plus pur hasard que La Qué­bé­coise passe sous le pont des Arts au moment où Anna et Nils jettent la clé de leur cade­nas par-des­sus leur épaule. Elle rebon­dit sur les écou­tilles qui ferment les soutes de la péniche, et glisse entre elles.

Greg ne se rend évi­dem­ment compte de rien, concen­tré sur le pilo­tage à l’arrière du bateau. Il aban­donne dans son sillage les îles de la Cité et Saint-Louis, pour­suit vers le pont de Tol­biac et sort de Paris. Un peu plus loin, il laisse la Seine sur tri­bord et s’engage sur la Marne. Là encore, les obs­tacles à la navi­ga­tion sont nom­breux, et ce n’est qu’en début d’après-midi que la Qué­bé­coise est amar­rée dans la darse sud du port de Bon­neuil. Les dockers entre­prennent le déchar­ge­ment et, quand c’est ter­mi­né, Greg, comme à son habi­tude, ins­pecte le pont, les soutes et les écou­tilles. Il sait, car son père et son grand-père le lui ont répé­té inlas­sa­ble­ment, que les grosses ava­ries com­mencent par de petits accrocs. Alors, depuis tou­jours, Greg contrôle l’état de sa péniche après chaque voyage.

C’est ain­si qu’il trouve la minus­cule clé dans un recoin. Il se demande ce qu’elle ouvre, puis la glisse dans sa poche et pour­suit son tra­vail.

Après une semaine et une les­sive, Greg se sou­vient tout à coup de la clé lorsqu’il enfile le même pan­ta­lon.

Bien qu’il soit sûr qu’elle ne cor­res­pond à aucun cade­nas ni ser­rure de son bord, Greg fait le tour de La Qué­bé­coise pour véri­fier, car il est homme à ne jamais rien lais­ser au hasard. Puis, tout à fait cer­tain que l’objet ne vient pas de chez lui, il en conclut qu’il a été per­du par une des per­sonnes qui tra­vaillent sur le port de Bon­neuil, pro­ba­ble­ment un des dockers. Or, le len­de­main, il avait pour­sui­vi sa navi­ga­tion sur la Marne en direc­tion de l’est. Il avait pas­sé Meaux, Châ­teau-Thier­ry, puis il avait obli­qué sur Châ­lons-en-Cham­pagne et Vitry-le-Fran­çois, où il avait emprun­té le canal qui va de la Marne au Rhin par Bar-le-Duc et Toul. Il se trouve à pré­sent à Nan­cy, loin de la région pari­sienne.

.oOo.

La semaine qui s’est écou­lée a été dif­fi­cile pour Anna. Après le magni­fique week-end vécu avec Nils dans un état proche de la fusion, ils avaient repris le col­lier le lun­di matin. Mal­gré sa jeu­nesse, elle est déjà secré­taire dans une socié­té spé­cia­li­sée en for­ma­tion pour adultes, et consacre une bonne par­tie de ses jour­nées à jon­gler avec les plan­nings, accor­dant les emplois du temps des ins­truc­teurs et ceux des sta­giaires avec les modi­fi­ca­tions de der­nière minute et les impé­ra­tifs de cha­cun. C’est un tra­vail stres­sant qui néces­site beau­coup d’attention. Aus­si, ses soi­rées sont d’une grande impor­tance, car elles lui per­mettent de se vider la tête et de se res­sour­cer dans le petit appar­te­ment qu’elle a déco­ré avec goût.

Mais depuis quelques jours, Anna res­sent une sorte d’absence, comme si un élé­ment vital fai­sait défaut. La jeune femme cherche de quoi il s’agit, et pâlit en com­pre­nant : Nils et elle n’ont pas fait l’amour depuis le dimanche pré­cé­dent ! Elle se demande ce qui est pire, le fait lui-même, ou qu’elle ne s’en soit pas ren­du compte plus tôt, que cela ne lui ait pas man­qué davan­tage.

De son côté, Nils est pro­fes­seur d’histoire-géo en col­lège. Incul­quer des connais­sances à des ado­les­cents est pro­ba­ble­ment l’un des métiers les plus dif­fi­ciles qui soient. Il doit sup­por­ter la mau­vaise volon­té des élèves, les pro­vo­ca­tions dont ils sont les auteurs et le bruit fré­quent de presque trente gosses par­lant en même temps. Il doit aus­si faire preuve d’autorité, et res­ter calme en toute situa­tion, ou en tout cas faire croire qu’il l’est. Pour lui aus­si, les fins de jour­nées sont atten­dues avec impa­tience, et le retour dans leur loge­ment est une plon­gée dans la dou­ceur et la tran­quilli­té.

Pour­tant, il se sent étran­ge­ment décon­nec­té d’Anna, ces jours-ci. Il appré­cie tou­jours la beau­té de la jeune femme, bien sûr, mais… il ne la désire plus avec autant de force. Les excès sexuels du week-end pré­cé­dent l’ont sans doute satu­ré, néan­moins la simple pré­sence de sa com­pagne l’irrite. A-t-il seule­ment besoin d’être seul, ce qui est com­pré­hen­sible et qui arrive même aux plus aimants ? Non. Il n’a pas envie de s’isoler, c’est Anna qu’il ne veut plus voir.

Pour­tant elle est là, à ses côtés, et la vie com­mune qui depuis deux ans les comble de bon­heur devient subi­te­ment et sans rai­son un poids. Comme si quelque chose, entre eux, venait de dis­pa­raître ou d’être per­du.

.oOo.

Suzanne est née à Nan­cy. Des années aupa­ra­vant, jeune fonc­tion­naire, elle est « mon­tée » à Paris pour y tra­vailler dans divers bureaux de poste. Sitôt arri­vée dans la capi­tale, elle a dépo­sé une demande de muta­tion pour retour­ner en Lor­raine, mais les places sont rares, les files d’attente longues, et la patience de mise.

Les années ont filé, et Suzanne ne s’est jamais com­plè­te­ment ins­tal­lée. Elle a rési­dé dans un appar­te­ment du XIe arron­dis­se­ment, a eu des copains, est sor­tie de temps en temps à des soi­rées ciné, boîte, fêtes ami­cales, a eu des amants… mais même après plu­sieurs années elle s’est tou­jours sen­tie de pas­sage. À chaque période de congés, chaque week-end, elle est ren­trée dans sa famille à Nan­cy. Chez elle, comme elle dit. Elle a vécu dans le tran­si­toire, dans l’attente d’un retour au pays, sans pro­fi­ter de ce que la capi­tale pou­vait lui offrir, sans se lier à per­sonne en aucune manière, et sans voir filer le temps.

Durant toutes ces années, Suzanne s’est conten­tée d’exister. Elle a fait de sa vie une salle d’attente, espé­rant le pro­chain week-end, les pro­chaines vacances, la pro­chaine occa­sion d’aller dans sa ville, espé­rant cette muta­tion comme une paren­thèse refer­mée, qui rédui­rait tout ce qui s’est pro­duit dans l’intervalle à une suc­ces­sion de faits sans inté­rêt. Ses jours se res­sem­blaient, et tous les moments de son exis­tence, y com­pris ceux pas­sés à Nan­cy, bai­gnaient dans la rou­tine et la mono­to­nie. Elle aurait du mal à se sou­ve­nir, même approxi­ma­ti­ve­ment, à quelle époque elle a ren­con­tré telle amie ou a vécu tel évé­ne­ment impor­tant.

Après deux décen­nies de pro­vi­soire, l’affectation tant dési­rée a fini par lui être accor­dée. Suzanne refer­ma alors la porte de son appar­te­ment et de ces années à ses yeux négli­geables, et elle retrou­va défi­ni­ti­ve­ment sa Nan­cy natale et les charmes de la place Sta­nis­las : son exis­tence com­men­çait enfin.

L’illusion fut de courte durée. Elle réa­li­sa bien vite que son prin­temps était ter­mi­né, et l’été déjà bien enta­mé.

Elle com­prit avec regrets qu’elle avait lou­pé le train de sa vie, et qu’il ne repas­se­rait pas par sa gare. Suzanne ne s’était jamais enga­gée amou­reu­se­ment, n’avait jamais eu de vrais amis, ni fait de pro­jets, sauf celui de reve­nir en Lor­raine. Une fois de retour, elle décou­vrit qu’il y man­quait l’essentiel, et que cet essen­tiel ne se trou­vait en aucun lieu, mais en un autre temps, défi­ni­ti­ve­ment révo­lu.

La qua­ran­taine pas­sée, elle mène à Nan­cy une vie aus­si morose et insi­pide que celle qui fut la sienne à Paris. Elle se rend chaque matin à pied dans le petit bureau de poste de la rue Saint-Dizier où elle a été affec­tée, non loin de sa chère place Sta­nis­las et pas très loin non plus du port sur le canal. Elle rentre le soir dans son appar­te­ment iro­ni­que­ment situé rue du Joli-Cœur. Pen­dant son temps libre, elle voit ses parents et fré­quente quelques col­lègues et amis d’enfance, mais elle sort peu. Il lui arrive d’aller pen­dant de brèves périodes chez sa sœur ins­tal­lée près de Dijon avec sa famille ; mal­gré tout, elle n’est jamais vrai­ment par­tie en vacances et n’a jamais visi­té une autre région.

C’est à son comp­toir pos­tal qu’un same­di matin elle croise la route de Greg, venu ren­voyer la petite clé à Bon­neuil-sur-Marne par cour­rier, accom­pa­gnée d’un mot d’explications.

.oOo.

Nils est sor­ti de bon matin, pen­dant qu’Anna dor­mait. Ou fai­sait sem­blant de dor­mir, car elle n’a pas fer­mé l’œil de la nuit. La veille, il l’a aver­tie de son inten­tion de pas­ser le dimanche chez un ami.

Sans elle.

Il est allé chez son vieux copain Jean-Yves, à Bagneux. Les deux hommes se sont connus au col­lège, ont fait les quatre cents coups ensemble, et ne se sont pra­ti­que­ment pas quit­tés pen­dant une dizaine d’années. Puis Jean-Yves s’est enga­gé dans la marine, a embar­qué à bord d’un bâti­ment mili­taire, et les deux com­plices ne se sont pas vus pen­dant trente-sept mois consé­cu­tifs. Leur ami­tié n’a pas souf­fert de cette longue sépa­ra­tion, mais ils ont appris à la vivre de manière moins fusion­nelle. Tou­te­fois, dès que l’un des deux a un sou­ci ou un bon­heur à par­ta­ger, il se tourne vers l’autre.

C’est donc tout natu­rel­le­ment que Nils s’est ren­du auprès de son ami. Anna ne lui a pas deman­dé chez qui il allait, elle connaît la réponse.

Jean-Yves ne dit pas grand-chose. Nils n’est pas venu chez lui pour l’entendre, mais pour être écou­té, et l’autre le sait. Il a besoin de par­ler, de par­ler beau­coup, et il ne s’en prive pas. Une bière à la main, il explique lon­gue­ment à l’ancien marin pour­quoi il aime tant Anna, et com­ment il ne res­sent plus cet amour bien qu’elle lui soit indis­pen­sable. Pour­tant la pré­sence de la jeune femme lui pèse. Mal­gré tout, dès qu’il s’éloigne d’elle, comme en ce moment-là, elle lui manque. Il s’en veut de s’être absen­té un dimanche, un des rares jours où ils peuvent être ensemble. Cepen­dant, il n’aurait pas sup­por­té de la voir toute la jour­née s’agiter, ni d’entendre sa voix, ni de lui par­ler.

Encore moins de lui faire l’amour, ce qu’il ne com­prend pas lui-même. Elle est d’une grande beau­té et il la désire. Tou­te­fois dès qu’il est en pré­sence de la jeune femme, ce désir fond comme neige au soleil.

Com­ment une telle chose peut-elle se pro­duire ? Com­ment tout ce qui l’unit à Anna s’est-il bru­ta­le­ment éteint ? Tout allait pour le mieux jusqu’au week-end pré­cé­dent, et brus­que­ment… le vide !

« Je suis fou d’elle, répète-t-il à Jean-Yves. C’est la femme de ma vie, je ne peux pas vivre sans elle. Mais quand elle est là… Je ne sais pas ce qui se passe, elle m’énerve. Sa pré­sence m’insupporte. Et quand on n’est pas ensemble… Je me sens tout nu, tout dému­ni.

— Et ça t’a pris d’un coup ?

— D’un coup ! Le week-end der­nier, on a été… »

Nils hésite. Il se rend compte du ridi­cule de ce qu’ils ont fait, mais il n’a jamais rien caché à son ami.

« On a été accro­cher un de ces cade­nas d’amour, sur le pont des Arts, avec nos noms écrits des­sus. Je sais, c’est stu­pide, c’est fleur bleue, c’est cucul, c’est tout ce que tu vou­dras. Mais c’est comme ça, on avait envie de jouer à ce jeu-là. Ensuite, on est ren­trés chez nous et on a pas­sé deux jour­nées… tor­rides ! Le lun­di, la reprise a été dure. Et depuis, plus rien. Je suis ren­tré chez nous le soir, et quand je l’ai vue… Je ne sais pas com­ment te dire. J’avais envie d’être ailleurs. Ou qu’elle ne soit pas là, plu­tôt. Je ne sais vrai­ment pas. On ne s’est presque pas par­lé de la soi­rée. On a man­gé, on a regar­dé la télé, on s’est cou­chés. Méca­ni­que­ment. Le mar­di, on est par­ti cha­cun de son côté. Je me suis retrou­vé dans le métro, et là, elle m’a man­qué ! Vache­ment. J’avais envie de faire demi-tour, de l’appeler, qu’on se retrouve. Je vou­lais m’excuser, la ser­rer dans mes bras, l’embrasser… Bien sûr, je ne pou­vais pas. La jour­née a été très longue, j’avais tel­le­ment hâte de ren­trer. Le soir, je suis arri­vé avant elle, j’ai pré­pa­ré un bon petit repas, mais quand elle a été là… ça a recom­men­cé. De nou­veau, la gêne, la las­si­tude. Presque de la répul­sion. Je n’y com­prends rien. Ce n’est pas comme si on ne s’aimait plus, là, ce serait simple. Jus­te­ment, je l’aime, elle m’aime, cepen­dant… un truc est comme per­du.

— Et elle, elle res­sent la même chose ? »

Nils regarde Jean-Yves avec un air éba­hi.

« Ben… Je n’en sais rien. On n’en a pas par­lé. On ne s’est pra­ti­que­ment pas adres­sé la parole depuis une semaine ! »

.oOo.

Lucie est contente d’avoir ce tra­vail au port de Bon­neuil. Parce qu’il lui assure des reve­nus, bien sûr, mais aus­si car il lui occupe l’esprit. Même quand elle n’est pas au bou­lot, si elle sent ses pen­sées déri­ver sur le sujet de la sépa­ra­tion — et cela lui arrive sou­vent —, elle les ramène volon­tai­re­ment vers les pro­blèmes qu’elle ren­contre au bureau. Mieux vaut cela que trop son­ger aux dif­fi­cul­tés de rela­tion avec Patrice.

On dit que la sep­tième année de mariage est la plus meur­trière, celle où il y a le plus de couples qui éclatent.

Patrice et elle ont tenu huit ans.

Mais ils n’iront pro­ba­ble­ment pas plus loin, le cœur n’y est plus.

« Bien sûr, le temps passe, et ce n’est plus comme au com­men­ce­ment », répètent ses amies. Pour­quoi ? Au début, elle ne connais­sait pas Patrice, et pour­tant, elle était tom­bée éper­du­ment amou­reuse de lui en quelques heures. À ses yeux, aucun autre homme ne peut sup­por­ter la com­pa­rai­son.

Avec les années de vie com­mune, elle a décou­vert quel gar­çon il est vrai­ment. Elle a appré­cié sa géné­ro­si­té, sa gen­tillesse, sa dis­po­ni­bi­li­té, son hon­nê­te­té, sa rigueur, son calme en toutes cir­cons­tances… Aujourd’hui, elle sait ce qui lui avait plu dès le pre­mier regard, ce qu’elle n’a pas pu voir, mais qu’elle a per­çu, et qui l’a immé­dia­te­ment conquise.

Elle sait pour­quoi elle est amou­reuse de lui. Elle peut dres­ser une liste des rai­sons.

Mal­heu­reu­se­ment… que valent les rai­sons quand le cœur est las ?

Pour­quoi, alors qu’elle a tous les motifs du monde pour l’aimer encore plus qu’au début, pour­quoi la belle méca­nique se grippe-t-elle pré­ci­sé­ment à ce moment-là ?

Et lui res­sent la même chose. Ils en ont par­lé cal­me­ment, tel un vieux couple qui se connaît bien et en adultes qui s’estiment mutuel­le­ment.

L’estime mutuelle ? Qu’en a-t-elle à faire, d’une simple estime, quand leur rela­tion part à vau-l’eau ? Ils ont déci­dé de se lais­ser un peu de temps. Six mois. Et puisque la flamme ne s’est pas ravi­vée avant l’expiration de l’ultimatum…

Divorce.

Le mot qu’elle ne veut pas pro­non­cer, pas même dans ses pen­sées, mais qui est bien le terme qui convient. Ils n’ont pas d’enfants, ce sera facile. Enfin… moins dif­fi­cile.

Elle sou­pire et retourne à ses tâches pro­fes­sion­nelles. Dans le cour­rier, une enve­loppe contient une minus­cule clé, pro­ba­ble­ment de cade­nas. Elle a été trou­vée par un mari­nier sur sa péniche lors de son pas­sage par Bon­neuil, une dizaine de jours plus tôt. Il la ren­voie, car elle appar­tient cer­tai­ne­ment à un des dockers. Sym­pa, ce type. Un autre, au lieu de se don­ner tant de peine, l’aurait jetée par-des­sus bord.

Lucie sai­sit ce pré­texte pour faire un tour à l’extérieur. Elle se rend sur les quais et visite un par un tous les gars de ser­vice le jour où la clé a atter­ri sur la barge du bate­lier. Comme tou­jours, elle est accueillie par ces rudes hommes avec force sou­rires et plai­san­te­ries. Avec quelques œillades insis­tantes, aus­si, car à trente-deux ans, elle est très atti­rante. Mais aucun des dockers ne se per­met le moindre mot dépla­cé. Ils paraissent frustes, comme le semblent sou­vent les tra­vailleurs manuels, pour­tant ils savent être déli­cats et res­pec­tueux. Les regards qu’ils lui lancent sont juste admi­ra­tifs, alors com­ment Lucie peut-elle leur en faire le reproche ? De plus, elle se sent évi­dem­ment flat­tée.

L’un des hommes lui déclare que la clé est celle de son cœur, et qu’elle n’a plus qu’à l’ouvrir. Elle rit, manque de répli­quer qu’elle a déjà don­né la clé du sien à quelqu’un, se retient comme un nuage passe dans son esprit, et pour­suit sa tour­née. Elle est bre­douille, aucun des dockers ne recon­nais­sant l’objet comme le sien. Lucie se dit que des choses plus impor­tantes l’attendent. Le pro­prié­taire du cade­nas trou­ve­ra bien un moyen de le faire sau­ter, elle a fait tout ce qui était en son pou­voir.

Il y a un sta­giaire sur le quai, un col­lé­gien qui est là pour une décou­verte du monde pro­fes­sion­nel. Elle lui donne la clé, sans même savoir pour­quoi. Sans doute pour ne pas la jeter, par égard envers le mari­nier qui a pris la peine de la ren­voyer, ou pen­sant peut-être qu’un gamin de cet âge pour­rait jouer avec.

« Com­ment t’appelles-tu ? demande-t-elle.

— Gilles, madame.

— Ce bou­lot te plaît ?

— Pas trop. C’est dur.

— Oui, c’est très dur. Tu as quel âge ?

— Quinze ans, m’dame. »

Lucie lui sou­rit. Bien sûr, il est si jeune qu’un tel tra­vail doit lui sem­bler ter­ri­ble­ment exi­geant. Elle retourne vers son bureau, mais s’arrête brus­que­ment de mar­cher. Elle vient d’avoir une idée ! Gilles, qui ne la quitte pas des yeux, glisse la petite clé dans sa poche.

.oOo.

La car­gai­son que Greg doit rece­voir et ache­mi­ner n’est pas arri­vée à Nan­cy par suite de l’erreur d’un trans­por­teur rou­tier. Il peste contre cet inci­dent qui lui fait perdre du temps, et se résigne à res­ter plu­sieurs jours dans ce port.

Puis il retourne au bureau de poste et, pre­nant son cou­rage à deux mains, invite Suzanne à dîner ce soir-là.

Greg n’est pas un homme à femmes. Il ne refuse évi­dem­ment pas une aven­ture lorsqu’elle se pré­sente, tou­te­fois les occa­sions sont rares et il ne fait jamais le pre­mier pas. Aus­si est-il lui-même sur­pris de cette démarche, comme s’il ne l’avait pas effec­tuée de son propre chef.

Suzanne n’a plus sa beau­té d’antan, mais elle est loin d’être repous­sante, et lui, qui n’est plus un jeune pre­mier, s’est sen­ti atti­ré par elle dès le pre­mier regard, au bureau de poste. Alors, sans se poser davan­tage de ques­tions, il l’a invi­tée.

Elle est tel­le­ment éton­née qu’elle accepte immé­dia­te­ment, par réflexe plus que par déci­sion réflé­chie. Com­bien d’années se sont écou­lées depuis la der­nière fois qu’un homme lui a pro­po­sé une soi­rée au res­tau­rant ?

Ils se retrouvent dans le cadre somp­tueux de la bras­se­rie Excel­sior, cha­cun vêtu avec soin, mais une fois face à face, ils ne savent com­ment se com­por­ter ni de quoi par­ler. Suzanne, plus habi­tuée par son métier à s’adresser à des incon­nus, lance la conver­sa­tion.

« Votre métier doit être pas­sion­nant, avec tous ces dépla­ce­ments. Vous décou­vrez beau­coup de régions ? »

Quand Greg parle de la batel­le­rie, il est inta­ris­sable. Trop heu­reux de sai­sir la perche que Suzanne lui tend, il se lance sur le sujet, expli­quant par le menu tout ce qui fait la vie à bord d’une péniche. Le vin aidant, il mono­logue pen­dant presque une heure, puis s’arrête brus­que­ment, réa­li­sant ce qu’il fait.

« Par­don­nez-moi, je cause, je cause… Et je ne vous laisse pas la parole. À votre tour de me racon­ter qui vous êtes. Com­ment êtes-vous arri­vée à Nan­cy ? »

Suzanne sou­rit. Elle a bu les paroles de ce grand type sans s’ennuyer une seconde et sans son­ger à l’interrompre. Il craint de l’avoir las­sée, elle ne demande qu’à l’écouter toute la nuit. Pour elle qui a seule­ment connu quelques bureaux de poste, une péniche est un lieu pro­pice aux aven­tures les plus pal­pi­tantes qu’on puisse ima­gi­ner, comme s’il s’agissait d’un navire pirate voguant sous le vent des Caraïbes.

Elle lui parle d’elle, comme elle peut, mais que racon­ter ? Elle a gran­di ici, elle a été un temps à Paris, elle est reve­nue. Voi­là tout. Elle s’efforce de ne pas paraître trop igno­rante, trop per­due dans sa bulle.

La soi­rée est fort avan­cée lorsque Greg la rac­com­pagne chez elle. Ils ne savent com­ment se dire au revoir, com­ment ne pas se sépa­rer.

« Vous res­tez à Nan­cy encore quelques jours ?

— J’attends mon char­ge­ment. Je repar­ti­rai dès qu’il sera à mon bord.

— Quand arri­ve­ra-t-il ?

— Pas avant la fin de la semaine, mal­heu­reu­se­ment. Enfin… j’espère. »

Ils se font la bise. Sur la joue. Puis Greg repart vers le port en sou­riant tan­dis que Suzanne, le cœur léger, monte chez elle.

.oOo.

Nils rentre de chez Jean-Yves et trouve l’appartement vide. Quand Anna arrive enfin, à la nuit tom­bante, il ne lui demande pas où elle a pas­sé la jour­née, même s’il paie­rait cher pour le savoir.

C’est le début de leur deuxième semaine d’incommunication. Anna n’en peut plus. Dans son tra­vail, elle craque et se met à pleu­rer à la moindre dif­fi­cul­té, et il y en a beau­coup, car elle se sent dépas­sée par tout. De son côté, Nils perd rapi­de­ment patience avec ses élèves. Il en gifle un, est convo­qué dans le bureau du direc­teur sur une plainte des parents du gosse.

Anna ne rentre plus direc­te­ment chez eux. Elle perd déli­bé­ré­ment du temps, laisse pas­ser plu­sieurs rames de métro, va faire du shop­ping sans regar­der les vitrines, marche dans la rue aus­si len­te­ment qu’elle le peut. Le soir, ils mangent sans pro­non­cer une parole, s’asseyent devant la télé, cha­cun à un bout du cana­pé, puis se couchent en évi­tant le moindre contact phy­sique.

Nils entend pleu­rer la jeune femme le plus silen­cieu­se­ment pos­sible. Il se sent cou­pable, conscient qu’il agit mal, mais ne sait com­ment faire autre­ment. Il n’a plus les mots ni les gestes. De son côté, Anna voit Nils souf­frir, lui aus­si. Com­ment lui dire qu’elle le plaint ? Com­ment aller vers son amant, deve­nu un par­fait incon­nu, un étran­ger ?

.oOo.

Pour la pre­mière fois depuis plu­sieurs semaines, Lucie se sent le cœur léger en quit­tant le port. Pour la pre­mière fois depuis des semaines, elle sait quoi faire pour sau­ver sa rela­tion avec Patrice. Natu­rel­le­ment, elle n’est pas sûre du suc­cès, mais qu’a-t-elle à perdre ? C’est la seule ouver­ture qui s’offre à elle depuis long­temps. L’idée lui est venue brus­que­ment, sans cher­cher, avec une évi­dence telle qu’elle se demande pour­quoi elle n’y a pas son­gé plus tôt.

Elle rentre bien avant Patrice, comme tou­jours. Elle se douche, s’habille avec soin, et pose un mot sur la table.

Je sors. Je serai à par­tir de vingt heures au res­tau où l’on s’est ren­con­trés. Si tu décides de m’y retrou­ver, fais comme si tu ne me connais­sais pas. Une occa­sion de tout reprendre du début…

C’est le sou­ve­nir d’un jeu entre eux, un jeu auquel ils n’ont pas joué depuis des mois. Elle sait qu’il com­pren­dra.

« Si tu me ren­con­trais aujourd’hui, tu tom­be­rais amou­reux, encore ?

— Je cra­que­rais comme la pre­mière fois. Tu es mille fois plus belle, mille fois plus atti­rante, mille fois plus dési­rable.

— C’est tout ? Ce serait juste pour mon cul, alors ?

— Tu es la seule femme que j’ai aimée, et je ne pour­rais pas en aimer une autre, ni plus tôt, ni main­te­nant, ni plus tard. Si je ne t’avais pas ren­con­trée avant ? Crois-moi, je t’aurais atten­due, non, je t’aurais cher­chée, comme je te cher­chais quand on s’est connus. Si je te ren­con­trais aujourd’hui, je cra­que­rais au pre­mier regard ! »

Et Lucie se blot­tis­sait contre Patrice, et Patrice la ser­rait contre lui, et il l’embrassait, et il la cajo­lait…

.oOo.

Gilles et ses parents vivent rue Bona­parte, dans le VIe arron­dis­se­ment, un appar­te­ment qui est à leur famille depuis trois géné­ra­tions. Comme dit son père, « C’est pas de nos jours qu’on pour­rait se payer une piaule dans ce quar­tier. » Le coin est sym­pa et ani­mé, les rues sans cesse pleines de vie, il y a toutes les com­mo­di­tés dans un rayon de quelques cen­taines de mètres. Dès qu’il a été suf­fi­sam­ment grand, Gilles a arpen­té tous les trot­toirs de son ter­ri­toire, dont il connaît chaque détail. C’est un gar­çon par­fai­te­ment bien dans sa peau et à l’aise dans l’existence qu’il mène. Il a tou­jours eu de nom­breux potes, et ceux-ci l’apprécient pour sa fran­chise.

À pré­sent, à quinze ans, il s’intéresse aus­si à la ques­tion d’avoir des copines. Une en par­ti­cu­lier : Noé­mie.

Elle vit non loin de chez lui, rue Saint-Sul­pice, et ils fré­quentent le même col­lège. Quand il la voit, Gilles a le cœur qui bat plus vite, sans qu’il s’explique pour­quoi. Il essaye de regar­der ailleurs, vers les choses qui l’entourent, ou vers ses amis s’il s’en trouve à proxi­mi­té, mais bien mal­gré lui, ses yeux reviennent se fixer sur Noé­mie, comme s’ils déci­daient à sa place.

Le hasard met Noé­mie sur la route de Gilles tan­dis que celui-ci rentre chez lui. Elle lui sou­rit, et il sent ses jambes trem­blo­ter.

« Salut, Gilles, tu reviens de ton stage ?

— Oui.

— Tu es au port de Bon­neuil, c’est ça ?

— Com­ment tu le sais ?

— C’est mon petit doigt qui me l’a dit ! »

Elle se moque, et lui ne sait com­ment le prendre.

« Pour­quoi as-tu été aus­si loin ? Moi, je fais le mien dans une agence immo­bi­lière près du Luxem­bourg.

— Je m’y suis pris trop tard. Au der­nier moment, je n’ai pas eu le choix, un voi­sin a pro­po­sé de me prendre avec lui, et il bosse là-bas.

— Ah, d’accord. Tu fais quoi, same­di ? »

Gilles compte res­ter en tête à tête avec sa console de jeu, mais si Noé­mie a autre chose à lui pro­po­ser, il chan­ge­rait volon­tiers d’avis…

« J’aimerais bien me pro­me­ner sur les quais, reprend la gamine. On y croise toutes sortes de gens. Ça te dit de venir avec moi ? Tu me par­le­ras des péniches. Tu dois être un expert, main­te­nant. »

Gilles trouve que c’est une drôle d’idée de se bala­der bête­ment, comme des vieux, mais il se ren­dra jusqu’au Havre à pied, si Noé­mie le lui demande en le regar­dant avec ces yeux-là. Bien sûr, il ira avec elle ce same­di sur les quais de la Seine…

.oOo.

Cette fois, c’est Suzanne qui a invi­té Greg à dîner, chez elle. Elle n’a pas sou­vent eu l’occasion de cui­si­ner pour deux, et la der­nière remonte à plu­sieurs années. Déci­dée à lui faire goû­ter les spé­cia­li­tés locales, elle a refu­sé de se conten­ter de la célèbre quiche lor­raine, pré­fé­rant quelque chose de plus éla­bo­ré et de plus ori­gi­nal. Après hési­ta­tion, elle a renon­cé aux bou­chées à la reine aux ris de veau, et a fina­le­ment opté pour un coq au vin gris de Toul avec des kneppes.

Greg n’est pas dif­fi­cile et n’en demande pas tant. Étant habi­tué à la soli­tude et à sa cui­sine de mari­nier céli­ba­taire, n’importe quel menu lui convient, du moment qu’il passe la soi­rée avec Suzanne, qu’il appré­cie vrai­ment, sans qu’il puisse se l’expliquer. Elle n’a rien de par­ti­cu­liè­re­ment attrayant, et pour­tant, Greg se sent atti­ré par elle. Il a appor­té une bou­teille de vin. Ni lui ni Suzanne n’ont pen­sé au des­sert. Ils en rient comme des gosses, s’installent sur le cana­pé pour gri­gno­ter quelques frian­dises déni­chées par Suzanne.

Sans qu’ils com­prennent com­ment cela s’est pro­duit, ils se retrouvent en train de s’embrasser à pleine bouche.

Suzanne s’abandonne dans les bras de Greg comme cela ne lui est peut-être jamais arri­vé avec un homme. Pour la pre­mière fois de sa vie, elle se laisse aller sans cal­cul et sur­tout sans rete­nue. Elle ne s’occupe pas de ce que Greg peut lui don­ner en cet ins­tant si impor­tant, mais de ce qu’elle a, elle, à lui offrir.

De son côté, le mari­nier ne réflé­chit pas davan­tage. Il ren­contre de temps en temps une femme au cours de ses dépla­ce­ments. Lorsque cela arrive, il pro­fite géné­ra­le­ment de l’occasion sans arrière-pen­sées, et sans non plus faire de pro­jec­tion vers l’avenir. Un jour il est là avec quelqu’un, le len­de­main il est ailleurs, seul. Cette fois, il res­sent autre chose, et cela ne s’est pas pro­duit depuis sa chère Kady. Pen­dant toutes ces années, il n’a son­gé qu’à lui-même, sans se pré­oc­cu­per des consé­quences de ses actes.

Brus­que­ment, il se sent sim­ple­ment heu­reux et invin­cible. Mais sur ce sen­ti­ment digne d’un ado­les­cent plane une ombre. Sa car­gai­son va bien­tôt arri­ver, et il devra repar­tir. Qu’adviendra-t-il alors de Suzanne ? Et de lui ?

Il se lève pré­ci­pi­tam­ment.

« Par­donne-moi, Suzanne, dit-il sans se rendre compte qu’il la tutoie. Ça serait une erreur, je crois. Tu sais, je vais devoir m’en aller bien­tôt. Sur ma péniche, je veux dire. Ce ne serait pas hon­nête de ma part de te lais­ser espé­rer des choses qui ne sont pas pos­sibles. Alors… il vaut mieux en res­ter là. Mer­ci pour le repas. C’était déli­cieux. »

Et sans ajou­ter un mot ni accor­der à Suzanne le temps de répli­quer, il sort de l’appartement. Il regagne La Qué­bé­coise dans un état de fébri­li­té extrême, se trai­tant de tous les noms, s’en vou­lant d’avoir invi­té Suzanne la veille, s’en vou­lant de l’avoir embras­sée, s’en vou­lant de l’avoir quit­tée de cette façon.

Suzanne, de son côté, se reproche d’avoir per­mis à Greg de par­tir sans lui répondre. Immé­dia­te­ment, elle décide d’aller le voir au port le len­de­main. Elle, d’ordinaire si timide, si effa­cée, si hési­tante, est réso­lue à ne pas lais­ser pas­ser la der­nière chance de rem­plir sa vie…

.oOo.

Lucie ne se rend pas direc­te­ment au res­tau­rant, il est encore trop tôt. Elle flâne dans ce quar­tier du XIIIe où elle a tra­vaillé autre­fois comme ven­deuse de vête­ments pour arron­dir ses fins de mois d’étudiante bour­sière. Le maga­sin n’existe plus, mais c’est pen­dant la pause déjeu­ner, dans une piz­ze­ria voi­sine, qu’elle a fait la connais­sance de Patrice. Il sor­tait d’un entre­tien d’embauche cala­mi­teux, au cours duquel il avait presque insul­té l’employeur qui lui pro­po­sait un salaire que lui jugeait indigne de ses com­pé­tences.

Il a abor­dé Lucie, lui a racon­té la scène, elle riait aux éclats. Il s’en est allé sans lui lais­ser ses coor­don­nées. Elle n’a pas osé les lui deman­der ni lui don­ner les siennes, tou­te­fois le len­de­main, sans rai­son cette fois, il est reve­nu à la même heure, et le sur­len­de­main aus­si. Puis il l’a atten­due un soir devant sa bou­tique, et ils sont par­tis ensemble. Depuis, ils n’ont jamais par­lé de se sépa­rer.

Jusqu’à main­te­nant.

À vingt heures pétantes, elle entre dans le res­tau­rant et com­mande une quatre-sai­sons. À vingt heures quinze, Patrice pénètre à son tour dans l’établissement, s’assoit à une autre table sans un regard en direc­tion de Lucie, et se plonge dans la consul­ta­tion de la carte.

Lucie mange sa piz­za à petites bou­chées, sans se pres­ser. Patrice attaque la sienne. Elle fait sem­blant d’être cap­ti­vée par la lec­ture d’un maga­zine, il fait beau­coup d’efforts pour ne pas la lor­gner. À une table voi­sine, un grand blond la dévore des yeux.

Elle com­mande le pre­mier des­sert de la liste, ne regar­dant même pas de quoi il s’agit. Elle l’avale sans vrai­ment le goû­ter, le nez dans l’assiette. Quand elle ter­mine et repose sa petite cuillère, Patrice est là, debout devant elle.

 « Vous per­met­tez que je m’asseye une minute, made­moi­selle ? »

Elle hésite. Il joue vrai­ment le jeu…

« Je vous en prie. »

Elle fait un geste d’invite vers la chaise libre en face d’elle. Patrice la tire et s’assoit. Ses mains tremblent légè­re­ment.

« Je vous ai remar­quée… Vous êtes char­mante… J’ai eu envie de vous par­ler un peu. Ça ne vous dérange pas ? »

Oh, non, tu ne me déranges pas, a-t-elle envie de lui crier. Puis elle se sou­vient que c’est elle qui a pro­vo­qué cette situa­tion, alors…

« Vous ne me gênez pas du tout, mon­sieur. Vous êtes du quar­tier ?

— Non, je suis là pour régler une affaire… déli­cate. Et vous-même, vous êtes seule ? Ce n’est pas pru­dent. »

Il fait mine de remar­quer l’alliance qu’elle porte à l’annulaire gauche.

« Pour­tant, vous êtes mariée.

— Oui, mais mon mari ne se pré­oc­cupe pas beau­coup de moi, en ce moment. »

Elle se mord les lèvres. Pour­quoi a-t-elle dit ça ? Ça lui a échap­pé. Patrice garde le silence quelques secondes, puis reprend, sans oser la regar­der :

« Moi, si j’étais votre mari, je ne vous lais­se­rais pas seule. Je m’occuperais de vous avec ten­dresse. Si votre mari ne le fait pas, c’est un imbé­cile. Il ne se rend pas compte de la chance qu’il a d’avoir une femme comme vous, aus­si belle, aus­si atti­rante, aus­si dési­rable. Si j’étais votre mari, vous seriez la femme de ma vie, la seule femme dans mon monde. Je ne ver­rais que vous par­mi toutes les étoiles du ciel. Je vous aime­rais… je vous aime­rais même si je ne sais pas com­ment te le dire. Lucie, par­donne-moi. C’est toi que j’aime le plus au monde. »

Il lui prend la main. Elle se met à pleu­rer d’émotion.

« Si tu n’étais pas là, je ne sais pas ce que je ferais, mais je serais dans la nuit. C’est tout ce que je sais. J’ai besoin de toi plus que d’air pour res­pi­rer, plus que d’eau, plus que de… »

Le grand blond qui était à la table voi­sine s’est appro­ché et inter­pelle Lucie :

« Ce mec vous embête, made­moi­selle ? S’il y a un pro­blème, dites-le. »

Lucie regarde l’homme à tra­vers ses larmes.

« Non, non, aucun pro­blème, tout va bien, mer­ci. Ça va, je vous assure… »

Patrice n’a même pas bou­gé pen­dant l’interruption. L’autre s’éloigne à regret.

« C’est vrai que je suis un imbé­cile, Lucie, reprend Patrice. Par­donne-moi. Quand je t’ai vue, là, toute seule, aban­don­née, avec en plus ce type qui te relu­quait… J’ai eu envie de te prendre dans mes bras, de te ser­rer très fort, de t’embrasser…

— Alors, prends-moi, serre-moi et embrasse-moi… »

.oOo.

 « On n’aurait jamais dû aller accro­cher ce fichu cade­nas sur le pont. »

Anna sur­saute. Depuis deux jours, Nils ne lui a presque pas par­lé, et voi­là avec quel sujet il l’aborde !

« Pour­quoi tu dis ça ?

— Tout a com­men­cé à ce moment-là, avec ce truc.

— Tout quoi ?

— Je ne sais plus si je t’aime. »

Silence pesant. Anna reprend d’une voix trem­blante :

« Au moins, tu n’affirmes pas que tu ne m’aimes plus.

— Non.

— Je res­sens la même chose, tu sais ?

— Je m’en doute. »

Encore le silence.

« Le plus sage, je crois, serait qu’on ne se voie pas pen­dant un moment, reprend enfin Nils. Je vais aller quelque temps chez Jean-Yves.

— Tu lui en as par­lé ?

— Oui.

— Ah ! Tu as réflé­chi à la chose, je vois. Ta déci­sion est déjà prise. »

Nils hésite.

« Tiens, je te laisse ma clé.

— Tu pars juste pour quelque temps, mais tu me laisses ta clé ? »

Nils sou­pire tris­te­ment, et ne répond pas. Il a envie de pleu­rer. Ils se regardent briè­ve­ment, le temps de lire la détresse dans les yeux de l’autre.

C’est Anna qui se reprend la pre­mière, fron­çant les sour­cils.

« C’est vrai, ce que tu as dit à pro­pos du cade­nas. Tout allait bien, et tout à coup, après ce fameux week-end…

— J’ai presque envie de retour­ner là-bas, de le cou­per et de le balan­cer à la flotte, lui aus­si.

— Eh ben… S’il n’y a que ça pour te faire plai­sir…

— C’est toi qui me dis ça ? Tu y tenais tel­le­ment, à cette his­toire de pont des Arts…

— Oui. Mais main­te­nant, ça n’a plus grande impor­tance.

— Tu veux vrai­ment qu’on le vire ? »

Elle hésite.

« Fran­che­ment, je m’en moque. Vire-le si tu veux.

— J’irai same­di.

— Je peux t’accompagner ? »

Nils paraît éton­né.

« Tu fais comme tu veux.

— Tu sais à quoi je pense ? On n’a même pas regar­dé la vidéo. Celle quand on a jeté la clé ensemble. »

Nils hausse les épaules. Tou­te­fois, il ne fait pas un geste en direc­tion de son smart­phone.

.oOo.

Suzanne frappe deux coups avec son poing sur le rouf de La Qué­bé­coise. Greg ouvre la porte et est ébran­lé en la voyant devant lui.

Elle ne lui laisse pas le temps de réagir, ne se laisse pas le temps de réflé­chir. Dans les pro­chaines minutes, de belles tranches d’avenir vont se jouer, pour cha­cun d’eux. Si elle se met à pen­ser ou à hési­ter, tout peut s’écrouler pour tou­jours.

Elle entre sans y être invi­tée.

« Greg, ce n’est pas par hasard si tu es venu à mon comp­toir pour pos­ter je ne sais quoi. Ce n’est pas par hasard si ta car­gai­son a été retar­dée. Je ne crois pas au hasard. Tout ça est arri­vé, je crois, parce que nos routes devaient se croi­ser. Tu es seul dans cette péniche, je suis seule dans mon appar­te­ment. Tu vas devoir repar­tir tôt ou tard ? Je le sais. Mais tu ne peux pas uti­li­ser ça comme une menace ou comme un pré­texte pour conti­nuer à te ter­rer sur ta barge. Tu n’as pas le droit de lais­ser pas­ser une chance de chan­ger ta vie pour la rendre meilleure, et moi non plus. Nous sommes atti­rés l’un par l’autre, tu ne le nie­ras pas. Alors, pro­fi­tons de cet élan. Le reste, les obs­tacles maté­riels, les aléas de la vie, comme ton départ pro­chain… Nous ver­rons plus tard. Pre­nons les pro­blèmes un par un, quand ils se pré­sentent. Et pour l’instant, le pro­blème, c’est que tu as peur de moi. Ai-je l’air d’une fille dan­ge­reuse ? »

Greg la regarde. Il par­vient à sou­rire.

« Non, pas trop. Mais tu repré­sentes pour­tant une ter­rible menace. »

Il hésite.

« Et tu as rai­son sur tout le reste », ajoute-t-il.

Suzanne fait un pas vers lui.

« J’ai pas­sé des années de ma vie d’adulte à vou­loir reve­nir vivre à Nan­cy, et main­te­nant, je me rends compte que je n’ai plus rien à faire ici. Si je pou­vais par­tir… ce serait peut-être une bonne chose.

— Sur une péniche ? Ce n’est pas une vie facile, tu sais ? Sur­tout pour une femme qui n’est pas née dans ce milieu.

— Tu crois que c’est plus facile de se lever tous les jours à la même heure, de venir bos­ser au même endroit, avec les mêmes per­sonnes, de faire les mêmes gestes, les mêmes tâches, de don­ner chaque jour les mêmes réponses aux mêmes ques­tions, de ren­trer tous les soirs par le même che­min, de man­ger tou­jours à peu près la même chose toute seule, et d’attendre, d’attendre, d’attendre si long­temps qu’à la fin on ne sait plus ce qu’on attend, et qu’on ne sait même plus qu’on attend quelque chose ? Ou quelqu’un ? Tu crois que c’est facile de ne voir jamais aucune nou­veau­té ? Uni­que­ment du gris à perte de vue et à perte de vie ? Et avoir seule­ment ça pour les années et les années qu’on a encore devant soi… »

Elle res­pire de plus en plus fort. Sa poi­trine se sou­lève, une larme glisse sur sa joue.

« Laisse-moi une chance, Greg. Et laisse-t’en une à toi aus­si. Tu la mérites… »

À son tour, Greg fait un pas en avant, puis tend les mains à Suzanne.

.oOo.

Gilles et Noé­mie ont mar­ché le long des quais par la rive gauche, du Pont-Neuf au pont Alexandre-III, sur la pro­me­nade à hau­teur de l’eau. Là, ils ont tra­ver­sé sur la rive droite et refait le che­min dans l’autre sens, en res­tant cette fois au niveau de la chaus­sée. Ils n’ont pas beau­coup par­lé, ne sachant trop quoi se dire.

Gilles se rend confu­sé­ment compte qu’il doit prendre une ini­tia­tive, mais se demande laquelle. Le gamin envi­sage de sai­sir la main de Noé­mie, sans pou­voir se résoudre à pas­ser à l’acte. Elle risque de lui rire au nez, voire de lui col­ler une gifle. De quoi aurait-il l’air ? Et si elle racon­tait ça au col­lège ?

De son côté, l’adolescente cherche à pro­vo­quer une réac­tion chez Gilles. Elle lui a pro­po­sé cette pro­me­nade faute d’une meilleure idée, et elle com­mence à déses­pé­rer, car le gar­çon se contente de mar­cher à ses côtés, raide comme un piquet, regar­dant droit devant lui. Elle l’a ques­tion­né au sujet des péniches, mais bien sûr il n’en sait pas beau­coup plus qu’elle.

Arri­vés au pont des Arts, ils s’y engagent et s’accoudent à la ram­barde, côté amont. Gilles fouille dans ses poches pour se don­ner une conte­nance et y trouve la clé. Il com­mence à jouer avec elle, la lan­çant et la rat­tra­pant.

« Qu’est-ce que c’est, demande Noé­mie ?

— Une petite clé. C’est une dame qui me l’a don­née, où j’ai fait mon stage. »

D’un geste preste, Noé­mie sai­sit l’objet en plein vol.

« On dirait une clé de cade­nas, comme tous ceux-là. »

Elle désigne les mil­liers d’objets accro­chés aux grilles des garde-fous.

« Ouais, admet Gilles.

— Ima­gine… Si on était des amou­reux, et qu’on était venus là pour accro­cher un de ces trucs avec nos pré­noms écrits des­sus…

— Et alors ?

— Ce serait rigo­lo. On jet­te­rait la clé ensemble dans la Seine et on s’embrasserait… »

.oOo.

Lucie prend dou­ce­ment la main de Patrice posée sur l’oreiller, et l’embrasse. Mal­gré la déli­ca­tesse de son geste, il s’éveille. La soi­rée a été pas­sée à faire des pro­jets, il a même été ques­tion de bébé. Cette nuit-là, très chaude, a été celle des retrou­vailles. Ils ont peu dor­mi, mais ne res­sentent aucune fatigue. Ils s’étreignent avec force et ten­dresse.

« Tu as eu une idée géniale, dit-il, de nous faire jouer à ce jeu de la drague en gran­deur nature.

— Tu as une petite femme effi­cace, hein ?

— Très effi­cace. Com­ment as-tu pen­sé à ça ?

— Je ne sais pas. J’étais au bou­lot, je venais de don­ner une petite clé de cade­nas à un gamin, un sta­giaire, et d’un coup, j’ai pen­sé à ça. Je ne sais pas com­ment ça m’est venu. C’était peut-être une clé magique… »

.oOo.

Suzanne ouvre les yeux. Elle a mal dor­mi. Est-ce à cause de ce qui s’est pas­sé, ou à cause du léger rou­lis de la péniche, auquel elle n’est pas habi­tuée ?

Elle tire le drap sur sa poi­trine nue et regarde Greg, à côté d’elle. Elle lui sou­rit, il lui tend les bras, plein de désir…

Plus tard, Greg prend le temps de faire entiè­re­ment visi­ter La Qué­bé­coise à Suzanne. Elle est impres­sion­née par la taille de l’embarcation.

« C’est immense ! s’écrit-elle.

— Oui. Il y a lar­ge­ment assez de place pour deux… »

Elle rou­git.

« C’est drôle, ajoute Greg.

— Qu’est-ce qui est drôle ?

— Tout ça est arri­vé grâce à une petite clé de quelques grammes éga­rée sur le pont. J’espère qu’elle est bien retour­née là où elle doit être. C’était sans doute un porte-bon­heur… »

.oOo.

Anna et Nils arrivent sur le pont des Arts depuis le quai de Conti, comme deux semaines aupa­ra­vant. Mais cette fois, ils ne se tiennent pas par la main, ne sou­rient pas, et Nils porte un coupe-bou­lon dans un sac en ban­dou­lière.

Ils ont du mal à retrou­ver leur cade­nas, ne savent plus exac­te­ment où ils l’ont accro­ché, et il y en a sans doute de nou­veaux. Mal à l’aise comme pré­cé­dem­ment, Anna jette un regard cir­cu­laire. On voit seule­ment quelques pas­sants, et un couple d’adolescents un peu plus loin, de l’autre côté du pont.

« Je l’ai ! », s’écrie Nils.

Il sai­sit la lourde pince et tente de prendre l’anse du cade­nas dans les mâchoires de l’outil, mais le métal est glis­sant et il n’y par­vient pas. Anna vient à son secours. Elle main­tient le méca­nisme tan­dis que Nils s’apprête à appuyer de toutes ses forces sur les poi­gnées de l’engin.

.oOo.

« Tu veux essayer, pro­pose Noé­mie ?

— De quoi faire ?

— Qu’on jette la clé ensemble…

— Si tu veux. »

Elle a tou­jours le petit objet. Elle emmêle ses doigts avec ceux de Gilles et balance leurs deux mains en mesure.

« Un, deux, trois ! »

La petite clé tour­noie, vire­volte, atteint la sur­face du fleuve et s’enfonce enfin dans les eaux de la Seine.

Noé­mie regarde Gilles en sou­riant. Alors, le gar­çon cesse de se deman­der ce qu’il doit faire, de ce que diront peut-être ses potes. Il prend gau­che­ment Noé­mie par les épaules, approche son visage de celui de la jeune fille, et l’embrasse sur les lèvres…

« Eh ben dis donc, sou­pire-t-elle, ça peut faire des trucs dingues, une toute petite clé… »

.oOo.

« Arrête ! »

Nils inter­rompt son geste.

« Je n’ai plus envie de le cas­ser, déclare Anna.

— Moi non plus. Ce serait encore plus idiot que de l’avoir accro­ché là. »

Ils ne savent plus quoi faire. Ce qu’ils sont venus accom­plir n’a plus aucun sens. Ils se sentent brus­que­ment légers et déten­dus comme ils ne l’ont pas été depuis deux semaines.

« Je te demande par­don, Anna.

— Moi aus­si, je te demande par­don. Je ne sais pas pour­quoi j’ai été comme ça avec toi ces jours-ci.

— Je n’ai pas non plus été au top.

— Qu’est-ce qui est arri­vé ?

— Aucune idée, mais c’est pas­sé, je crois. Comme une mau­vaise grippe. J’ai eu comme l’impression de quelque chose qui était per­du… Non, c’est pas exac­te­ment ça. C’est plu­tôt comme si quelque chose en moi n’était pas où il devait être.

— J’ai res­sen­ti un truc comme ça, moi aus­si. Je me suis dit que mon cœur était par­ti se pro­me­ner ailleurs. »

Nils la regarde. Qu’elle est jolie ! Com­ment a-t-il pu res­ter indif­fé­rent à ces yeux, cette bouche, cette sil­houette ?

Sans un mot, ils se mettent à mar­cher sur le tablier du pont, vers le Louvre, croi­sant deux ado­les­cents qui se dirigent, main dans la main, en direc­tion de l’Institut. Une fois sur le trot­toir, Anna et Nils tournent à droite et avancent sans une parole pen­dant plu­sieurs minutes, remon­tant vers le Pont-Neuf. Ils semblent étran­gers l’un à l’autre, et pour­tant leurs pen­sées sont les mêmes. Par­ve­nus sur le quai de la Mégis­se­rie, ils passent devant les nom­breuses oisel­le­ries qui s’y trouvent depuis des décen­nies. Anna tombe en admi­ra­tion devant un couple de petites per­ruches vive­ment colo­rées.

« Qu’ils sont beaux ! » dit-elle.

Nils approuve.

« J’ai envie d’avoir des oiseaux depuis long­temps, tu sais ? ajoute-t-elle.

— Eh bien, vas-y, achète-les.

— Je peux ? On pour­rait les mettre sur le bahut en face de la grande fenêtre.

— Comme tu veux. Tu es chez toi… »

Anna fouille dans sa poche et en tire la clé de Nils.

« Tiens, reprends-la. »

Les yeux du jeune homme s’éclairent.

« Tu veux tou­jours de moi, alors ?

« Oh, oui, je veux de toi. »

Comme naguère, Anna se blot­tit dans les bras de Nils. Avec mal­adresse, comme s’il ne l’avait jamais fait, il lui caresse le dos. Elle lève vers lui son petit visage et ils s’embrassent, pour la pre­mière fois depuis deux semaines.

« Que c’est bon de te retrou­ver ! »

Pour toute réponse, Nils allume son télé­phone et ils regardent la fameuse vidéo.

Anna rit. Nils rit. Ça fait si long­temps !

Ils achètent les oiseaux.

« Ce sont des insé­pa­rables » explique le ven­deur.

Tan­dis qu’ils passent sur le pont Saint-Michel pour reprendre le RER, Nils jette le coupe-bou­lon loin, très loin dans la Seine.

« Va retrou­ver la clé ! » crie-t-il à l’outil.

Ils repartent en sou­riant. Nils, en bon admi­ra­teur de Georges Bras­sens, entonne une autre chan­son du poète :

« Il suf­fit de pas­ser le pont

C´est tout de suite l´aventure

Laisse-moi tenir ton jupon

J´t´emmèn´ visi­ter la nature… »


Commentaire

La clé des chants — 5 commentaires

  1. J’ai lu en dia­go­nale, mais j’aime bien. Je reli­rai plus atten­ti­ve­ment quand j’aurais plus de temps 🙂

  2. Je sens que je vais aimer, mais je vais voir si je peux le télé­char­ger pour le lire sur mon kindle…
    à très bien­tôt,

  3. C’est curieux, ces mil­liers de cade­nas ! Je ne m’étais pas pro­me­née sur les quais de la Seine depuis quatre ou cinq ans, et à l’époque je n’en avais pas vu. Il y a une dizaine de jours, j’ai pris plu­sieurs ponts à pied et j’ai pu consta­ter que tous ceux qui sont grilla­gés en sont recou­verts ! Exac­te­ment comme sur ta pho­to du Pont des Arts. Je ne sais pas com­bien de tonnes ça repré­sente mais ça doit faire un sacré poids… Et ce qui m’a le plus amu­sée, c’est que les bou­qui­nistes des bords de Seine vendent main­te­nant, en plus des livres… des cade­nas !

    • Il y a en effet un mar­ché à prendre, c’est indé­niable !
      Le phé­no­mène des “cade­nas d’amour” est récent, il date de quelques années. Je me suis ren­sei­gné un peu pour écrire cette his­toire, et je confirme que le poids de tous ces engins est consi­dé­rable, et il pose des pro­blèmes de défor­ma­tion des para­pets. La voi­rie en enlève par­fois par sécu­ri­té, mais il y a aus­si des vols. Cer­tains pans entiers (entre deux mon­tants) dis­pa­raissent par­fois. Il y a même un sculp­teur qui a avoué en avoir volé plu­sieurs cen­taines pour les fondre !

  4. Ha, je l’ai beau­coup aimé ton his­toire, comme d’habitude d’ailleurs, bra­vo Claude! Quant aux cade­nas, je me réjouis de le regar­der sous un angle neuf!

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