Avec la peur au ventre

Je dois le faire, malgré la peur. Alors, je le ferai.

Hier, j’ai passé la journée avec mes amis. Ils comprennent mon choix, bien sûr. Ils l’approuvent, même. Je sais que beaucoup d’entre eux souhaiteraient être à ma place, mais c’est moi qui ai été désigné par le destin. À l’avenir, peut-être, ce sera le tour de l’un ou l’autre de ces hommes que j’aime comme des frères, mais cette fois, c’est moi qui vais devoir franchir le pas.

Ils m’ont aidé à me préparer. J’avais si souvent pensé au jour où je partirais que j’avais fini par croire que ce serait facile. Tout semblait si simple : je salue mes amis et je pars, je laisse derrière moi tout ce dont je n’aurai plus besoin. Quand on sait ce qu’il y a à faire, quand on sait pourquoi il faut le faire, quand on est déterminé, il ne devrait y avoir aucune difficulté. La décision était si limpide, si forte en moi que je ne devrais ressentir que de la joie.

Mais à présent que je suis au pied du mur, beaucoup de choses sont différentes de ce que je pensais. Ce que je vais faire aujourd’hui, bien d’autres l’ont fait avant moi, et bien d’autres le referont après moi. Tous ceux que j’ai vu partir l’on fait avec la peur au ventre, mais tous ont été jusqu’au bout. Je m’apprête à quitter tout ce que j’ai connu jusqu’à ce jour, tout ce qu’a été ma vie, pour aller vers je ne sais quoi.

Mes amis m’ont apporté beaucoup de réconfort, beaucoup de force pour franchir le pas. Beaucoup de paix, aussi. Grâce à eux, mon cœur, si agité depuis quelques jours, a retrouvé la quiétude qui l’avait déserté.

J’ai quand même peur. Je sais que, là où je vais, je serai accueilli en héros, je serai couvert de gloire et de félicité, je serai l’égal des braves qui m’ont précédé… Mais il y a ce pas à effectuer, cette ultime seconde où tout basculera, où je franchirai la frontière au-delà de laquelle on ne peut évidemment plus revenir. Que se passe-t-il dans ce moment-là ? Que ressent-on ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je ne peux que tenter de le deviner, ou plutôt de l’imaginer, et ce que me souffle mon esprit, loin de me calmer, augmente ma crainte de l’instant décisif, de cette seconde qui changera le monde, piochée dans l’éternité.

C’est dans la solitude que j’ai achevé ma préparation. Comme je le fais toujours dans les moments difficiles ou lorsque je doute, j’ai prié. Et comme d’habitude, j’ai eu les réponses à mes prières. Je me suis senti rassuré, renforcé dans mes certitudes. Ce que j’ai décidé de faire est bon. J’en suis sûr.

Je n’ai presque pas dormi, et je me suis levé bien avant l’aube. J’ai jeté un regard à mon épouse. Elle comprendra pourquoi je pars. Je suis allé voir mon fils. Il est encore très jeune, mais lui aussi comprendra un jour, j’en suis certain. Et je suis certain qu’il m’admirera pour ce que j’aurai fait. J’ai caressé ses cheveux, et j’ai chuchoté une prière pour lui.

Je me suis vêtu de la manière qui m’a semblé convenir le mieux à un tel événement, et je suis sorti de cette maison. J’avais du temps devant moi, mais si j’ai refermé la porte aussi tôt, c’est parce qu’il ne fallait pas que ma famille me voie partir. Je n’aurais pas expliqué où je me rendais ni ce que j’allais faire, bien sûr, mais je ne voulais pas être obligé de pécher, de proférer un mensonge en présence de mon fils, même pour une noble cause.

J’ai déambulé dans la ville jusqu’au milieu de la matinée. J’ai revu les rues de mon enfance, celles où j’ai joué, celles où j’ai travaillé, celle où j’ai grandi près de mes parents. Eux aussi seront fiers de moi. L’heure de plus grosse affluence est arrivée. Je me suis rendu dans le quartier des étrangers, sur la place du marché. Je me suis perdu dans leur foule. Une dernière fois, je pense aux miens, à mon fils, à mes frères. Puis je déclenche le dispositif qui fait de moi un martyr, en criant mon amour de Dieu. « Allah Akbar ! Dieu est plus grand ! »


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