Une brève histoire dans le temps

Yann était un de ces types flegmatiques qui parlent peu et ne rient jamais, mais qui, de temps en temps, se lancent dans une histoire complètement folle, qu’ils débitent en restant imperturbables, alors que leur auditoire se tient les côtes. C’était un gars très grand, très maigre, avec de petites lunettes rondes à la John Lennon, qui bossait aux achats dans la même boîte que moi depuis six ou sept ans. À part le bonjour du matin, le bonsoir de fin de journée et quelques propos professionnels, il ne prononçait pas plus de cent mots par semaine devant nous.

Sauf tous les cinq ou six mois, quand il se lançait dans un de ses récits délirants. Ils étaient très élaborés, avec des exemples, des références, et tout ce qu’il faut. Je pense que l’intervalle entre chacun de ses spectacles était le temps qui lui était nécessaire pour mettre au point le suivant.

Car il s’agissait vraiment de spectacles. Il démarrait en général pendant la pause déjeuner, après le fromage et avant le café, par cette expression rituelle : « J’ai pensé à un drôle de truc, hier soir… » C’était le signal. Tous ceux qui étaient présents se taisaient et se tournaient vers Yann en attendant la suite. Lorsque l’heure de se remettre au travail sonnait, personne ne bougeait, et même notre boss ne trouvait rien à y redire. Les minutes de moins seraient récupérées plus tard, tant pis. Il valait mieux perdre un peu de temps qu’une histoire de Yann.

Tout le monde avait encore à l’esprit la fois où il nous avait démontré que le tracé du métro parisien était en fait une gigantesque carte au trésor destinée à des extraterrestres. Et la fois où il avait évoqué une évidente filiation entre Cervantès, Vivaldi et Picasso. Et celle où…

Mais je m’égare. Personne, dans le personnel, n’attendait une intervention de Yann avant encore plusieurs semaines. Nous avons donc tous été fortement surpris lorsque, un bout de gruyère à la main, il a pris la parole depuis son coin favori, près du micro-ondes.

« J’ai pensé à un drôle de truc, hier soir. »

Les plus éloignés ont demandé confirmation à ceux qui se trouvaient plus près de Yann. Oui, il avait parlé. Il avait prononcé La Phrase. Il a fourré dans sa bouche le reste de gruyère, il s’est essuyé les lèvres, et il a démarré :

« Je me suis demandé où en serait le monde s’il n’y avait pas de machines à voyager dans le temps. »

Je n’ai pas pu m’empêcher de pouffer de rire. C’était bien le genre de Yann, de démarrer en balançant un truc aussi débile sur le même ton qu’une évidence universelle. Hélène, la standardiste, m’a collé son coude dans les côtes, comme si elle craignait que Yann s’arrête. Mais c’était mal le connaître. Yann ne parlait pas souvent, mais une fois qu’il était lancé, il allait jusqu’au bout, quoi qu’il arrive.

« On n’aurait peut-être pas l’hélicoptère, ni certains tableaux célèbres, ni d’ampoules électriques, ni d’avions, ni de vaccins, ni de relativité, ni de livres, ni de trains, on ne saurait rien des autres galaxies, de l’atome, du fond des océans… »

Yann arrêta sa litanie et fit mine d’être plongé dans ses pensées, alors qu’en fait, il attendait que quelqu’un lui demande pourquoi.

« Pourquoi, ai-je demandé ?

— Parce qu’à l’évidence, ces inventions et découvertes, comme bien d’autres, ont été faites par des visiteurs venus du futur. »

J’ai encore pouffé dans mon coin, mais Yann ne s’est même pas interrompu.

« Il est évidemment impossible qu’elles aient été faites par des gens de la période concernée. Les connaissances d’alors étaient trop insuffisantes, trop rudimentaires, pour expliquer un tel bond en avant. C’est d’ailleurs bien pour cela qu’a posteriori, il nous parait aussi génial. Chaque fois, le progrès semble avoir des dizaines ou même des centaines d’années d’avance sur son époque. Si l’on se donne la peine d’y réfléchir un peu, on se rend compte que la seule explication, c’est qu’il est l’œuvre de visiteurs du futur. »

Il avait tellement l’air d’y croire, notre Yann ! Je vous le disais : ce n’est pas un discours, c’est un spectacle, et lui un grand comédien. Hélène aussi s’est mise à rire, ainsi que Djamel le magasinier, Denise la comptable et tous les collègues. Mais Yann ne souriait même pas. Sérieux comme un pape, il nous a regardé l’un après l’autre, donnant vraiment l’impression qu’il se demandait pourquoi nous étions aussi hilares. Puis, comme s’il renonçait à comprendre, il reprit la parole.

« J’ai parlé de l’hélicoptère. Savez-vous qu’il a été imaginé par Léonard de Vinci en 1486, soit 375 années avant son invention officielle ? En plus, cet homme a été un génie de la peinture, de la sculpture, de la médecine, de la botanique, il a été écrivain, philosophe, urbaniste, musicien, et j’en oublie. Pensez-vous que cela soit possible ? Pourtant, ainsi que les historiens l’ont démontré, le petit Léonard, fils illégitime d’un notaire, avait un niveau d’étude très limité. Il était même particulièrement faible en orthographe et en latin, matière pourtant indispensable pour réussir à cette époque.

— Alors, d’après toi, comment est-il devenu le grand homme que nous connaissons, demanda Hélène ?

— Il a été remplacé par un autre, venu du futur. »

J’étais en train de boire, et j’ai failli m’étouffer en entendant cette réponse. Remplacé par un autre, du futur !

« À un moment, le jeune Léonard a dû avoir un accident. Un vrai accident, je veux dire. Quelqu’un du futur a alors pris sa place. Cela s’est probablement produit lorsqu’il avait 17 ans et qu’il est parti étudier dans un atelier d’art à Florence. Là-bas, personne ne le connaissait, personne n’a vu la différence. »

Yann prit le café que Djamel lui tendait, le sucra, le touilla calmement et en but une gorgée avant de poursuivre.

« Il y en a eu d’autres au cours de l’Histoire. Édison, par exemple. Voilà un autre improbable spécialiste dans de nombreux domaines, multi-expert en chimie et physique, il a imaginé la photo avant Daguerre, le cinéma avant les frères Lumière, le téléphone avant Bell… »

Denise tenait une tasse aussi fumante que l’histoire de Yann, et elle le regardait avec des yeux exorbités, comme s’il était Dieu le Père.

« Louis Pasteur. Il était rigoureusement impossible, avec les connaissances médicales du début du XIXe siècle, d’aboutir à l’existence des microbes en étudiant les infections. Ceci pour une raison très simple : celui qui examinait les malades, n’étant évidemment pas informé de l’existence de ces germes, était lui-même immanquablement contaminé. D’où les épidémies qui ont ravagé le monde. Un autre exemple ? Einstein. On dit parfois que c’est par intuition qu’il a rompu avec la physique héritée de Newton. Rien que ça ! Un truc que seuls quelques physiciens sont en mesure de comprendre, après des années d’études, et lui-même aurait découvert cela intuitivement, alors qu’il avait des résultats scolaires très moyens, surtout en mathématiques. Encore ? Richard Francis Burton. Comment aurait-il pu mener à bien tant d’expéditions aventureuses et apparemment aléatoires s’il n’avait su à l’avance où il mettait les pieds ? En particulier comment aurait-il pu être le premier occidental à visiter La Mecque malgré l’interdit religieux très strict ? »

Nous en oubliions de rire, tant Yann était emporté par son sujet. Quel orateur, quand il s’y mettait ! Après la phase où il nous avait balancé des contre-évidences hilarantes, il était à l’étape des explications. Son sujet était si bien préparé, sa façon de présenter les choses tellement passionnée, que nous étions prêts à le suivre dans n’importe quelle théorie. Quand il était dans cet état d’esprit, Yann aurait pu nous convaincre que les objets tombaient vers le haut ou que le Soleil tournait autour de la Lune.

« Je pense que, depuis plusieurs siècles, l’humanité a toujours eu en son sein des hommes et des femmes venus du futur. Certains se sont fait remarquer et ont laissé une trace dans l’Histoire, où ils sont reconnus comme des génies. Mais il y en a certainement eu bien d’autres, passés inaperçus.

— Mais pour quelle raison tous ces gens seraient-ils venus s’exiler dans un lointain passé, sans doute moins confortable et plus dangereux que leur époque d’origine ? Ça ne tient pas debout, tes salades ! »

Pas bête, Hélène. Chaque fois que notre Yann s’embarque dans un de ses délires, il y en a qui jouent à essayer de ruiner son spectacle, à chercher le point faible de sa préparation. Mais jamais personne n’a encore réussi à le prendre en défaut. Il a toujours réponse à tout. Je crois même qu’il aime ça, qu’on tente de le coincer. Sur ce coup-là, il ne s’est pas fait avoir. Il a regardé Hélène avec un drôle d’air, comme s’il était en colère parce qu’elle l’avait interrompu juste pour poser une question aussi simple.

« Il y a trois raisons, répondit-il »

Voilà. On se disait qu’il aurait du mal à trouver une réponse, et il en avait trois ! Très fort, ce type.

« La première, c’est qu’il s’agit justement d’exilés, comme tu l’as dit. Des personnes qui auraient fait quelque chose de mal dans leur époque, et qui seraient mis sur la touche, virées, déportées, appelle ça comme tu veux. Bref, ils sont indésirables, et les autorités de leur siècle s’en débarrassent en les expédiant à des périodes plus dures. Ce qu’on a fait à l’époque des bagnes n’est pas très différent. »

Il but une gorgée de café, le temps pour nous de digérer l’idée, pour Yann de passer à la suivante.

« La seconde, c’est qu’il y a parmi eux des sortes de missionnaires. Les religieux que nous avons envoyés en Afrique savaient qu’ils prenaient un aller simple, pour la plupart. Ça ne les a pas empêchés d’aller aider les indigènes à se civiliser, simplement parce qu’ils y croyaient, ou parce que leur hiérarchie ne leur donnait pas le choix. »

Yann se détourna d’Hélène.

« Il y a probablement eu les deux. Des exilés et des missionnaires, sans oublier, troisième raison, quelques aventuriers. Lorsque des Occidentaux sont partis en Afrique ou en Amérique aux XVIIIe et XIXe siècles, il s’agissait pour la plupart de repris de justice, d’hommes d’église, et de têtes brûlées en quête de fortune. Après tout, on peut supposer qu’il est facile, pour quelqu’un du futur, de « réussir » dans le passé. Songez à ce que vous pourriez faire si, par exemple, vous reveniez à la fin du XIXe siècle, et que vous faisiez semblant d’inventer le juke-box juste avant que Louis Glass et William Arnold ne le fassent. À vous les richesses qu’ils ont amassées !

— Mais ça pose un problème, l’interrompit Djamel. Je viens de l’avenir. Donc, je connais déjà le juke-box. Si je fais semblant de l’inventer avant qu’il ne le soit vraiment…, c’est qu’en fait, il n’a pas été inventé. Alors, comment puis-je le connaître, moi qui viens du futur, puisqu’il n’existe pas ? »

Tous les regards se tournèrent vers Yann. Là, il était coincé ! Un truc comme ça, c’était imparable.

« Le temps tourne en rond, a repris Yann. C’est pas un truc linéaire avec un avant et un après, c’est un truc qui se mord la queue, avec plusieurs avants et plusieurs après. »

Hélène touillait dans sa tasse vide, Djamel lavait des verres propres, les autres attendaient, et moi, je rigolais sans en avoir l’air.

« Je reprends le même exemple. Dans le passé, deux types appelés Louis Glass et William Arnold ont inventé le juke-box. Ils l’ont vraiment inventé à un moment donné, et c’est pour cela que cet appareil existe. Nous, dans le présent, apprenons ça en cherchant sur Internet, par exemple. Dans le futur, un mec, disons Alfred, du XXVe siècle, apprend ça lui aussi et décide de se rendre en 1889, mais avant la date où les deux autres ont eu cette superbe idée, et de faire semblant d’inventer cette machine qu’en réalité il a copiée. Que va-t-il se passer ? »

Il n’attendait pas de réponse, personne ne lui en fit.

« Que va-t-il se passer, répéta Yann ? C’est très simple. Alfred crée le juke-box à la barbe de Louis et William. Le temps se déroule à nouveau, nous arrivons à notre époque, où nous pouvons apprendre, sur Internet, qu’un certain Alfred a inventé le juke-box en 1889. Puis la boucle continue. Le temps se mord la queue, et un jour ou l’autre, un autre mec du futur, Billy du XXVIe siècle, désireux de vivre avec plus de moyens qu’en son temps, décide de revenir en 1889 ou un peu plus tôt, et d’inventer le juke-box avant Alfred. Nouveau tour de roue. À notre époque, d’autres nous-mêmes apprennent que c’est Billy qui est le génial inventeur, et ainsi de suite. Entre parenthèses, vous comprenez à présent pourquoi il y a si souvent des litiges à propos de l’antériorité de telle ou telle idée, et pourquoi, à force de reculer dans le passé, certaines inventions finissent par avoir beaucoup trop d’avance sur les connaissances de leur époque. »

Fier et triomphant, Yann se servit un nouveau café dans le silence général, avant de reprendre :

« Que se passe-t-il avec ceux qui vivent après la modification ? Je n’en suis pas sûr. Peut-être continuent-ils à se souvenir de l’ancienne version, tandis qu’une variante d’eux apprend la nouvelle, comme une bifurcation de l’Histoire dans un univers parallèle. Mais peut-être oublient-ils progressivement ce savoir, qui est remplacé par d’autres données, comme des sédiments qui se déposent les uns sur les autres en cachant progressivement ce qui est en dessous. »

Je croyais que le spectacle était terminé, mais Denise est revenue à la charge, avec son incurable défaut de langue :

« Mais, si la masine à voyazer dans le temps existe dans le futur, et si des mecs s’en servent pour revenir dans leur passé, alors forcément, elle existe aussi dans leur passé, c’est-à-dire sez nous. »

Il nous a regardés, le collègue, avec presque de la pitié dans les yeux.

« Qu’est-ce que j’ai dit au début ? J’ai dit que je me demandais où en serait le monde s’il n’y avait pas de machines à voyager dans le temps. »

Silence. Bouches bées. Gestes figés en attendant la suite.

Gorgée de café.

« J’ai dit ça parce qu’il y en a eu, et qu’il y en a. »

Djamel a laissé échapper un long sifflement, l’artiste a savouré son effet, puis il a repris la parole :

« C’est là le plus grand secret de l’Histoire. Plus grand que le collier de la reine, plus balèze que le masque de fer, plus fort que la fuite de Varennes, plus fermé que l’évasion de l’île d’Elbe… Cette machine existe, à l’évidence, mais personne ne le sait, à part les voyageurs du temps, évidemment. C’est que c’est un secret qu’il vaut mieux garder ! À un moment de notre futur, cette machine a été inventée. Ou va l’être, si vous préférez. À partir de là, des quantités de personnes, Alfred, Billy, et des millions d’autres, vont s’amuser à retourner en arrière pour piquer les grandes idées, et même pour se les piquer entre eux. Alors, il vaut mieux que le moins de gens possible soient dans le coup ! Imaginez que tous les hommes nés entre Néandertal et le XXXVe siècle se mettent à circuler entre toutes les époques pour inventer telle ou telle vieille invention. Ou pour aller draguer Marilyn Monroe. Ou pour entendre jouer le petit Mozart. Ou pour visiter la Venise du XVIe. Certains évènements attirent davantage de monde. Par exemple, en 1969, certains sont venus de loin pour assister au grand concert de Woodstock. Mais certains sont aussi venus de très loin dans le temps ! Il était techniquement impossible à ce moment-là de faire venir autant de gens au même endroit pour écouter de la musique. Mais avec de la pub à effet boule de neige pendant plusieurs siècles, pas de problème. »

Il s’est arrêté de parler. Toutes les pièces du puzzle s’assemblaient parfaitement. Une fois de plus, il nous avait grugés avec un de ses imprévisibles délires. Il ne nous restait plus qu’à y repenser pendant plusieurs mois, et à essayer de répéter tout ça aux malheureux qui étaient absents ce jour-là. On a lavé les tasses, rangé les cuillers, éteint la cafetière. Juste avant de retourner au boulot, Hélène a posé une ultime question, et il a sorti une ultime vanne.

« Dis, comment font-ils pour garder le secret ?

— Je pense qu’il y a une sorte de police du temps. Des mecs qui patrouillent, qui observent et qui veillent pour qu’il n’y ait pas d’abus. En particulier, pour faire gaffe que l’existence de ces machines ne soit pas révélée. Si un des voyageurs se mettait à tout déballer, je suppose que ces flics du temps l’embarqueraient pour le faire taire. Ce secret doit absolument en rester un, c’est très important, tu comprends ? Alors, ils font certainement disparaître ceux qui en savent trop et qui en parlent trop. »

Qu’est-ce qu’on s’est marré, ce jour-là ! C’était une des meilleures représentations de ce type génial, du vrai grand art. Quand j’y repense, je rigole encore.

Ce fut aussi la dernière. Une semaine plus tard, Yann n’est pas venu bosser. Quelqu’un a appelé de sa part pour dire qu’il était souffrant, qu’il était arrêté quelques jours. On a attendu. La secrétaire a téléphoné chez lui, Denise aussi, mais ça ne répondait pas. Un soir, Djamel et moi sommes allés à l’adresse qu’il avait donnée en entrant dans notre société, mais il y avait une épicerie, à cet endroit, et personne n’avait entendu parler de lui, dans le quartier. Pourtant, il était facile à repérer, avec ses lunettes rondes.

« Tu ne crois pas, m’a demandé Denise, que cette histoire de masine pourrait être vraie ? Si des azents secrets étaient venus le serser pour l’embarquer dans z’une prison du futur ? »

Parfois, quand on prend le café entre collègues, un de nous dit : « J’ai pensé à un drôle de truc, hier soir. » Mais ça ne fait rire personne.

Faut pas m’en vouloir de ce que j’ai fait. Personne ne doit savoir, et Yann en avait trop compris. Beaucoup trop. J’ai juste fait mon boulot, j’ai juste obéi aux ordres. Si je ne l’avais pas fait, j’aurais pu me retrouver avec un aller simple pour le jurassique, moi aussi.


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