« Ça fait cinq ans. »

La première pensée de Clément en ouvrant les yeux, après une mauvaise nuit à tenter en vain d’échapper au douloureux souvenir qui venait le hanter à chaque anniversaire du triste événement. Il savait d’avance que pendant la journée à venir il revivrait heure par heure ce qui était arrivé. À 8 h 15, Virginie avait pris sa voiture pour se rendre à son travail. Baiser rapide, et elle était montée dans le véhicule, casant son ventre arrondi par la grossesse derrière le volant, avec chaque jour plus de difficultés. Elle avait démarré avec un dernier petit geste complice, et il l’avait regardée s’éloigner. Il était parti à son tour une quinzaine de minutes plus tard, jeune homme comblé de bonheur et de projets. À 9 heures, il avait attaqué sa journée avec entrain et motivation. À 10 h 30, Virginie ne l’avait pas appelé, comme elle le faisait presque quotidiennement. À 10 h 46, son portable avait enfin sonné.

« Monsieur Auguin ? Gendarmerie nationale. Nous avons une mauvaise nouvelle… »

À 11 h 25, il était sur les lieux de l’accident. La voiture de Virginie se trouvait à plusieurs mètres de la route, écrasée contre un arbre. Un gendarme faisait la circulation, un autre attaquait déjà le rapport, une ambulance s’en allait sans sirène, emportant avec le corps de Virginie le bébé que Clément ne connaîtrait jamais, ses rêves, ses projets, son avenir et son bonheur.

Depuis, chaque année, cette date était une torture. Clément passait ces heures le cœur étreint par une sourde angoisse aux relents de solitude. Ses pensées restaient tournées vers la perte irrémédiable de sa compagne et du bien‐être qu’ils avaient à peine commencé à bâtir.

Pendant toute la matinée, il tenta de s’abîmer dans le travail pour alléger son chagrin, mais les tâches qui lui incombaient ne nécessitaient pas beaucoup de concentration, et il pouvait les effectuer mécaniquement, tandis qu’il divaguait sur les dangereux sentiers de la mélancolie et de la dépression. Il se leva et se rendit auprès d’un collègue sous un prétexte futile, juste pour marcher un peu et essayer d’entraîner ses réflexions vers des rivages différents. Mais lorsqu’il revint à son bureau, le visage de Virginie envahissait toujours le monde entier.

À midi trente, Clément alla au réfectoire de l’entreprise, grignota sans appétit, ne répondant que des banalités aux propos de ses voisins, faisant des efforts pour sourire à leurs plaisanteries. Il retourna à son poste, non pour reprendre le travail, mais pour être tranquille, préférant la solitude au chahut des autres. Il contempla un moment son reflet dans l’écran de l’ordinateur puis, davantage par désœuvrement que par intérêt, il se connecta au site social qui lui permettait de garder un lien avec quelques amis et membres de sa famille, trop éloignés pour qu’il les voie régulièrement. Il consulta ses messages, lut quelques déclarations prétendument humoristiques d’un copain d’enfance, regarda des photos postées par son frère, et répondit par l’affirmative à une cousine qui demandait à être ajoutée à ses contacts favoris.

Des milliers, des millions de gens étaient inscrits à ce réseau. Il suffisait de taper un nom pour qu’apparaisse le profil de la personne, si elle était sur la liste, et c’était probablement de cette façon que sa cousine l’avait retrouvé. Une idée étonnante traversa alors l’esprit de Clément. Que se passerait‐il s’il faisait une recherche avec le nom de Virginie ?

Il saisit : Virginie Ripault.

Contre toute attente, l’écran renvoya trois résultats. Le premier accompagné de la photo d’une dame dans la cinquantaine, assise dans une pièce au papier peint fané. Le second montrait une adolescente maquillée à l’excès, souriant d’un air crispé. Le troisième… Le cliché du troisième était le visage de « sa » Virginie.

La ressemblance était frappante. Clément ne pouvait quitter le portrait des yeux, fasciné. La femme était en train de parler au moment où la photo avait été prise. Sa bouche ouverte, ses joues tendues, sa tête de trois quarts concouraient à accentuer la similitude dans l’esprit bouleversé de Clément. Elle avait une main dressée, dans un geste qui était familier à sa compagne. Même le décor, qui évoquait la maison de ses beaux‐parents, contribuait à semer le trouble.

Clément se leva et fit les cent pas dans la pièce. Il regardait l’écran de l’ordinateur comme s’il s’agissait d’un ennemi. Il finit par se rasseoir et tenta de se calmer. La page de profil de cette inconnue au nom et à la physionomie si familiers ne donnait aucune information personnelle. Comme il n’était pas parmi ses favoris, Clément n’avait accès qu’à la petite photo de base. Pour en savoir davantage, il faudrait demander à cette femme de l’ajouter à ses contacts, et qu’elle accepte.

Mais pourquoi l’aurait-elle fait ? Il était de coutume de constituer sa liste avec des gens que l’on connaissait, ou présentés par un proche, comme dans la vraie vie. Par une série de coïncidences extraordinaires, cette femme ressemblait à la Virginie de qui Clément était toujours éperdument amoureux, mais il n’y avait que pour lui que cela avait de l’importance. Si elle lui demandait qui il était, que répondrait‐il ?

« Vous avez le même nom et une forte ressemblance avec une morte que j’ai aimée. »

Ridicule ! Communiquer avec cette personne était stupide. La fin de la pause déjeuner tomba à pic. Clément quitta le site et reprit son travail.

Une semaine plus tard, n’y tenant plus, il retourna sur le profil de Virginie Ripault, et remarqua alors que le nombre de ses contacts était à zéro. Cela n’avait aucun sens. On s’inscrivait sur ce genre de réseau précisément pour communiquer avec d’autres personnes. Il n’y avait que cela à faire dans un salon virtuel. Clément se déconnecta du site et tenta de ne plus y penser, malgré le souvenir de cette photo qui dansait devant ses yeux.

Une heure après, il cliquait sur le bouton qui signalait à Virginie Ripault qu’il souhaitait faire partie de ses relations.

Pendant trois jours, Clément s’interdit tout retour sur le réseau. Le quatrième, il vit que sa demande avait été acceptée dans les minutes qui avaient suivi sa requête. Il avait désormais accès aux informations détaillées de cette personne, sur la page de profil entourée comme toujours d’une foison de publicités. La femme avait la même date de naissance que « sa » Virginie, avait fait les mêmes études, travaillait dans la même société, et résidait dans cette ville… Il put également consulter les clichés qui se trouvaient dans l’album en ligne. Il y reconnut leur domicile, se découvrit lui‐même, photo souvenir prise en vacances, retrouva jusqu’à des images dont il était l’auteur…

Les mains de Clément tremblaient sur le clavier. Que se passait‐il ? Cette jeune femme était‐elle Virginie, l’amour de sa vie ? Impossible ! Il avait vu de ses propres yeux son corps ensanglanté quand les urgentistes du SAMU l’avaient emmenée, il l’avait revue sur son lit de mort, puis lorsque les croque‐morts avaient fermé le cercueil. Pourtant, ce qui était affiché sur son écran ne laissait place à aucun doute. Il n’était plus seulement question de coïncidence extraordinaire, d’homonymie ou de ressemblance frappante.

Clément réalisa qu’il y avait une explication très simple à tout cela. Virginie s’était abonnée à ce réseau avant son accident pour garder le contact avec ses amis, comme lui‐même et tant d’autres gens l’avaient fait et le faisaient chaque jour. Elle avait créé son profil, puis mis en ligne quelques photos. Hélas, sa vie s’était interrompue beaucoup trop tôt contre ce maudit platane. Pourquoi n’avait-elle pas dit à Clément qu’elle s’était inscrite ? Elle s’était peut‐être enregistrée sur ce site juste avant son décès. Il était aussi possible qu’elle n’y ait pas accordé d’importance, et qu’elle ait omis de lui en parler, comme d’un détail quelconque. Qu’étaient devenus ses contacts, puisque la liste était désormais vide ? Certainement, ces personnes s’étaient retirées du répertoire par chagrin, après le drame.

Mais alors, qui avait répondu favorablement à la demande que Clément avait envoyée ?

Accepter ne pouvait être fait que par le titulaire du compte, ou du moins quelqu’un possédant l’identifiant et le mot de passe. L’identifiant était sans doute le patronyme de Virginie, mais qui aurait pu connaître ou deviner le code d’accès ? Ce pouvait être une date, le nom d’un animal familier, une abréviation, une série de caractères aléatoires appris par cœur…

Le bouton « Envoyez un message » narguait Clément. Il suffisait de cliquer dessus pour demander à cette Virginie qui elle était. Mais comment formuler sa question ? Au fond de lui, il savait bien qu’il ne pouvait pas s’agir de la femme avec qui il avait vécu quelques années, à qui il avait fait un enfant et avec qui il comptait passer le restant de ses jours. Pourtant, tout, photos, date de naissance… tout prouvait que c’était bien Virginie. Non, impossible. Cela relevait du délire, il devait donc y avoir une explication simple, et quand il la connaîtrait, il se demanderait comment il avait pu ne pas y penser tout de suite. Mais il y avait cette autre réalité, tellement plus forte que toutes les évidences : il avait toujours refusé la mort de Virginie. Il n’y était pas préparé, comme cela aurait été le cas si elle avait été gravement malade. S’ils avaient vécu leur vie, s’ils étaient arrivés à un âge respectable, s’ils étaient parvenus ensemble au terme de leur voyage, les choses auraient sans doute été différentes. Mais pas à trente‐trois ans. Non, pas à trente‐trois ans !

Contre toute évidence, contre toute sagesse, contre toute réalité, Clément voyait dans cette situation ce qu’il désirait y voir de toute son âme : Virginie était là, derrière ce profil de réseau social, la Virginie qui était son grand amour et qui revenait combler le vide. Il cliqua le bouton de message, envoya à la va‐vite « Qui êtes‐vous ? » et se déconnecta immédiatement. Il s’habilla, quitta son appartement, ne fut de retour qu’à une heure très avancée, épuisé, et se coucha directement.

Une demi‐heure plus tard, n’y tenant plus, il se releva et regarda s’il avait reçu une réponse.

« Bonjour Clément. Je suis Virginie. »

Durant les semaines qui suivirent, Clément ne dormit guère. Sur son lieu de travail, quelques collègues avaient remarqué qu’il n’était pas dans son état normal, mais ils avaient accepté ses explications et mis ça sur le compte de la fatigue, car, prétendait‐il, il recevait de la famille et tout le monde se couchait tard. La vérité bien sûr était tout autre. Dès qu’il arrivait chez lui, Clément se connectait au réseau et dialoguait avec Virginie. Parfois, les messages de la jeune femme lui parvenaient dans un délai raisonnable, mais d’autres fois, il restait toute la soirée devant son écran, à attendre. Le week‐end également, il ne lâchait pas son ordinateur, prenant à peine le temps de se restaurer à coup de surgelés tout juste réchauffés.

Mais ce qui minait le plus le pauvre garçon, lui faisant perdre le sommeil et l’appétit, mettant sa santé en danger, c’était les explications que Virginie lui fournissait, quand elle daignait le faire. Il ne parvenait pas à obtenir d’elle l’endroit précis où elle résidait désormais. Car bien entendu, sa première pensée avait été de courir la retrouver pour enfin la serrer à nouveau dans ses bras et l’embrasser. Mais elle restait toujours très évasive, répondant dans le vague ou détournant la conversation. Elle usait également de périphrases obscures à chaque fois que Clément lui demandait ce qui lui était arrivé, quelles suites avait eu l’accident et comment elle se trouvait là. De même, il ne parvenait pas à savoir ce que la jeune femme avait fait durant les cinq années qui venaient de s’écouler. Quant au bébé qu’elle avait porté, elle semblait ne même pas comprendre de quoi il s’agissait.

Clément finit par se convaincre qu’elle souffrait d’amnésie, et qu’elle avait sans doute d’autres séquelles psychologiques, expliquant et justifiant ainsi les trous de mémoire, les étrangetés dont étaient parsemés les phrases et vagues commentaires de Virginie.

Lorsque le téléphone sonna, Clément sursauta. Son frère Luc annonçait sa visite pour la semaine suivante. Technicien en informatique, il effectuait de fréquents déplacements professionnels. Clément aurait préféré rester « en tête‐à‐tête » avec Virginie, mais ces retrouvailles l’enchantaient : il avait toujours entretenu d’excellentes relations avec Luc.

Quand l’invité fut installé dans la chambre d’amis et une fois les sujets courants épuisés, Luc s’inquiéta de l’évidente fatigue de Clément. Celui‐ci hésita brièvement, puis se jeta à l’eau. Après avoir connecté l’ordinateur au réseau, il montra à Luc la page de Virginie. Celui‐ci fronça les sourcils en découvrant le visage de sa belle‐sœur décédée, examina l’écran et consulta les dialogues archivés, tandis que son frère, la voix pleine d’excitation, racontait qu’il communiquait avec la jeune femme depuis près d’un mois, sans parvenir à comprendre comment elle était arrivée là, expliquant qu’elle était amnésique, sans doute à la suite de l’accident, mais qu’il pourrait prochainement la rejoindre. Luc attendit patiemment la fin des explications avant de prendre la parole.

« Sais‐tu ce qui se passe sur ce genre de réseau ? Des mouchards automatiques scrutent les messages qui sont échangés. Des programmes font des recoupements, récupèrent des informations et des éléments comme des noms, des photos ou des mots‐clés. Ils parviennent à créer le profil d’une personne avec qui tu aimerais entrer en relation. Les hommes sont souvent appâtés par de fausses jolies filles solitaires, les femmes sont attirées par de riches hommes virtuels. C’est une sorte d’hameçon visant à augmenter la fréquentation du réseau, sur lequel sont proposées des publicités dans les colonnes latérales. Et plus le site est visité, plus les tarifs de ces espaces publicitaires grimpent. Bien sûr, il ne s’agit que d’un programme robotisé, et l’on se rend compte rapidement que le contact est un faux. Dans ton cas, hélas, tu as attribué ces étrangetés à l’accident de Virginie.

» Mais, Clément… ce n’est que de la publicité. »


Après le piratage de mon site, il m’a été impossible de remettre les anciens commentaires sous une forme “normale”. Je les recopie simplement ici :

Richard, le 03/06/2011

Il y a des fantômes dans la machine, des séquences aléatoires de codes qui se sont regroupés en protocoles imprévus…. et tout cela malgré un cœur étreint par une sourde angoisse aux relents de solitude… J’ai adoré cette histoire si peu habituelle. Bravo ! !

Danielle Berthier, le 03/06/2011

Bonjour à toi,

Comme beaucoup de tes histoires, c’est toujours aussi surprenant. Enfin, comme le héros je dois dire que j’ai nourri l’espoir d’une fin heureuse. Peut‐être parce que quand on est dans un monde virtuel on croit que tout est possible, j’y ai cru (ne connaissant pas toutes finesses de l’informatique), mais dommage la réalité vous revient en pleine figure. C’est quand même toujours un plaisir de te lire.
Danielle

Christina, le 03/06/2011

hello !
merci pour ce texte qui a l’air passionnant.
Je me l’imprime pour me le lire ce soir bien au chaud dans mes toiles…
à +
Stine

Brielles, le 03/06/2011

J’ai lu cette histoire, la semaine dernière sur le site « Les Amis d’Enfrance » peu de temps avant que mon frère ne m’appelle pour venir passer quelques jours à la maison.
Et il est venu…
Et il est resté longtemps, silencieux, sur mon ordinateur… pourquoi ? Je ne sais toujours pas…
Etonnant, non ?

Ronchon, le 03/06/2011

Je suis complètement captivée, j’ai besoin d’une suite. Ne me laissez pas comme cela, écrivez vite la suite.

Hélène Ourgant, le 03/06/2011

Super histoire, on dirait que tu vas plus loin que les sites publicitaires dans la perversité. Ou le frère de Clément se trompe.
En tout cas c’est original et inattendu.

Cécile, le 03/06/2011

Brrr ça donne des frissons rien que de lire ça… rien de tel que la vraie rencontre entre 4 yeux réels… 4 yeux mais le reste du corps aussi bien sûr :-D pauvre Clément !

Fredleborgne, le 04/06/2011

Affreux.

Franchement, Claude, tu devrais avoir honte d’écrire une telle histoire avec un titre pareil.

La chute, cruelle, est superbe.

Félicitations !

st, le 04/06/2011

Bonne histoire que l’on aimerait tous pouvoir finir avec des rebondissements à la « ne le dis à personne » pour terminer sur une note optimiste une touche agent secret teintée d’une suite 4° dimension avec un peu d’anticipation…
Bravo ! !

Cailloux, le 14/06/2011

Quand l’humain est dans le malheur, il est prêt à gober tout ce qui l’apaisera et malheureusement les charognards sont à l’affut. Vraiment surprenante cette histoire, bien construite autour des dangers de ces sites soi‐disant sociaux, la fin est triste, mais en est il autrement dans la réalité ?
Bravo, j’ai bien aimé vous lire et merci pour ce divertissement.
A quand la suite de LEDO ?
CAILLOUX.

Remazeilles Myriam, le 06/06/2011

Bonjour Claude,
j’ai toujours beaucoup de plaisir à te lire, cette fois‐ci ne fait pas exception à la règle

Tu es sûr de tes sources pour les robots des sites de réseaux sociaux ? ? ?
Enfin, véridique ou pas, chute surprenante ! ! !

Bravo.
Myriam

Agnès Andersen, le 06/06/2011

belle histoire dont j’entrevoyais une fin différente. ça ne la rend que plus originale. Je la trouve bien écrite et prenante.
Mais moi aussi, comme Danièle Berthier, j’espérais d’heureuses retrouvailles.
Pour la prochaine fois ?
En attendant, je me méfierai des réseaux sociaux…

Caro, le 07/06/2011

Bravo Claude, j’ai aimé, et j’aurais même plutôt dit « Cyber désespoir »… Je me demandais si tu allais partir dans le fantastique et puis, non, du coup, c’est presque une critique sociale de ce monde qui ne pense plus qu’en virtuel… C’est bien vu, merci ! ;-)

Quand l’humain est dans le malheur, il est prêt à gober tout ce qui l’apaisera et malheureusement les charognards sont à l’affut. Vraiment surprenante cette histoire, bien construite autour des dangers de ces sites soi‐disant sociaux, la fin est triste, mais en est il autrement dans la réalité ?
Bravo, j’ai bien aimé vous lire et merci pour ce divertissement.
A quand la suite de LEDO ?
CAILLOUX.


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