Le jour où mon petit chat est mort

Le jour où mon petit chat est mort, nous avons eu un accident de voiture. Je m’en souviens très bien, pourtant je n’avais que neuf ans et demi.

C’était à l’automne, il pleuvait, la voiture était grise. Nous revenions de Cayeux-sur-Mer, où vivait encore tante Yvanne, pour rentrer chez nous, à Dieppe. Nous sommes passés à Ault-Onival, où il y a un beau phare rouge et blanc. Là, quand nous étions dans la rue qui longe les falaises du bord de mer, la voiture a dérapé. Papa a poussé un juron. Je me rappelle lequel, mais je n’ai pas le droit de le répéter, Mademoiselle Gisèle ne serait pas contente si je le faisais.

Nous avons glissé à cause de la pluie, sans doute. Je n’ai pas bien vu ce qui s’est passé parce que lorsque c’est arrivé, je regardais mes mains, comme j’ai l’habitude de faire. Nous sommes partis sur le côté, en patinant, et nous avons percuté et même cassé le muret qui sépare la chaussée du bord de la falaise. Il y a eu un grand bruit et un choc terrible. La ceinture de sécurité a failli m’étrangler et m’a fait mal au ventre.

Papa a toujours conduit trop vite. C’est ce que maman lui répétait à chaque fois qu’elle avait peur, et elle avait souvent peur, avec papa au volant. Il n’avait pas accroché sa ceinture, et il a cogné le pare-brise avec sa tête. Je crois bien que c’est ce qui l’a tué, puisque c’est à partir de ce moment qu’il n’a plus bougé.

Maman s’est mise à crier, et ma sœur Lisa aussi. Il y avait du sang de papa sur les fauteuils, et je me disais qu’il ne serait vraiment pas content de les voir aussi sales, comme la fois où j’avais renversé du soda. En plus, le capot était défoncé par le muret, et le pare-brise en miettes.

Alors, une autre voiture est arrivée derrière nous, elle nous est rentrée dedans en nous poussant, et ça a fait beaucoup de bruit. Maman a crié encore plus fort. Elle nous disait de vite sortir de là, parce que notre auto allait tomber de la falaise. Les falaises d’Ault-Onival sont très belles et très connues, on en voit même sur des cartes postales.

Lisa pleurait. Elle avait peur, je crois. Elle était plus grande que moi, et pourtant elle ne parvenait pas à ouvrir la portière. Elle hurlait tellement que j’ai mis mes mains sur mes oreilles, mais j’entendais quand même. Maman, qui était assise à l’avant près de papa, s’est retournée sur son siège pour aider Lisa à ouvrir, mais elles étaient trop énervées et la portière était trop tordue, à cause du choc contre le muret. En même temps, elle me criait de vite sortir.

Je ne sais pas pourquoi maman criait autant, puisque je n’étais pas loin d’elle. Je l’entendais très bien, d’autant plus que le moteur s’était arrêté de faire du bruit. J’ai lâché mes oreilles et je suis sorti de mon côté, en faisant attention à ne pas marcher dans les flaques avec mes chaussures marron. Je n’ai pas oublié de refermer la portière.

Alors, une troisième auto est arrivée, elle est rentrée dans celle qui avait poussé la nôtre en faisant encore beaucoup de bruit, et la nôtre a basculé au bord de la falaise, dans le vide. C’était une très mauvaise journée pour les voitures. J’étais sorti juste à temps, et alors j’ai compris pourquoi maman et Lisa étaient tellement affolées.

Il y avait des gens dans la rue, et ils criaient, eux aussi. Pourtant, ils n’avaient pas de raisons d’avoir peur, puisqu’ils n’étaient pas dans la voiture.

C’est certainement lorsque notre auto est tombée que maman et Lisa sont mortes, mais je n’en suis pas sûr, parce que je n’étais plus avec elles pour le voir. Beaucoup de personnes se sont approchées en courant, sous la pluie. Certaines ont regardé au bas de la falaise, d’autres sont allées vers les autres véhicules, d’autres encore sont venues vers moi. C’est à ce moment que j’ai commencé à avoir la frousse, quand tous ces inconnus m’ont posé des questions compliquées en parlant très fort.

Un peu plus tard, des pompiers sont arrivés, avec les camions rouges et les sirènes, mais ils n’ont pas déplié la grande échelle et ils n’ont pas tout arrosé. C’était déjà mouillé, à cause de la pluie. Ils ont parlé avec les gens qui étaient dans les autres voitures et qui avaient du sang sur eux, comme papa, et ils leur ont fait des piqûres, et ils en ont emmené certains et pas d’autres dans les camions rouges.

Puis une dame en blouse blanche est venue pour s’occuper de moi. Elle m’a dit que papa, maman et Lisa étaient morts. Elle avait un parapluie jaune, elle essayait d’être gentille, mais je n’étais pas tranquille, parce que je ne la connaissais pas. Puis quelqu’un est allé à Cayeux-sur-Mer chercher tante Yvanne. J’étais de plus en plus inquiet parce qu’il y avait des policiers avec leurs pistolets et leurs phares bleus qui tournent.

Ma tante est arrivée et la dame en blouse blanche nous a accompagnés jusqu’à ma maison, pour prendre des vêtements et d’autres choses. Ma tante pleurait, et après on est allé chez elle.

Beaucoup de gens sont venus la voir, ou me voir, je ne sais pas. J’ai changé de maison et d’école, puisque je suis resté avec ma tante très longtemps. Plusieurs années. Et puis elle est tombée malade et elle est morte, elle aussi. Alors, j’ai encore déménagé pour m’installer ici, à l’Institut, où Mademoiselle Gisèle s’occupe de moi, et où il y a beaucoup de chats dans le parc.

Ah, oui, je me souviens pourquoi j’ai raconté tout ça. Le jour de l’accident, quand je suis allé chez moi avec tante Yvanne pour prendre des vêtements et d’autres choses, mon petit chat tigré a filé dans la rue, et il s’est fait écraser.

J’ai pleuré, ce jour-là.


Après le piratage de mon site, il m’a été impossible de remettre les anciens commentaires sous une forme “normale”. Je les recopie simplement ici :

Marie-Jeanne, le 15/02/2012

Je me rappelle l’avoir lu.
Tu voulais exprimer quoi, avec cette nouvelle ?
Que quand on subit un trop grand traumatisme, on est tellement sidéré qu’on ne peut plus exprimer aucun sentiment, qu’on reste froid et distant, et que c’est un petit fait annexe qui ouvrira la porte aux manifestations d’émotion ?
Que certaines personnes sont tellement autocentrées que ce qui arrive aux autres (à leur famille, par exemple) ne les touche pas ? Mais que parallèlement, elles peuvent avoir un rapport privilégié, normal dirait-on, avec un animal, et être très peinées de sa perte ?
Ou bien qu’il s’agit d’un enfant un peu à part, peut-être autiste, qui n’a pas le même rapport aux émotions que nous ?

Claude, le 15/02/2012

Je ne me souviens plus exactement de ce qui m’est passé par la tête lorsque j’ai écrit cette nouvelle. Pour moi, il s’agissait d’un enfant “un peu à part”, comme tu le dis par euphémisme. Mais il était “bizarre” avant l’accident, puisqu’il a déjà l’habitude de passer du temps à regarder ses mains.
Je l’ai vu prendre vie au fur et à mesure de l’écriture. Il s’intéressait aux couleurs, il se perdait dans des détails… Il devenait de plus en plus vrai et attachant. Je l’aime bien, ce gosse ! Et puis, j’aime les chats, aussi.

Dick, le 16/02/2012

Un enfant loin de sa réalité (et de la nôtre), bien raconté :-D

Cécile, le 16/02/2012

Bonjour Claude,
Ton histoire me donne toujours la chair de poule… ce petit garçon, différent, très attachant, qui pleure pour son petit chat. Et à la fois, ce qu’il dit est tellement vrai : pourquoi maman criait-elle si fort alors que je l’entendais bien puisqu’elle était juste devant moi. Nous les adultes, on crie parfois sur les enfants, pour leur bien : “attention, regarde quand tu traverses !”, car eux n’ont pas cette notion de danger. Ils doivent sûrement avoir des réactions comme ce petit garçon, si vrai.
Pour répondre à Marie-Jeanne : il est possible que lorsqu’on subit un trop grand traumatisme, on ne se souvient plus de celui-là mais plutôt d’un fait bien moins grave qui s’est passé ce même jour. Et c’est ce “petit fait” qui va permettre de pouvoir s’exprimer.
Bonne journée et à bientôt

Huguette, le 16/02/2012

Moi aussi j’avais déjà lu ce texte. Je travaille dans le médico social, donc j’ai assez vite soupçonné l’autisme chez le petit garçon. La perception d’eux-mêmes et de la réalité n’est pas la même que la nôtre, et donc celle de la mort non plus.
Très beau texte, vraiment !


Commentaire

Le jour où mon petit chat est mort — 2 commentaires

  1. Cette façon de sentir les événements de la part du petit garçon me parait tout à fait réaliste, sans être autiste (enfin, je ne crois pas l’être !). On peut être tellement sidéré quand on est au coeur d’un drame qu’on se réfugie alors dans les détails périphériques pour mieux le fuir le drame.

    J’ai toujours pensé que c’était une bonne idée de scénario : montrer le coeur de l’intrigue du point de vue d’un enfant, qui ne comprend pas vraiment ce qui se passe et donne un point de vue déphasé du coeur des événements dont il aurait été le seul témoin, par exemple, et donc le seul à pourvoir donner des indices menant à la clé de l’énigme. Mais des indices complétement décalés qu’ils sont incompréhensibles, jusqu’à ce que le lecteur comprenne…

    • C’est un texte qui a déjà quelques années, mais je crois que je l’écrirais à peu près de la même façon aujourd’hui.

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