Avec la peur au ventre

Je ne parviens plus à bouger, pourtant mes mains ne cessent de s’agiter. Elles tremblent. Je les pose sur mes genoux afin de contenir un peu cette vibration et parce que je ne sais que faire d’elles. Voilà des années que je ne peux plus rien en tirer. Elles pendent désormais au bout de mes bras comme des appendices inutiles et gênants. Elles s’agitent en vain pour rappeler qu’elles ont accompli, il y a bien longtemps, des tâches essentielles. C’est vrai que je leur ai confié des missions importantes. J’ai travaillé avec elles, j’ai caressé, j’ai donné et j’ai pris, j’ai saisi, j’ai parlé, j’ai bâti et détruit…

Aujourd’hui, elles sont ridées, crochues, tremblantes, douloureuses… Des infirmes, des ruines impotentes. Je les observe et je devine que tout mon corps est à leur image. Depuis quand ne me suis-je pas regardé ? Je n’en ressens nulle envie, nulle curiosité. À quand remonte la dernière fois où j’ai pu me tenir debout ? Des mois ou des années, je ne sais plus. J’ai perdu la notion du temps, l’adresse de mes mains, l’usage de mes jambes, et bien d’autres choses.

Pourtant, j’ai pu courir, sauter, danser… Lorsque j’étais enfant, je gravissais en galopant la colline derrière la maison de mes parents et je parvenais au sommet à peine essoufflé. Il y avait là un magnifique point de vue sur les environs. Je m’accoudais au garde-fou, je me penchais autant que je le pouvais, puis je redressais la tête jusqu’à ne plus voir mes pieds. J’écartais alors les bras comme des ailes, afin d’avoir l’impression de voler au-dessus de la vallée qui s’offrait à mes regards. À grandes goulées, j’emplissais mes poumons de l’air chaud de la région, puis je chantais et criais à tue-tête.

Avec les autres gosses de mon âge, je jouais souvent sur cette côte balayée par le vent, quel que soit le versant où l’on se tenait. Je n’étais pas encore adolescent lorsque l’un d’entre nous, je ne sais plus qui, a jeté l’idée de fabriquer un delta-plane avec lequel il serait possible de nous élancer depuis le sommet de la butte et découvrir les sensations du vol. Bien sûr, l’opération devait être menée dans le plus grand secret. Cela prit des mois de trouver comment confectionner un tel engin, dénicher les éléments et les assembler, avec nos maigres connaissances et nos moyens financiers quasi nuls. Que de patience, que de conspirations furent nécessaires !

Malgré les difficultés, la construction de l’appareil suivit son cours. Quelques tubes réunis, du drap tendu par-dessus, des ficelles tirées… Il avait fière allure, notre planeur. Comment sommes-nous parvenus à mener à bien ce projet ? Comment avions-nous réussi à garder le secret ? Je l’ai oublié depuis longtemps. Ma mémoire s’enfuit, elle aussi. Mais ce dont je suis sûr, c’est que je fus celui qui gagna le redoutable privilège d’être le premier à s’envoler, un frais jour de printemps.

Ces ailes incertaines fixées à mon dos, debout en équilibre sur le garde-fou, je me tenais face au vent, comme je savais qu’il convenait de l’être au décollage. Pour rien au monde je n’aurais avoué à mes amis l’inquiétude qui me nouait l’estomac lorsque je voyais cette pente dévaler jusqu’au bas de la colline, ce vide dans lequel j’allais devoir me jeter. Il n’était plus possible de reculer. J’ai inspiré une grande gorgée d’air, puis je me suis élancé…

Je crois que j’ai crié. De peur, mais également de douleur, car mes tripes se sont contractées violemment et les filins sont entrés dans mes chairs sans pitié, tandis que je piquais directement vers le sol. Je ne sais par quel miracle j’ai eu le réflexe de me cambrer et de relâcher les cordes que je tenais dans mes mains crispées. Cela permit à l’engin de se redresser et à moi de rester en vie. Je ne suis pas allé bien loin, évidemment, et le vol n’a pas duré bien longtemps. Mais quel souvenir ! Pour la première fois de mon existence, je prenais vraiment conscience de cet air que je respirais pourtant à chaque instant, mais sur lequel je glissais au lieu de tomber comme une pierre.

Ce vol fut le premier, mais aussi le dernier que nous eûmes l’occasion d’effectuer. Je m’en suis tiré à bon compte, avec seulement un poignet fracturé à l’atterrissage. Les parents démantelèrent notre bel oiseau.

Aujourd’hui, avec l’âge, cette vieille blessure me fait parfois souffrir. Je ne lui en veux pas, gardant précieusement en moi la sensation du décollage. En me voyant à présent, qui pourrait croire que, jadis, j’ai volé ? Que mon souffle, désormais réduit à un sifflement intermittent, a été ample et régulier ?

J’étais presque adulte et je courtisais déjà ma future épouse lorsqu’un incendie a ravagé les environs en pleine nuit. C’est la lueur rouge, autant que le bruit, qui m’a tiré du sommeil.

Les flammes avaient dévoré plusieurs hectares lorsque nous les avons attaquées. Que faire ? Comment lutter contre un ennemi multiforme, dont le front s’étend sur plusieurs centaines de mètres, à l’appétit insatiable et qu’il est impossible d’approcher ? Quelles armes, même dérisoires, opposer à sa furie ? Heureusement, le vent ne soufflait pas, mais c’était l’été et certains végétaux étaient déjà assez secs pour offrir une proie facile au feu, qui s’en nourrissait sans retenue.

Nos habitations étaient gravement menacées. Tous les villageois, sans exception, devaient les défendre. Tandis que les femmes, les vieux et quelques enfants faisaient une chaîne avec des seaux depuis la rivière, essayant de ralentir le brasier, les hommes les plus vigoureux, parmi lesquels j’étais, entreprirent de creuser un fossé afin de briser l’avancée des flammes vers les maisons.

Nous fûmes rapidement épuisés, mais nous ne pouvions interrompre nos efforts sous peine de perdre tous nos biens. Durant plusieurs heures, les uns ont transporté sans relâche des récipients, les autres ont pioché et creusé. L’unique chose que nous pouvions tenter était d’affamer le feu, cet ennemi implacable. Nous devions le faire mourir d’inanition. Notre fossé, vide de combustible, était le seul rempart imaginable derrière lequel nous abriter.

Mais si une partie du brasier était parvenue à le franchir, si un peloton de l’armée adverse était passé de l’autre côté, notre village serait parti en fumée. Heureusement, cela ne se produisit pas. La saignée ouverte dans le sol fut achevée juste à temps. Malgré nos cheveux roussis, malgré les brûlures que nombre d’entre nous subirent, les flammes furent vaincues après une nuit et une matinée d’affrontement.

Aujourd’hui, ma peau est tellement ridée qu’on ne distingue plus, sur mon épaule droite, les cicatrices des blessures reçues lors de ce combat. Qui pourrait croire que j’ai été capable de piocher durant tant d’heures pour sauver des vies ?

Je ne me suis pas arrêté à ce fossé. J’aimais travailler la terre, même si je n’avais pas besoin de le faire pour nourrir les miens. Je le faisais pour le plaisir de sentir cette matière et sans doute pour cela, j’ai toujours apprécié de marcher sans chaussures. Malgré ma mémoire défaillante, je me rappelle la sensation du sol sous mes pieds nus. Le sable meuble qui s’enfonce, la boue collante qui tente de me retenir, l’herbe fraîche et douce, les graviers mauvais et blessants, le macadam brûlant et rêche, le parquet familier de la chambre… tant de terrains, tant de pas effectués. J’ai eu la chance de voyager beaucoup. Ainsi, j’ai foulé des terres éloignées, des ergs surchauffés du désert au sol gelé de la toundra. J’ai senti l’humus en décomposition des forêts, j’ai tâté la roche acérée des montagnes, j’ai glissé sur les galets lisses des bords de mer, j’ai bêché la varenne des champs cultivés…

Cette terre, qui a failli me dévorer sans même s’en rendre compte, telle la baleine avalant Jonas.

Un ami m’avait proposé de visiter une des nombreuses grottes qui se trouvent dans la région où je vivais désormais avec mon épouse et nos enfants. Je l’avais suivi avec plaisir. Pendant plusieurs heures, à la lueur parcimonieuse de quelques lanternes, nous avons progressé en rampant lentement dans des galeries rendues humides par les récentes pluies d’automne, dont les eaux s’étaient infiltrées à travers la roche. Nous avons descendu une pente très raide, retenus par un cordage passé sur un piton calcaire, mais alors que nous étions presque arrivés, le câble a cédé. Pendant la chute, mon ami s’est violemment tordu la cheville. Je me suis retrouvé au fond de ce trou, avec un blessé.

Nous étions confiants malgré notre inexpérience, ou peut-être à cause d’elle, mais nous avons réalisé bien vite que mon compagnon ne pouvait pas marcher, encore moins gravir cette pente si brutalement dévalée. C’est donc seul que j’ai dû repartir pour chercher des secours. Comment suis-je parvenu à rebrousser chemin par cette rampe si inclinée et si glissante ? Je l’ignore, autant que j’ignore le nombre d’heures durant lesquelles j’ai lutté à la force des bras, à la recherche de minuscules aspérités, et dérapant fréquemment. J’ai dû ensuite retrouver le trajet jusqu’à la sortie de la grotte, dans une obscurité quasi totale, les piles de ma lanterne étant à plat depuis longtemps.

C’est dans un état d’épuisement extrême que je suis parvenu à me libérer de ce piège dans lequel la terre avait tenté de me retenir, sauvant mon existence et celle de mon ami. Est-ce à cause de ces efforts démesurés que mes membres sont désormais vidés de toute énergie ? En tout cas, je ne regrette pas d’avoir pris ce risque, car j’ai découvert l’envers de ce décor, le dessous de cette contrée que je croyais connaître, mais dont j’ignorais tout de la face cachée.

Le temps est passé, nos enfants ont grandi et sont partis à leur tour. Mon épouse et moi avons décidé de faire enfin ce voyage, reporté depuis tant d’années. Et puisque nous étions en hiver, nous avons eu envie d’aller vers le sud, vers la chaleur. Malgré les risques et notre âge, sur l’insistance de ma femme, nous avons cédé à la tentation d’une croisière sur un monocoque.

Guidés par un marin local, nous sommes partis pendant plusieurs jours, profitant du grand air, du soleil et de cet océan infini. Nous nous sommes baignés dans ces eaux vertes ou turquoise, admirant des paysages de carte postale et découvrant des poissons exotiques.

Jusqu’à ce qu’éclate une tempête tropicale.

Elle a saisi notre esquif lorsque nous étions au large, le ballotant sans le moindre effort, nous secouant en tous sens. Alliée au vent, cette mer que nous avions tant désirée semblait décidée à nous terrasser. Livré à la démence de l’océan, notre embarcation grimpait à la crête des vagues puis tombait en chute libre dans des creux terrifiants, entre deux mâchoires d’eau, avant de remonter et de recommencer. Ce mouvement lancinant nous faisait perdre toute notion du temps. Très vite, nous avons été incapables de dire si la tempête durait depuis une heure ou quelques minutes.

Notre skipper se voulait rassurant, mais devant la violence des flots, il avait tant de mal à maîtriser les haubans qu’il dut s’avouer vaincu et se résoudre à nous demander de l’aide pour parvenir à naviguer. Ma femme s’est mise à la barre. Avec le capitaine, durant un long moment, ignorant la fatigue et les douleurs dans mes membres usés, j’ai tiré, poussé et hissé au rythme des déferlantes. Souvent, elles balayaient le pont du bateau. À plusieurs reprises, elles m’ont plongé dans la terreur en tentant d’emporter mon épouse, que j’entendais à peine hurler dans le vacarme des eaux en furie. J’étais conscient que si le pire avait menacé, je n’aurais pas eu la force de la retenir.

Du temps est encore passé. Je suis seul depuis la disparition de ma femme il y a plusieurs années, et je survis dans un monde qui s’est restreint à un fauteuil et ne sera bientôt plus qu’un lit. Mes jambes impotentes ne peuvent plus me porter. Mon dos est raide, ma nuque ankylosée. Mes yeux ont renoncé, mes bras sont malingres et mes mains tremblantes. Mon souffle court parvient tout juste à amener un peu d’air à mes poumons. Autrefois, j’ai couru, j’ai sauté, j’ai chanté et crié à tue-tête. J’ai grimpé des escaliers quatre à quatre, j’ai foulé et creusé la terre, j’ai brûlé d’amour, j’ai plongé et nagé avec plaisir et vigueur. Qui pourrait le croire, devant ce que je suis aujourd’hui ? Pourtant, tout cela est toujours au fond de mon cœur, bien que le feu de ma jeunesse n’ait laissé de moi que des cendres.

Vous qui me regardez, essayez de voir ce que j’ai été, pas seulement ce que je suis devenu…


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