Note : Cette nouvelle a été écrite à la suite d’un défi lancé entre six amis. Il s’agissait d’écrire une histoire à partir du vers de la chanson de Brassens : Il suffit de passer le pont. Les autres participants (par ordre alphabétique et avec le lien vers leurs œuvres lorsqu’il existe) sont :

  • Bernadette Orgeval (Hadès)
  • Christian Épalle (Vertige)
  • Éric Téhard (Bon baiser de la Mogre)
  • G@rp (Regarde la route, documentaire romancé)
  • Vincent Cuomo (Le pont, la brute et le truand)

(Un fichier PDF avec l’ensemble de ces œuvres est disponible en cliquant ici.)

 

La clé des chants

L’histoire que je vais te raconter aujourd’hui aurait pu être une histoire vraie. En effet, deux des personnages, Anna et Nils, existent réellement. Leurs prénoms sont écrits sur un des très nombreux cadenas d’amour accrochés au parapet du pont des Arts, à Paris. Celui qui a inventé le conte qui va suivre ne les connaît pas, ne sait pas d’où ils sont venus pour se livrer à ce tendre rituel ni ce qu’ils sont devenus par la suite.

Mais même si cette petite fable romantique ne comporte pas de rebondissements passionnants ni de suspense haletant, elle acquiert une connotation particulière par le simple fait que ces deux personnes ignorent qu’elles sont les héros d’une fiction.

À présent, je prends ma voix de narrateur officiel, et je commence…

LaCléDesChants

Anna et Nils, main dans la main, marchent sur le quai de Conti et longent les boîtes des bouquinistes fixées au parapet, la plupart encore fermées en ce milieu de samedi matin. Ils viennent de la banlieue sud par le RER Saint-Michel, et cette petite balade jusqu’à leur destination ajoute, aux yeux de la jeune femme, une touche romantique à la démarche qu’ils accomplissent. Ils parviennent en vue de l’Institut de France dont le dôme est éclairé par les rayons du soleil rasant les toits parisiens. Le pont des Arts est là, arpenté par plusieurs promeneurs, mais encore loin de l’affluence qu’il subira dans l’après-midi.

En souriant et les doigts toujours entremêlés, ils montent les quelques marches qui permettent aux piétons de passer du trottoir au célèbre pont. Nils chantonne un air de Georges Brassens :

« Si, par hasard

Sur l’Pont des Arts

Tu croises le vent, le vent fripon

Prudenc’, prends garde à ton jupon… »

Il y a en effet un léger vent sur la Seine, mais Anna, vêtue d’un jean, ne redoute guère les assauts polissons de son souffle. Nils et elle avancent, le plancher dont est recouvert le sol de la passerelle vibrant sous leurs pas. L’île de la Cité darde vers eux son extrémité telle la proue d’un navire fendant les eaux. Un bateau-mouche à demi rempli de touristes photographiant à tout va les berges du fleuve s’éloigne en direction de l’amont.

Les amoureux s’arrêtent au milieu du pont. Anna, légèrement plus petite que son compagnon, lève les yeux vers lui en se blottissant dans ses bras. Ils échangent un baiser. Elle se sent tellement en sécurité quand Nils la serre contre lui ! Rien de fâcheux ne peut lui arriver, la simple présence de Nils et la tendresse qu’il a pour elle suffisent à la protéger.

Nils, pour sa part, ne détourne pas le regard du visage souriant d’Anna. Avec ses yeux vifs qui le font penser à un écureuil, ses cheveux bruns et fins, ses pommettes roses et sa bouche rouge, elle est à l’évidence la plus ravissante fille qu’il a eu la chance de croiser. Et elle est là, contre lui, palpitante d’amour et de désir !

« On y va ? » demande-t-il, connaissant évidemment la réponse.

Anna émet un petit rire.

« On est là pour ça, non ? »

Nils tire de sa poche un cadenas sur lequel ils ont inscrit leurs prénoms. Ils sont bien conscients qu’ils se livrent là à un rituel naïf et ridiculement romantique, mais ils sont trop épris l’un de l’autre pour accorder de l’importance à de tels arguments.

Leur cadenas va rejoindre les milliers de ses semblables, déjà accrochés par d’autres amoureux aux grilles des parapets, de chaque côté de la passerelle, qu’ils alourdissent d’un poids considérable. Anna et Nils ont un peu de mal à trouver un espace libre dans cette jungle métallique et verrouillée, et optent pour un emplacement légèrement dégagé — qui ne devrait pas le rester longtemps — sur la rambarde côté aval.

C’est Anna qui a la clé. Elle l’introduit dans la serrure sans se départir de l’éternel sourire qui la rend si charmante, et ouvre le mécanisme. Un peu gênée malgré tout, elle jette un coup d’œil circulaire pour vérifier que personne ne les observe, puis s’accroupit près de son compagnon pour suspendre à la grille le symbole de cette promesse mutuelle. Clic ! L’anse est refermée, scellant leur union avec la résistance de l’acier trempé.

Ils se redressent et échangent encore un baiser. Nils tire de sa poche son smartphone et l’allume en mode vidéo. Car ils veulent immortaliser la suite… Appareil tenu à bout de bras, il filme Anna et lui-même en train de lancer la clé dans la Seine, par-dessus leur épaule. L’important est que nul ne pourra plus jamais ouvrir le cadenas et les désenchaîner l’un de l’autre, preuve inoxydable de leur tendresse mutuelle.

Tout en étreignant Anna, Nils éteint à tâtons son téléphone et le remet dans sa poche. Il peut ainsi serrer à deux bras la jeune femme contre lui. Ils s’embrassent, le reste de l’univers disparaît. Nils caresse le dos de sa compagne, laissant ses mains descendre un peu plus bas que de raison. L’une d’elles glisse vers les hanches, puis le ventre d’Anna, et remonte dangereusement vers ses seins durcis. Elle le repousse en riant.

« Chhhhh ! Pas ici, voyons ! »

Le monde extérieur réapparaît brutalement dans leur vie. Anna balaye une nouvelle fois les alentours du regard : personne ne semble avoir été témoin du geste de son compagnon. Elle embrasse à nouveau Nils, qui reprend aussitôt ses caresses.

« Arrête, je te dis !

— Pourquoi, tu n’aimes pas ?

— On est au beau milieu du pont des Arts. Tu ne vas pas me peloter en public, quand même !

— Et si on rentrait à la maison ? »

Avec un sourire espiègle, Anna regarde son amant.

« Déjà ? Je croyais que tu voulais passer ce pont et continuer vers le Forum des Halles, pour acheter je ne sais plus quoi…

— Finalement… Ça peut attendre, je pense. Et puis, j’ai peur qu’avec ce petit vent tu t’enrhumes, ma chérie. On ferait vraiment mieux de rentrer…

— Oh ! Je te vois venir, toi… »

Ils s’embrassent encore longuement, puis, après un dernier coup d’œil vers le cadenas, repartent en direction de la rive gauche, vers le quai de Conti, le RER Saint-Michel et leur petit nid intime en banlieue sud…

.oOo.

Venu de Rouen, Greg vogue sur la Seine à destination du port autonome de Bonneuil-sur-Marne, en amont de Paris. Fils et petit-fils de marinier, marinier lui-même depuis vingt-cinq ans, il a parcouru avec sa péniche tous les canaux et voies navigables de la France et de ses environs. Pourtant, et malgré sa grande expérience de la circulation fluviale, il appréhende toujours ces quelques kilomètres de traversée de la capitale. Au cours des dernières années, la portion parisienne de la Seine s’est résolument tournée vers le tourisme, et il est devenu de plus en plus délicat de piloter une péniche au gabarit Freycinet parmi les nombreux bateaux-mouches, vedettes de particuliers et restaurants flottants. Sans oublier les pêcheurs, les baigneurs — car il y en a —, et les épaves, souvent encombrantes, qui ne sont pas forcément visibles sous la surface. Ainsi, Greg a déjà subi des avaries à cause de frigos et autres appareils jetés des ponts, repêché des cadavres à quatre reprises, et percuté assez de barques pour en perdre le compte.

Alors, chaque fois qu’il est contraint de voguer sur ce sinueux tronçon de fleuve, il ne relâche pas son attention ni ne se laisse distraire par le décor qui fait la joie des touristes.

Pourtant, c’est lors d’une escale à Paris qu’il a rencontré, dans sa jeunesse, une vacancière pas comme les autres. Elle se prénommait Kady, venait de Québec, et fut le grand amour de sa vie. Mais une barge représente un espace bien trop exigu pour une fille habituée aux vastes étendues du Canada, sans compter les désagréments de cette existence nomade qui plaît tant à Greg, né sur une péniche. Faire d’elle une batelière s’est révélé impossible. Après deux années de vie commune, dont une et demie de conflit, elle a quitté Greg et est retournée sur les rives du Saint-Laurent, qui lui convenaient mieux que les berges des étroits canaux européens. De cet amour perdu, Greg, resté célibataire, a gardé le nom de son embarcation : La Québécoise.

C’est par le plus pur hasard que La Québécoise passe sous le pont des Arts au moment où Anna et Nils jettent la clé de leur cadenas par-dessus leur épaule. Elle rebondit sur les écoutilles qui ferment les soutes de la péniche, et glisse entre elles.

Greg ne se rend évidemment compte de rien, concentré sur le pilotage à l’arrière du bateau. Il abandonne dans son sillage les îles de la Cité et Saint-Louis, poursuit vers le pont de Tolbiac et sort de Paris. Un peu plus loin, il laisse la Seine sur tribord et s’engage sur la Marne. Là encore, les obstacles à la navigation sont nombreux, et ce n’est qu’en début d’après-midi que la Québécoise est amarrée dans la darse sud du port de Bonneuil. Les dockers entreprennent le déchargement et, quand c’est terminé, Greg, comme à son habitude, inspecte le pont, les soutes et les écoutilles. Il sait, car son père et son grand-père le lui ont répété inlassablement, que les grosses avaries commencent par de petits accrocs. Alors, depuis toujours, Greg contrôle l’état de sa péniche après chaque voyage.

C’est ainsi qu’il trouve la minuscule clé dans un recoin. Il se demande ce qu’elle ouvre, puis la glisse dans sa poche et poursuit son travail.

Après une semaine et une lessive, Greg se souvient tout à coup de la clé lorsqu’il enfile le même pantalon.

Bien qu’il soit sûr qu’elle ne correspond à aucun cadenas ni serrure de son bord, Greg fait le tour de La Québécoise pour vérifier, car il est homme à ne jamais rien laisser au hasard. Puis, tout à fait certain que l’objet ne vient pas de chez lui, il en conclut qu’il a été perdu par une des personnes qui travaillent sur le port de Bonneuil, probablement un des dockers. Or, le lendemain, il avait poursuivi sa navigation sur la Marne en direction de l’est. Il avait passé Meaux, Château-Thierry, puis il avait obliqué sur Châlons-en-Champagne et Vitry-le-François, où il avait emprunté le canal qui va de la Marne au Rhin par Bar-le-Duc et Toul. Il se trouve à présent à Nancy, loin de la région parisienne.

.oOo.

La semaine qui s’est écoulée a été difficile pour Anna. Après le magnifique week-end vécu avec Nils dans un état proche de la fusion, ils avaient repris le collier le lundi matin. Malgré sa jeunesse, elle est déjà secrétaire dans une société spécialisée en formation pour adultes, et consacre une bonne partie de ses journées à jongler avec les plannings, accordant les emplois du temps des instructeurs et ceux des stagiaires avec les modifications de dernière minute et les impératifs de chacun. C’est un travail stressant qui nécessite beaucoup d’attention. Aussi, ses soirées sont d’une grande importance, car elles lui permettent de se vider la tête et de se ressourcer dans le petit appartement qu’elle a décoré avec goût.

Mais depuis quelques jours, Anna ressent une sorte d’absence, comme si un élément vital faisait défaut. La jeune femme cherche de quoi il s’agit, et pâlit en comprenant : Nils et elle n’ont pas fait l’amour depuis le dimanche précédent ! Elle se demande ce qui est pire, le fait lui-même, ou qu’elle ne s’en soit pas rendu compte plus tôt, que cela ne lui ait pas manqué davantage.

De son côté, Nils est professeur d’histoire-géo en collège. Inculquer des connaissances à des adolescents est probablement l’un des métiers les plus difficiles qui soient. Il doit supporter la mauvaise volonté des élèves, les provocations dont ils sont les auteurs et le bruit fréquent de presque trente gosses parlant en même temps. Il doit aussi faire preuve d’autorité, et rester calme en toute situation, ou en tout cas faire croire qu’il l’est. Pour lui aussi, les fins de journées sont attendues avec impatience, et le retour dans leur logement est une plongée dans la douceur et la tranquillité.

Pourtant, il se sent étrangement déconnecté d’Anna, ces jours-ci. Il apprécie toujours la beauté de la jeune femme, bien sûr, mais… il ne la désire plus avec autant de force. Les excès sexuels du week-end précédent l’ont sans doute saturé, néanmoins la simple présence de sa compagne l’irrite. A-t-il seulement besoin d’être seul, ce qui est compréhensible et qui arrive même aux plus aimants ? Non. Il n’a pas envie de s’isoler, c’est Anna qu’il ne veut plus voir.

Pourtant elle est là, à ses côtés, et la vie commune qui depuis deux ans les comble de bonheur devient subitement et sans raison un poids. Comme si quelque chose, entre eux, venait de disparaître ou d’être perdu.

.oOo.

Suzanne est née à Nancy. Des années auparavant, jeune fonctionnaire, elle est « montée » à Paris pour y travailler dans divers bureaux de poste. Sitôt arrivée dans la capitale, elle a déposé une demande de mutation pour retourner en Lorraine, mais les places sont rares, les files d’attente longues, et la patience de mise.

Les années ont filé, et Suzanne ne s’est jamais complètement installée. Elle a résidé dans un appartement du XIe arrondissement, a eu des copains, est sortie de temps en temps à des soirées ciné, boîte, fêtes amicales, a eu des amants… mais même après plusieurs années elle s’est toujours sentie de passage. À chaque période de congés, chaque week-end, elle est rentrée dans sa famille à Nancy. Chez elle, comme elle dit. Elle a vécu dans le transitoire, dans l’attente d’un retour au pays, sans profiter de ce que la capitale pouvait lui offrir, sans se lier à personne en aucune manière, et sans voir filer le temps.

Durant toutes ces années, Suzanne s’est contentée d’exister. Elle a fait de sa vie une salle d’attente, espérant le prochain week-end, les prochaines vacances, la prochaine occasion d’aller dans sa ville, espérant cette mutation comme une parenthèse refermée, qui réduirait tout ce qui s’est produit dans l’intervalle à une succession de faits sans intérêt. Ses jours se ressemblaient, et tous les moments de son existence, y compris ceux passés à Nancy, baignaient dans la routine et la monotonie. Elle aurait du mal à se souvenir, même approximativement, à quelle époque elle a rencontré telle amie ou a vécu tel événement important.

Après deux décennies de provisoire, l’affectation tant désirée a fini par lui être accordée. Suzanne referma alors la porte de son appartement et de ces années à ses yeux négligeables, et elle retrouva définitivement sa Nancy natale et les charmes de la place Stanislas : son existence commençait enfin.

L’illusion fut de courte durée. Elle réalisa bien vite que son printemps était terminé, et l’été déjà bien entamé.

Elle comprit avec regrets qu’elle avait loupé le train de sa vie, et qu’il ne repasserait pas par sa gare. Suzanne ne s’était jamais engagée amoureusement, n’avait jamais eu de vrais amis, ni fait de projets, sauf celui de revenir en Lorraine. Une fois de retour, elle découvrit qu’il y manquait l’essentiel, et que cet essentiel ne se trouvait en aucun lieu, mais en un autre temps, définitivement révolu.

La quarantaine passée, elle mène à Nancy une vie aussi morose et insipide que celle qui fut la sienne à Paris. Elle se rend chaque matin à pied dans le petit bureau de poste de la rue Saint-Dizier où elle a été affectée, non loin de sa chère place Stanislas et pas très loin non plus du port sur le canal. Elle rentre le soir dans son appartement ironiquement situé rue du Joli-Cœur. Pendant son temps libre, elle voit ses parents et fréquente quelques collègues et amis d’enfance, mais elle sort peu. Il lui arrive d’aller pendant de brèves périodes chez sa sœur installée près de Dijon avec sa famille ; malgré tout, elle n’est jamais vraiment partie en vacances et n’a jamais visité une autre région.

C’est à son comptoir postal qu’un samedi matin elle croise la route de Greg, venu renvoyer la petite clé à Bonneuil-sur-Marne par courrier, accompagnée d’un mot d’explications.

.oOo.

Nils est sorti de bon matin, pendant qu’Anna dormait. Ou faisait semblant de dormir, car elle n’a pas fermé l’œil de la nuit. La veille, il l’a avertie de son intention de passer le dimanche chez un ami.

Sans elle.

Il est allé chez son vieux copain Jean-Yves, à Bagneux. Les deux hommes se sont connus au collège, ont fait les quatre cents coups ensemble, et ne se sont pratiquement pas quittés pendant une dizaine d’années. Puis Jean-Yves s’est engagé dans la marine, a embarqué à bord d’un bâtiment militaire, et les deux complices ne se sont pas vus pendant trente-sept mois consécutifs. Leur amitié n’a pas souffert de cette longue séparation, mais ils ont appris à la vivre de manière moins fusionnelle. Toutefois, dès que l’un des deux a un souci ou un bonheur à partager, il se tourne vers l’autre.

C’est donc tout naturellement que Nils s’est rendu auprès de son ami. Anna ne lui a pas demandé chez qui il allait, elle connaît la réponse.

Jean-Yves ne dit pas grand-chose. Nils n’est pas venu chez lui pour l’entendre, mais pour être écouté, et l’autre le sait. Il a besoin de parler, de parler beaucoup, et il ne s’en prive pas. Une bière à la main, il explique longuement à l’ancien marin pourquoi il aime tant Anna, et comment il ne ressent plus cet amour bien qu’elle lui soit indispensable. Pourtant la présence de la jeune femme lui pèse. Malgré tout, dès qu’il s’éloigne d’elle, comme en ce moment-là, elle lui manque. Il s’en veut de s’être absenté un dimanche, un des rares jours où ils peuvent être ensemble. Cependant, il n’aurait pas supporté de la voir toute la journée s’agiter, ni d’entendre sa voix, ni de lui parler.

Encore moins de lui faire l’amour, ce qu’il ne comprend pas lui-même. Elle est d’une grande beauté et il la désire. Toutefois dès qu’il est en présence de la jeune femme, ce désir fond comme neige au soleil.

Comment une telle chose peut-elle se produire ? Comment tout ce qui l’unit à Anna s’est-il brutalement éteint ? Tout allait pour le mieux jusqu’au week-end précédent, et brusquement… le vide !

« Je suis fou d’elle, répète-t-il à Jean-Yves. C’est la femme de ma vie, je ne peux pas vivre sans elle. Mais quand elle est là… Je ne sais pas ce qui se passe, elle m’énerve. Sa présence m’insupporte. Et quand on n’est pas ensemble… Je me sens tout nu, tout démuni.

— Et ça t’a pris d’un coup ?

— D’un coup ! Le week-end dernier, on a été… »

Nils hésite. Il se rend compte du ridicule de ce qu’ils ont fait, mais il n’a jamais rien caché à son ami.

« On a été accrocher un de ces cadenas d’amour, sur le pont des Arts, avec nos noms écrits dessus. Je sais, c’est stupide, c’est fleur bleue, c’est cucul, c’est tout ce que tu voudras. Mais c’est comme ça, on avait envie de jouer à ce jeu-là. Ensuite, on est rentrés chez nous et on a passé deux journées… torrides ! Le lundi, la reprise a été dure. Et depuis, plus rien. Je suis rentré chez nous le soir, et quand je l’ai vue… Je ne sais pas comment te dire. J’avais envie d’être ailleurs. Ou qu’elle ne soit pas là, plutôt. Je ne sais vraiment pas. On ne s’est presque pas parlé de la soirée. On a mangé, on a regardé la télé, on s’est couchés. Mécaniquement. Le mardi, on est parti chacun de son côté. Je me suis retrouvé dans le métro, et là, elle m’a manqué ! Vachement. J’avais envie de faire demi-tour, de l’appeler, qu’on se retrouve. Je voulais m’excuser, la serrer dans mes bras, l’embrasser… Bien sûr, je ne pouvais pas. La journée a été très longue, j’avais tellement hâte de rentrer. Le soir, je suis arrivé avant elle, j’ai préparé un bon petit repas, mais quand elle a été là… ça a recommencé. De nouveau, la gêne, la lassitude. Presque de la répulsion. Je n’y comprends rien. Ce n’est pas comme si on ne s’aimait plus, là, ce serait simple. Justement, je l’aime, elle m’aime, cependant… un truc est comme perdu.

— Et elle, elle ressent la même chose ? »

Nils regarde Jean-Yves avec un air ébahi.

« Ben… Je n’en sais rien. On n’en a pas parlé. On ne s’est pratiquement pas adressé la parole depuis une semaine ! »

.oOo.

Lucie est contente d’avoir ce travail au port de Bonneuil. Parce qu’il lui assure des revenus, bien sûr, mais aussi car il lui occupe l’esprit. Même quand elle n’est pas au boulot, si elle sent ses pensées dériver sur le sujet de la séparation — et cela lui arrive souvent —, elle les ramène volontairement vers les problèmes qu’elle rencontre au bureau. Mieux vaut cela que trop songer aux difficultés de relation avec Patrice.

On dit que la septième année de mariage est la plus meurtrière, celle où il y a le plus de couples qui éclatent.

Patrice et elle ont tenu huit ans.

Mais ils n’iront probablement pas plus loin, le cœur n’y est plus.

« Bien sûr, le temps passe, et ce n’est plus comme au commencement », répètent ses amies. Pourquoi ? Au début, elle ne connaissait pas Patrice, et pourtant, elle était tombée éperdument amoureuse de lui en quelques heures. À ses yeux, aucun autre homme ne peut supporter la comparaison.

Avec les années de vie commune, elle a découvert quel garçon il est vraiment. Elle a apprécié sa générosité, sa gentillesse, sa disponibilité, son honnêteté, sa rigueur, son calme en toutes circonstances… Aujourd’hui, elle sait ce qui lui avait plu dès le premier regard, ce qu’elle n’a pas pu voir, mais qu’elle a perçu, et qui l’a immédiatement conquise.

Elle sait pourquoi elle est amoureuse de lui. Elle peut dresser une liste des raisons.

Malheureusement… que valent les raisons quand le cœur est las ?

Pourquoi, alors qu’elle a tous les motifs du monde pour l’aimer encore plus qu’au début, pourquoi la belle mécanique se grippe-t-elle précisément à ce moment-là ?

Et lui ressent la même chose. Ils en ont parlé calmement, tel un vieux couple qui se connaît bien et en adultes qui s’estiment mutuellement.

L’estime mutuelle ? Qu’en a-t-elle à faire, d’une simple estime, quand leur relation part à vau-l’eau ? Ils ont décidé de se laisser un peu de temps. Six mois. Et puisque la flamme ne s’est pas ravivée avant l’expiration de l’ultimatum…

Divorce.

Le mot qu’elle ne veut pas prononcer, pas même dans ses pensées, mais qui est bien le terme qui convient. Ils n’ont pas d’enfants, ce sera facile. Enfin… moins difficile.

Elle soupire et retourne à ses tâches professionnelles. Dans le courrier, une enveloppe contient une minuscule clé, probablement de cadenas. Elle a été trouvée par un marinier sur sa péniche lors de son passage par Bonneuil, une dizaine de jours plus tôt. Il la renvoie, car elle appartient certainement à un des dockers. Sympa, ce type. Un autre, au lieu de se donner tant de peine, l’aurait jetée par-dessus bord.

Lucie saisit ce prétexte pour faire un tour à l’extérieur. Elle se rend sur les quais et visite un par un tous les gars de service le jour où la clé a atterri sur la barge du batelier. Comme toujours, elle est accueillie par ces rudes hommes avec force sourires et plaisanteries. Avec quelques œillades insistantes, aussi, car à trente-deux ans, elle est très attirante. Mais aucun des dockers ne se permet le moindre mot déplacé. Ils paraissent frustes, comme le semblent souvent les travailleurs manuels, pourtant ils savent être délicats et respectueux. Les regards qu’ils lui lancent sont juste admiratifs, alors comment Lucie peut-elle leur en faire le reproche ? De plus, elle se sent évidemment flattée.

L’un des hommes lui déclare que la clé est celle de son cœur, et qu’elle n’a plus qu’à l’ouvrir. Elle rit, manque de répliquer qu’elle a déjà donné la clé du sien à quelqu’un, se retient comme un nuage passe dans son esprit, et poursuit sa tournée. Elle est bredouille, aucun des dockers ne reconnaissant l’objet comme le sien. Lucie se dit que des choses plus importantes l’attendent. Le propriétaire du cadenas trouvera bien un moyen de le faire sauter, elle a fait tout ce qui était en son pouvoir.

Il y a un stagiaire sur le quai, un collégien qui est là pour une découverte du monde professionnel. Elle lui donne la clé, sans même savoir pourquoi. Sans doute pour ne pas la jeter, par égard envers le marinier qui a pris la peine de la renvoyer, ou pensant peut-être qu’un gamin de cet âge pourrait jouer avec.

« Comment t’appelles-tu ? demande-t-elle.

— Gilles, madame.

— Ce boulot te plaît ?

— Pas trop. C’est dur.

— Oui, c’est très dur. Tu as quel âge ?

— Quinze ans, m’dame. »

Lucie lui sourit. Bien sûr, il est si jeune qu’un tel travail doit lui sembler terriblement exigeant. Elle retourne vers son bureau, mais s’arrête brusquement de marcher. Elle vient d’avoir une idée ! Gilles, qui ne la quitte pas des yeux, glisse la petite clé dans sa poche.

.oOo.

La cargaison que Greg doit recevoir et acheminer n’est pas arrivée à Nancy par suite de l’erreur d’un transporteur routier. Il peste contre cet incident qui lui fait perdre du temps, et se résigne à rester plusieurs jours dans ce port.

Puis il retourne au bureau de poste et, prenant son courage à deux mains, invite Suzanne à dîner ce soir-là.

Greg n’est pas un homme à femmes. Il ne refuse évidemment pas une aventure lorsqu’elle se présente, toutefois les occasions sont rares et il ne fait jamais le premier pas. Aussi est-il lui-même surpris de cette démarche, comme s’il ne l’avait pas effectuée de son propre chef.

Suzanne n’a plus sa beauté d’antan, mais elle est loin d’être repoussante, et lui, qui n’est plus un jeune premier, s’est senti attiré par elle dès le premier regard, au bureau de poste. Alors, sans se poser davantage de questions, il l’a invitée.

Elle est tellement étonnée qu’elle accepte immédiatement, par réflexe plus que par décision réfléchie. Combien d’années se sont écoulées depuis la dernière fois qu’un homme lui a proposé une soirée au restaurant ?

Ils se retrouvent dans le cadre somptueux de la brasserie Excelsior, chacun vêtu avec soin, mais une fois face à face, ils ne savent comment se comporter ni de quoi parler. Suzanne, plus habituée par son métier à s’adresser à des inconnus, lance la conversation.

« Votre métier doit être passionnant, avec tous ces déplacements. Vous découvrez beaucoup de régions ? »

Quand Greg parle de la batellerie, il est intarissable. Trop heureux de saisir la perche que Suzanne lui tend, il se lance sur le sujet, expliquant par le menu tout ce qui fait la vie à bord d’une péniche. Le vin aidant, il monologue pendant presque une heure, puis s’arrête brusquement, réalisant ce qu’il fait.

« Pardonnez-moi, je cause, je cause… Et je ne vous laisse pas la parole. À votre tour de me raconter qui vous êtes. Comment êtes-vous arrivée à Nancy ? »

Suzanne sourit. Elle a bu les paroles de ce grand type sans s’ennuyer une seconde et sans songer à l’interrompre. Il craint de l’avoir lassée, elle ne demande qu’à l’écouter toute la nuit. Pour elle qui a seulement connu quelques bureaux de poste, une péniche est un lieu propice aux aventures les plus palpitantes qu’on puisse imaginer, comme s’il s’agissait d’un navire pirate voguant sous le vent des Caraïbes.

Elle lui parle d’elle, comme elle peut, mais que raconter ? Elle a grandi ici, elle a été un temps à Paris, elle est revenue. Voilà tout. Elle s’efforce de ne pas paraître trop ignorante, trop perdue dans sa bulle.

La soirée est fort avancée lorsque Greg la raccompagne chez elle. Ils ne savent comment se dire au revoir, comment ne pas se séparer.

« Vous restez à Nancy encore quelques jours ?

— J’attends mon chargement. Je repartirai dès qu’il sera à mon bord.

— Quand arrivera-t-il ?

— Pas avant la fin de la semaine, malheureusement. Enfin… j’espère. »

Ils se font la bise. Sur la joue. Puis Greg repart vers le port en souriant tandis que Suzanne, le cœur léger, monte chez elle.

.oOo.

Nils rentre de chez Jean-Yves et trouve l’appartement vide. Quand Anna arrive enfin, à la nuit tombante, il ne lui demande pas où elle a passé la journée, même s’il paierait cher pour le savoir.

C’est le début de leur deuxième semaine d’incommunication. Anna n’en peut plus. Dans son travail, elle craque et se met à pleurer à la moindre difficulté, et il y en a beaucoup, car elle se sent dépassée par tout. De son côté, Nils perd rapidement patience avec ses élèves. Il en gifle un, est convoqué dans le bureau du directeur sur une plainte des parents du gosse.

Anna ne rentre plus directement chez eux. Elle perd délibérément du temps, laisse passer plusieurs rames de métro, va faire du shopping sans regarder les vitrines, marche dans la rue aussi lentement qu’elle le peut. Le soir, ils mangent sans prononcer une parole, s’asseyent devant la télé, chacun à un bout du canapé, puis se couchent en évitant le moindre contact physique.

Nils entend pleurer la jeune femme le plus silencieusement possible. Il se sent coupable, conscient qu’il agit mal, mais ne sait comment faire autrement. Il n’a plus les mots ni les gestes. De son côté, Anna voit Nils souffrir, lui aussi. Comment lui dire qu’elle le plaint ? Comment aller vers son amant, devenu un parfait inconnu, un étranger ?

.oOo.

Pour la première fois depuis plusieurs semaines, Lucie se sent le cœur léger en quittant le port. Pour la première fois depuis des semaines, elle sait quoi faire pour sauver sa relation avec Patrice. Naturellement, elle n’est pas sûre du succès, mais qu’a-t-elle à perdre ? C’est la seule ouverture qui s’offre à elle depuis longtemps. L’idée lui est venue brusquement, sans chercher, avec une évidence telle qu’elle se demande pourquoi elle n’y a pas songé plus tôt.

Elle rentre bien avant Patrice, comme toujours. Elle se douche, s’habille avec soin, et pose un mot sur la table.

Je sors. Je serai à partir de vingt heures au restau où l’on s’est rencontrés. Si tu décides de m’y retrouver, fais comme si tu ne me connaissais pas. Une occasion de tout reprendre du début…

C’est le souvenir d’un jeu entre eux, un jeu auquel ils n’ont pas joué depuis des mois. Elle sait qu’il comprendra.

« Si tu me rencontrais aujourd’hui, tu tomberais amoureux, encore ?

— Je craquerais comme la première fois. Tu es mille fois plus belle, mille fois plus attirante, mille fois plus désirable.

— C’est tout ? Ce serait juste pour mon cul, alors ?

— Tu es la seule femme que j’ai aimée, et je ne pourrais pas en aimer une autre, ni plus tôt, ni maintenant, ni plus tard. Si je ne t’avais pas rencontrée avant ? Crois-moi, je t’aurais attendue, non, je t’aurais cherchée, comme je te cherchais quand on s’est connus. Si je te rencontrais aujourd’hui, je craquerais au premier regard ! »

Et Lucie se blottissait contre Patrice, et Patrice la serrait contre lui, et il l’embrassait, et il la cajolait…

.oOo.

Gilles et ses parents vivent rue Bonaparte, dans le VIe arrondissement, un appartement qui est à leur famille depuis trois générations. Comme dit son père, « C’est pas de nos jours qu’on pourrait se payer une piaule dans ce quartier. » Le coin est sympa et animé, les rues sans cesse pleines de vie, il y a toutes les commodités dans un rayon de quelques centaines de mètres. Dès qu’il a été suffisamment grand, Gilles a arpenté tous les trottoirs de son territoire, dont il connaît chaque détail. C’est un garçon parfaitement bien dans sa peau et à l’aise dans l’existence qu’il mène. Il a toujours eu de nombreux potes, et ceux-ci l’apprécient pour sa franchise.

À présent, à quinze ans, il s’intéresse aussi à la question d’avoir des copines. Une en particulier : Noémie.

Elle vit non loin de chez lui, rue Saint-Sulpice, et ils fréquentent le même collège. Quand il la voit, Gilles a le cœur qui bat plus vite, sans qu’il s’explique pourquoi. Il essaye de regarder ailleurs, vers les choses qui l’entourent, ou vers ses amis s’il s’en trouve à proximité, mais bien malgré lui, ses yeux reviennent se fixer sur Noémie, comme s’ils décidaient à sa place.

Le hasard met Noémie sur la route de Gilles tandis que celui-ci rentre chez lui. Elle lui sourit, et il sent ses jambes trembloter.

« Salut, Gilles, tu reviens de ton stage ?

— Oui.

— Tu es au port de Bonneuil, c’est ça ?

— Comment tu le sais ?

— C’est mon petit doigt qui me l’a dit ! »

Elle se moque, et lui ne sait comment le prendre.

« Pourquoi as-tu été aussi loin ? Moi, je fais le mien dans une agence immobilière près du Luxembourg.

— Je m’y suis pris trop tard. Au dernier moment, je n’ai pas eu le choix, un voisin a proposé de me prendre avec lui, et il bosse là-bas.

— Ah, d’accord. Tu fais quoi, samedi ? »

Gilles compte rester en tête à tête avec sa console de jeu, mais si Noémie a autre chose à lui proposer, il changerait volontiers d’avis…

« J’aimerais bien me promener sur les quais, reprend la gamine. On y croise toutes sortes de gens. Ça te dit de venir avec moi ? Tu me parleras des péniches. Tu dois être un expert, maintenant. »

Gilles trouve que c’est une drôle d’idée de se balader bêtement, comme des vieux, mais il se rendra jusqu’au Havre à pied, si Noémie le lui demande en le regardant avec ces yeux-là. Bien sûr, il ira avec elle ce samedi sur les quais de la Seine…

.oOo.

Cette fois, c’est Suzanne qui a invité Greg à dîner, chez elle. Elle n’a pas souvent eu l’occasion de cuisiner pour deux, et la dernière remonte à plusieurs années. Décidée à lui faire goûter les spécialités locales, elle a refusé de se contenter de la célèbre quiche lorraine, préférant quelque chose de plus élaboré et de plus original. Après hésitation, elle a renoncé aux bouchées à la reine aux ris de veau, et a finalement opté pour un coq au vin gris de Toul avec des kneppes.

Greg n’est pas difficile et n’en demande pas tant. Étant habitué à la solitude et à sa cuisine de marinier célibataire, n’importe quel menu lui convient, du moment qu’il passe la soirée avec Suzanne, qu’il apprécie vraiment, sans qu’il puisse se l’expliquer. Elle n’a rien de particulièrement attrayant, et pourtant, Greg se sent attiré par elle. Il a apporté une bouteille de vin. Ni lui ni Suzanne n’ont pensé au dessert. Ils en rient comme des gosses, s’installent sur le canapé pour grignoter quelques friandises dénichées par Suzanne.

Sans qu’ils comprennent comment cela s’est produit, ils se retrouvent en train de s’embrasser à pleine bouche.

Suzanne s’abandonne dans les bras de Greg comme cela ne lui est peut-être jamais arrivé avec un homme. Pour la première fois de sa vie, elle se laisse aller sans calcul et surtout sans retenue. Elle ne s’occupe pas de ce que Greg peut lui donner en cet instant si important, mais de ce qu’elle a, elle, à lui offrir.

De son côté, le marinier ne réfléchit pas davantage. Il rencontre de temps en temps une femme au cours de ses déplacements. Lorsque cela arrive, il profite généralement de l’occasion sans arrière-pensées, et sans non plus faire de projection vers l’avenir. Un jour il est là avec quelqu’un, le lendemain il est ailleurs, seul. Cette fois, il ressent autre chose, et cela ne s’est pas produit depuis sa chère Kady. Pendant toutes ces années, il n’a songé qu’à lui-même, sans se préoccuper des conséquences de ses actes.

Brusquement, il se sent simplement heureux et invincible. Mais sur ce sentiment digne d’un adolescent plane une ombre. Sa cargaison va bientôt arriver, et il devra repartir. Qu’adviendra-t-il alors de Suzanne ? Et de lui ?

Il se lève précipitamment.

« Pardonne-moi, Suzanne, dit-il sans se rendre compte qu’il la tutoie. Ça serait une erreur, je crois. Tu sais, je vais devoir m’en aller bientôt. Sur ma péniche, je veux dire. Ce ne serait pas honnête de ma part de te laisser espérer des choses qui ne sont pas possibles. Alors… il vaut mieux en rester là. Merci pour le repas. C’était délicieux. »

Et sans ajouter un mot ni accorder à Suzanne le temps de répliquer, il sort de l’appartement. Il regagne La Québécoise dans un état de fébrilité extrême, se traitant de tous les noms, s’en voulant d’avoir invité Suzanne la veille, s’en voulant de l’avoir embrassée, s’en voulant de l’avoir quittée de cette façon.

Suzanne, de son côté, se reproche d’avoir permis à Greg de partir sans lui répondre. Immédiatement, elle décide d’aller le voir au port le lendemain. Elle, d’ordinaire si timide, si effacée, si hésitante, est résolue à ne pas laisser passer la dernière chance de remplir sa vie…

.oOo.

Lucie ne se rend pas directement au restaurant, il est encore trop tôt. Elle flâne dans ce quartier du XIIIe où elle a travaillé autrefois comme vendeuse de vêtements pour arrondir ses fins de mois d’étudiante boursière. Le magasin n’existe plus, mais c’est pendant la pause déjeuner, dans une pizzeria voisine, qu’elle a fait la connaissance de Patrice. Il sortait d’un entretien d’embauche calamiteux, au cours duquel il avait presque insulté l’employeur qui lui proposait un salaire que lui jugeait indigne de ses compétences.

Il a abordé Lucie, lui a raconté la scène, elle riait aux éclats. Il s’en est allé sans lui laisser ses coordonnées. Elle n’a pas osé les lui demander ni lui donner les siennes, toutefois le lendemain, sans raison cette fois, il est revenu à la même heure, et le surlendemain aussi. Puis il l’a attendue un soir devant sa boutique, et ils sont partis ensemble. Depuis, ils n’ont jamais parlé de se séparer.

Jusqu’à maintenant.

À vingt heures pétantes, elle entre dans le restaurant et commande une quatre-saisons. À vingt heures quinze, Patrice pénètre à son tour dans l’établissement, s’assoit à une autre table sans un regard en direction de Lucie, et se plonge dans la consultation de la carte.

Lucie mange sa pizza à petites bouchées, sans se presser. Patrice attaque la sienne. Elle fait semblant d’être captivée par la lecture d’un magazine, il fait beaucoup d’efforts pour ne pas la lorgner. À une table voisine, un grand blond la dévore des yeux.

Elle commande le premier dessert de la liste, ne regardant même pas de quoi il s’agit. Elle l’avale sans vraiment le goûter, le nez dans l’assiette. Quand elle termine et repose sa petite cuillère, Patrice est là, debout devant elle.

 « Vous permettez que je m’asseye une minute, mademoiselle ? »

Elle hésite. Il joue vraiment le jeu…

« Je vous en prie. »

Elle fait un geste d’invite vers la chaise libre en face d’elle. Patrice la tire et s’assoit. Ses mains tremblent légèrement.

« Je vous ai remarquée… Vous êtes charmante… J’ai eu envie de vous parler un peu. Ça ne vous dérange pas ? »

Oh, non, tu ne me déranges pas, a-t-elle envie de lui crier. Puis elle se souvient que c’est elle qui a provoqué cette situation, alors…

« Vous ne me gênez pas du tout, monsieur. Vous êtes du quartier ?

— Non, je suis là pour régler une affaire… délicate. Et vous-même, vous êtes seule ? Ce n’est pas prudent. »

Il fait mine de remarquer l’alliance qu’elle porte à l’annulaire gauche.

« Pourtant, vous êtes mariée.

— Oui, mais mon mari ne se préoccupe pas beaucoup de moi, en ce moment. »

Elle se mord les lèvres. Pourquoi a-t-elle dit ça ? Ça lui a échappé. Patrice garde le silence quelques secondes, puis reprend, sans oser la regarder :

« Moi, si j’étais votre mari, je ne vous laisserais pas seule. Je m’occuperais de vous avec tendresse. Si votre mari ne le fait pas, c’est un imbécile. Il ne se rend pas compte de la chance qu’il a d’avoir une femme comme vous, aussi belle, aussi attirante, aussi désirable. Si j’étais votre mari, vous seriez la femme de ma vie, la seule femme dans mon monde. Je ne verrais que vous parmi toutes les étoiles du ciel. Je vous aimerais… je vous aimerais même si je ne sais pas comment te le dire. Lucie, pardonne-moi. C’est toi que j’aime le plus au monde. »

Il lui prend la main. Elle se met à pleurer d’émotion.

« Si tu n’étais pas là, je ne sais pas ce que je ferais, mais je serais dans la nuit. C’est tout ce que je sais. J’ai besoin de toi plus que d’air pour respirer, plus que d’eau, plus que de… »

Le grand blond qui était à la table voisine s’est approché et interpelle Lucie :

« Ce mec vous embête, mademoiselle ? S’il y a un problème, dites-le. »

Lucie regarde l’homme à travers ses larmes.

« Non, non, aucun problème, tout va bien, merci. Ça va, je vous assure… »

Patrice n’a même pas bougé pendant l’interruption. L’autre s’éloigne à regret.

« C’est vrai que je suis un imbécile, Lucie, reprend Patrice. Pardonne-moi. Quand je t’ai vue, là, toute seule, abandonnée, avec en plus ce type qui te reluquait… J’ai eu envie de te prendre dans mes bras, de te serrer très fort, de t’embrasser…

— Alors, prends-moi, serre-moi et embrasse-moi… »

.oOo.

 « On n’aurait jamais dû aller accrocher ce fichu cadenas sur le pont. »

Anna sursaute. Depuis deux jours, Nils ne lui a presque pas parlé, et voilà avec quel sujet il l’aborde !

« Pourquoi tu dis ça ?

— Tout a commencé à ce moment-là, avec ce truc.

— Tout quoi ?

— Je ne sais plus si je t’aime. »

Silence pesant. Anna reprend d’une voix tremblante :

« Au moins, tu n’affirmes pas que tu ne m’aimes plus.

— Non.

— Je ressens la même chose, tu sais ?

— Je m’en doute. »

Encore le silence.

« Le plus sage, je crois, serait qu’on ne se voie pas pendant un moment, reprend enfin Nils. Je vais aller quelque temps chez Jean-Yves.

— Tu lui en as parlé ?

— Oui.

— Ah ! Tu as réfléchi à la chose, je vois. Ta décision est déjà prise. »

Nils hésite.

« Tiens, je te laisse ma clé.

— Tu pars juste pour quelque temps, mais tu me laisses ta clé ? »

Nils soupire tristement, et ne répond pas. Il a envie de pleurer. Ils se regardent brièvement, le temps de lire la détresse dans les yeux de l’autre.

C’est Anna qui se reprend la première, fronçant les sourcils.

« C’est vrai, ce que tu as dit à propos du cadenas. Tout allait bien, et tout à coup, après ce fameux week-end…

— J’ai presque envie de retourner là-bas, de le couper et de le balancer à la flotte, lui aussi.

— Eh ben… S’il n’y a que ça pour te faire plaisir…

— C’est toi qui me dis ça ? Tu y tenais tellement, à cette histoire de pont des Arts…

— Oui. Mais maintenant, ça n’a plus grande importance.

— Tu veux vraiment qu’on le vire ? »

Elle hésite.

« Franchement, je m’en moque. Vire-le si tu veux.

— J’irai samedi.

— Je peux t’accompagner ? »

Nils paraît étonné.

« Tu fais comme tu veux.

— Tu sais à quoi je pense ? On n’a même pas regardé la vidéo. Celle quand on a jeté la clé ensemble. »

Nils hausse les épaules. Toutefois, il ne fait pas un geste en direction de son smartphone.

.oOo.

Suzanne frappe deux coups avec son poing sur le rouf de La Québécoise. Greg ouvre la porte et est ébranlé en la voyant devant lui.

Elle ne lui laisse pas le temps de réagir, ne se laisse pas le temps de réfléchir. Dans les prochaines minutes, de belles tranches d’avenir vont se jouer, pour chacun d’eux. Si elle se met à penser ou à hésiter, tout peut s’écrouler pour toujours.

Elle entre sans y être invitée.

« Greg, ce n’est pas par hasard si tu es venu à mon comptoir pour poster je ne sais quoi. Ce n’est pas par hasard si ta cargaison a été retardée. Je ne crois pas au hasard. Tout ça est arrivé, je crois, parce que nos routes devaient se croiser. Tu es seul dans cette péniche, je suis seule dans mon appartement. Tu vas devoir repartir tôt ou tard ? Je le sais. Mais tu ne peux pas utiliser ça comme une menace ou comme un prétexte pour continuer à te terrer sur ta barge. Tu n’as pas le droit de laisser passer une chance de changer ta vie pour la rendre meilleure, et moi non plus. Nous sommes attirés l’un par l’autre, tu ne le nieras pas. Alors, profitons de cet élan. Le reste, les obstacles matériels, les aléas de la vie, comme ton départ prochain… Nous verrons plus tard. Prenons les problèmes un par un, quand ils se présentent. Et pour l’instant, le problème, c’est que tu as peur de moi. Ai-je l’air d’une fille dangereuse ? »

Greg la regarde. Il parvient à sourire.

« Non, pas trop. Mais tu représentes pourtant une terrible menace. »

Il hésite.

« Et tu as raison sur tout le reste », ajoute-t-il.

Suzanne fait un pas vers lui.

« J’ai passé des années de ma vie d’adulte à vouloir revenir vivre à Nancy, et maintenant, je me rends compte que je n’ai plus rien à faire ici. Si je pouvais partir… ce serait peut-être une bonne chose.

— Sur une péniche ? Ce n’est pas une vie facile, tu sais ? Surtout pour une femme qui n’est pas née dans ce milieu.

— Tu crois que c’est plus facile de se lever tous les jours à la même heure, de venir bosser au même endroit, avec les mêmes personnes, de faire les mêmes gestes, les mêmes tâches, de donner chaque jour les mêmes réponses aux mêmes questions, de rentrer tous les soirs par le même chemin, de manger toujours à peu près la même chose toute seule, et d’attendre, d’attendre, d’attendre si longtemps qu’à la fin on ne sait plus ce qu’on attend, et qu’on ne sait même plus qu’on attend quelque chose ? Ou quelqu’un ? Tu crois que c’est facile de ne voir jamais aucune nouveauté ? Uniquement du gris à perte de vue et à perte de vie ? Et avoir seulement ça pour les années et les années qu’on a encore devant soi… »

Elle respire de plus en plus fort. Sa poitrine se soulève, une larme glisse sur sa joue.

« Laisse-moi une chance, Greg. Et laisse-t’en une à toi aussi. Tu la mérites… »

À son tour, Greg fait un pas en avant, puis tend les mains à Suzanne.

.oOo.

Gilles et Noémie ont marché le long des quais par la rive gauche, du Pont-Neuf au pont Alexandre-III, sur la promenade à hauteur de l’eau. Là, ils ont traversé sur la rive droite et refait le chemin dans l’autre sens, en restant cette fois au niveau de la chaussée. Ils n’ont pas beaucoup parlé, ne sachant trop quoi se dire.

Gilles se rend confusément compte qu’il doit prendre une initiative, mais se demande laquelle. Le gamin envisage de saisir la main de Noémie, sans pouvoir se résoudre à passer à l’acte. Elle risque de lui rire au nez, voire de lui coller une gifle. De quoi aurait-il l’air ? Et si elle racontait ça au collège ?

De son côté, l’adolescente cherche à provoquer une réaction chez Gilles. Elle lui a proposé cette promenade faute d’une meilleure idée, et elle commence à désespérer, car le garçon se contente de marcher à ses côtés, raide comme un piquet, regardant droit devant lui. Elle l’a questionné au sujet des péniches, mais bien sûr il n’en sait pas beaucoup plus qu’elle.

Arrivés au pont des Arts, ils s’y engagent et s’accoudent à la rambarde, côté amont. Gilles fouille dans ses poches pour se donner une contenance et y trouve la clé. Il commence à jouer avec elle, la lançant et la rattrapant.

« Qu’est-ce que c’est, demande Noémie ?

— Une petite clé. C’est une dame qui me l’a donnée, où j’ai fait mon stage. »

D’un geste preste, Noémie saisit l’objet en plein vol.

« On dirait une clé de cadenas, comme tous ceux-là. »

Elle désigne les milliers d’objets accrochés aux grilles des garde-fous.

« Ouais, admet Gilles.

— Imagine… Si on était des amoureux, et qu’on était venus là pour accrocher un de ces trucs avec nos prénoms écrits dessus…

— Et alors ?

— Ce serait rigolo. On jetterait la clé ensemble dans la Seine et on s’embrasserait… »

.oOo.

Lucie prend doucement la main de Patrice posée sur l’oreiller, et l’embrasse. Malgré la délicatesse de son geste, il s’éveille. La soirée a été passée à faire des projets, il a même été question de bébé. Cette nuit-là, très chaude, a été celle des retrouvailles. Ils ont peu dormi, mais ne ressentent aucune fatigue. Ils s’étreignent avec force et tendresse.

« Tu as eu une idée géniale, dit-il, de nous faire jouer à ce jeu de la drague en grandeur nature.

— Tu as une petite femme efficace, hein ?

— Très efficace. Comment as-tu pensé à ça ?

— Je ne sais pas. J’étais au boulot, je venais de donner une petite clé de cadenas à un gamin, un stagiaire, et d’un coup, j’ai pensé à ça. Je ne sais pas comment ça m’est venu. C’était peut-être une clé magique… »

.oOo.

Suzanne ouvre les yeux. Elle a mal dormi. Est-ce à cause de ce qui s’est passé, ou à cause du léger roulis de la péniche, auquel elle n’est pas habituée ?

Elle tire le drap sur sa poitrine nue et regarde Greg, à côté d’elle. Elle lui sourit, il lui tend les bras, plein de désir…

Plus tard, Greg prend le temps de faire entièrement visiter La Québécoise à Suzanne. Elle est impressionnée par la taille de l’embarcation.

« C’est immense ! s’écrit-elle.

— Oui. Il y a largement assez de place pour deux… »

Elle rougit.

« C’est drôle, ajoute Greg.

— Qu’est-ce qui est drôle ?

— Tout ça est arrivé grâce à une petite clé de quelques grammes égarée sur le pont. J’espère qu’elle est bien retournée là où elle doit être. C’était sans doute un porte-bonheur… »

.oOo.

Anna et Nils arrivent sur le pont des Arts depuis le quai de Conti, comme deux semaines auparavant. Mais cette fois, ils ne se tiennent pas par la main, ne sourient pas, et Nils porte un coupe-boulon dans un sac en bandoulière.

Ils ont du mal à retrouver leur cadenas, ne savent plus exactement où ils l’ont accroché, et il y en a sans doute de nouveaux. Mal à l’aise comme précédemment, Anna jette un regard circulaire. On voit seulement quelques passants, et un couple d’adolescents un peu plus loin, de l’autre côté du pont.

« Je l’ai ! », s’écrie Nils.

Il saisit la lourde pince et tente de prendre l’anse du cadenas dans les mâchoires de l’outil, mais le métal est glissant et il n’y parvient pas. Anna vient à son secours. Elle maintient le mécanisme tandis que Nils s’apprête à appuyer de toutes ses forces sur les poignées de l’engin.

.oOo.

« Tu veux essayer, propose Noémie ?

— De quoi faire ?

— Qu’on jette la clé ensemble…

— Si tu veux. »

Elle a toujours le petit objet. Elle emmêle ses doigts avec ceux de Gilles et balance leurs deux mains en mesure.

« Un, deux, trois ! »

La petite clé tournoie, virevolte, atteint la surface du fleuve et s’enfonce enfin dans les eaux de la Seine.

Noémie regarde Gilles en souriant. Alors, le garçon cesse de se demander ce qu’il doit faire, de ce que diront peut-être ses potes. Il prend gauchement Noémie par les épaules, approche son visage de celui de la jeune fille, et l’embrasse sur les lèvres…

« Eh ben dis donc, soupire-t-elle, ça peut faire des trucs dingues, une toute petite clé… »

.oOo.

« Arrête ! »

Nils interrompt son geste.

« Je n’ai plus envie de le casser, déclare Anna.

— Moi non plus. Ce serait encore plus idiot que de l’avoir accroché là. »

Ils ne savent plus quoi faire. Ce qu’ils sont venus accomplir n’a plus aucun sens. Ils se sentent brusquement légers et détendus comme ils ne l’ont pas été depuis deux semaines.

« Je te demande pardon, Anna.

— Moi aussi, je te demande pardon. Je ne sais pas pourquoi j’ai été comme ça avec toi ces jours-ci.

— Je n’ai pas non plus été au top.

— Qu’est-ce qui est arrivé ?

— Aucune idée, mais c’est passé, je crois. Comme une mauvaise grippe. J’ai eu comme l’impression de quelque chose qui était perdu… Non, c’est pas exactement ça. C’est plutôt comme si quelque chose en moi n’était pas où il devait être.

— J’ai ressenti un truc comme ça, moi aussi. Je me suis dit que mon cœur était parti se promener ailleurs. »

Nils la regarde. Qu’elle est jolie ! Comment a-t-il pu rester indifférent à ces yeux, cette bouche, cette silhouette ?

Sans un mot, ils se mettent à marcher sur le tablier du pont, vers le Louvre, croisant deux adolescents qui se dirigent, main dans la main, en direction de l’Institut. Une fois sur le trottoir, Anna et Nils tournent à droite et avancent sans une parole pendant plusieurs minutes, remontant vers le Pont-Neuf. Ils semblent étrangers l’un à l’autre, et pourtant leurs pensées sont les mêmes. Parvenus sur le quai de la Mégisserie, ils passent devant les nombreuses oiselleries qui s’y trouvent depuis des décennies. Anna tombe en admiration devant un couple de petites perruches vivement colorées.

« Qu’ils sont beaux ! » dit-elle.

Nils approuve.

« J’ai envie d’avoir des oiseaux depuis longtemps, tu sais ? ajoute-t-elle.

— Eh bien, vas-y, achète-les.

— Je peux ? On pourrait les mettre sur le bahut en face de la grande fenêtre.

— Comme tu veux. Tu es chez toi… »

Anna fouille dans sa poche et en tire la clé de Nils.

« Tiens, reprends-la. »

Les yeux du jeune homme s’éclairent.

« Tu veux toujours de moi, alors ?

« Oh, oui, je veux de toi. »

Comme naguère, Anna se blottit dans les bras de Nils. Avec maladresse, comme s’il ne l’avait jamais fait, il lui caresse le dos. Elle lève vers lui son petit visage et ils s’embrassent, pour la première fois depuis deux semaines.

« Que c’est bon de te retrouver ! »

Pour toute réponse, Nils allume son téléphone et ils regardent la fameuse vidéo.

Anna rit. Nils rit. Ça fait si longtemps !

Ils achètent les oiseaux.

« Ce sont des inséparables » explique le vendeur.

Tandis qu’ils passent sur le pont Saint-Michel pour reprendre le RER, Nils jette le coupe-boulon loin, très loin dans la Seine.

« Va retrouver la clé ! » crie-t-il à l’outil.

Ils repartent en souriant. Nils, en bon admirateur de Georges Brassens, entonne une autre chanson du poète :

« Il suffit de passer le pont

C´est tout de suite l´aventure

Laisse-moi tenir ton jupon

J´t´emmèn´ visiter la nature… »


Commentaire

La clé des chants — 5 commentaires

  1. J’ai lu en diagonale, mais j’aime bien. Je relirai plus attentivement quand j’aurais plus de temps 🙂

  2. Je sens que je vais aimer, mais je vais voir si je peux le télécharger pour le lire sur mon kindle…
    à très bientôt,

  3. C’est curieux, ces milliers de cadenas ! Je ne m’étais pas promenée sur les quais de la Seine depuis quatre ou cinq ans, et à l’époque je n’en avais pas vu. Il y a une dizaine de jours, j’ai pris plusieurs ponts à pied et j’ai pu constater que tous ceux qui sont grillagés en sont recouverts ! Exactement comme sur ta photo du Pont des Arts. Je ne sais pas combien de tonnes ça représente mais ça doit faire un sacré poids… Et ce qui m’a le plus amusée, c’est que les bouquinistes des bords de Seine vendent maintenant, en plus des livres… des cadenas !

    • Il y a en effet un marché à prendre, c’est indéniable !
      Le phénomène des « cadenas d’amour » est récent, il date de quelques années. Je me suis renseigné un peu pour écrire cette histoire, et je confirme que le poids de tous ces engins est considérable, et il pose des problèmes de déformation des parapets. La voirie en enlève parfois par sécurité, mais il y a aussi des vols. Certains pans entiers (entre deux montants) disparaissent parfois. Il y a même un sculpteur qui a avoué en avoir volé plusieurs centaines pour les fondre !

  4. Ha, je l’ai beaucoup aimé ton histoire, comme d’habitude d’ailleurs, bravo Claude! Quant aux cadenas, je me réjouis de le regarder sous un angle neuf!

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