Fossile

Mes orbites murées te fixent à travers le temps. Ma mâchoire est scellée par la pierre depuis des milliers de siècles, elle qui a menacé et mordu, dévoré et hurlé. De moi, tu ne vois que ce vestige de restes, ces os devenus minéraux. Mais j’ai été animal, j’ai été vivant. Peux-tu distinguer, au-delà de ce bloc, l’être que je fus ? Peux-tu m’imaginer bondissant, courant, fuyant et attaquant, me nourrissant et transmettant la vie à d’autres, et d’autres, et d’autres encore, jusqu’à parvenir à toi ?

Je suis tombé, au combat et sur cette terre, où j’ai cessé de craindre la mort. Alors que j’étais inerte, ma plus longue existence a débuté. Ce qui avait été moi fut disséminé, éparpillé et rongé par les charognards, mon corps passant dans d’autres corps et nourrissant d’autres vies. La quasi-totalité de ma dépouille fut perdue.

À l’abri dans cette terre que j’avais foulée pendant seulement quelques saisons, ramené à quelques fragments, blotti au sein de cette roche protectrice, j’ai connu une destinée sourde, lente, presque éternelle au regard de ce que j’avais été.

La tension de la matière, énorme, a transformé jusqu’à mes os que j’avais cru indestructibles, jusqu’à mon crâne, dans lequel s’agitaient autrefois des pensées obscures et confuses. J’ai été écrasé, réduit en poussière, disséminé par le vent, déformé par la pression, érodé par le temps, l’eau, le soleil et l’air. J’ai été submergé et brûlé, j’ai été découvert, mis à nu, puis enfoui à nouveau, plus profondément encore ; j’ai été piétiné et renversé, j’ai connu les spasmes de la Terre.

Mais j’ai pu résister. Pour cela, j’ai dû accepter de devenir moi-même pierre, et empreinte dans la pierre. J’ai sommeillé, j’ai supporté, je me suis tapi entre les rocs ou dans la fange, évitant les chocs et bénéficiant par chance d’un abri contre l’usure, les éléments et la nature, protégé par la matière et les ères, alors même qu’elles me menaçaient.

J’ai été une nouvelle fois ramené à la lumière. Je suis aujourd’hui devant toi, ma gueule naguère redoutable emplie de calcaire, posé sur cette étagère de musée, sur un socle ridicule, affublé d’un nom compliqué et grotesque dont je n’ai cure. Mon histoire n’est pas finie. Je retournerai un jour à la roche, à moins que je ne sois définitivement réduit en poussière. Nos routes se croisent. Il n’y a que pour toi que cela a de l’importance.

J’étais là tellement avant vous tous !


Commentaire

Fossile — Pas de commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *