Anna, un jour

« Dis, grand‐mamie, comment ça sera, quand je serai vivante ?

— Tu auras un corps, ma petite Anna, comme j’en avais un avant ma mort. Il te permettra de bouger et d’agir. Tu auras des yeux, pour admirer le monde autour de toi. Et tu auras des mains, et avec ces mains, tu pourras faire des quantités de choses.

— Quoi, par exemple ?

— Tu pourras montrer du doigt ce qui est beau, tu pourras toucher des objets, tu pourras donner, tu pourras recevoir, tu pourras caresser…

— Je pourrai caresser quoi ?

— Un chat, une joue, l’homme que tu aimeras un jour… Regarde, tu es là, tu vois ? Ton cœur bat déjà, ton corps sera bientôt prêt à t’accueillir.

— J’ai hâte d’être vivante, grand‐mamie !

— Ça va commencer, tu vas pouvoir t’installer dans ton corps. Les anges arrivent et ils vont t’aider à prendre place pour le grand voyage de la vie.

— Ah, ça fait drôle… J’ai l’impression d’être sale !

— Ça va passer, ne t’inquiète pas. Bientôt, tu ne me verras plus, tu ne m’entendras plus, mais je serai toujours à tes côtés. Tâche de t’en souvenir, de temps en temps.

— Oh, qu’est-ce qui se passe ? J’ai mal. Je n’avais jamais ressenti de douleur… J’ai peur !

— Ce n’est rien, ma chérie, tu es en train de naître. Bon voyage !

— Grand‐mamie, grand‐mamie, ne me laisse pas ! Aïe ! J’ai mal, j’ai peur ! »

¸.•*´¯‘*•.¸_¸.•*´¯‘*•.¸

J’ai froid ! Je suis sale, berk ! Et ça pue, ici. Trop de bruit. Mal partout. De l’air arrive dans mes poumons. Ça brûle ! J’essaie de parler, mais je n’arrive à produire qu’une sorte de cri aigu et ridicule. Eeeeeeeeeeeyyyyh ! Je tente de regarder autour de moi, mais… trop de lumière dans mes yeux. Je distingue à peine ce qui m’entoure. C’est quoi, ça ? Mes mains ? C’est avec ça que je vais devoir montrer, toucher, donner… Et ben, c’est pas gagné !

Je bouge. Enfin, je gigote. Mon corps répond à peine à ce que je veux faire. Je sens qu’on me tripote, qu’on me tourne et retourne dans tous les sens. Grand‐mamie, où es‐tu ? Encore autre chose, j’ai faim, maintenant !

On me pose sur quelque chose qui est mou et tiède. Je suis un peu moins mal. Où suis‐je ? Ah, j’ai compris, enfin… je crois deviner : c’est ma mère ! Elle me touche, mais ses mains sont trop rudes pour ma peau. Je n’ai jamais été touchée, moi. C’est ça, des caresses ?

Mais éteignez ces lumières, enfin ! Et montez le chauffage !

Et ce bruit ! Vous avez entendu ce bruit ? Ce vacarme, plutôt. C’est mon père. Il parle à ma mère, il rit, elle rit aussi… Vous trouvez ça drôle ?

Grand‐mamie, où est la belle vie dont tu m’as tant parlé ? Où sont les plaisirs, les joies, la tendresse ? J’ai faim. J’ai froid. J’ai mal. Je suis obligée de respirer. Il y a dû y avoir une erreur. Je ne peux pas rester dans ce corps grotesque.

* * * * *

« Docteur, ma fille devient toute blanche !

— Ne vous inquiétez pas, madame. Elle doit avoir un peu froid, c’est tout.

— Venez voir, s’il vous plait, elle fait des choses avec ses yeux…

— Voyons… C’est vrai qu’elle est pâlichonne. Par précaution, nous allons faire une prise de sang. »

* * * * *

Voilà qu’on recommence à me tourner dans tous les sens. Et cette lumière dans mes yeux ! Aïe, ça pique, en plus, on me prend mon sang ! Il n’est pas question que je reste ici plus longtemps. Grand‐mamie, viens à mon secours, je t’en supplie.

Tiens… Qu’est-ce qu’ils font ? Ils m’enveloppent dans des trucs rêches et raides. Eeeeeeeeeeeyyyyh ! Et ils m’enferment dans une boîte. Ah, zut ! Il fait trop chaud, là‐dedans. C’est tout ou rien, dans ce monde de fous… Il faut que je trouve la sortie.

* * * * *

« Restez calme, madame. Vous devez vous reposer, après l’accouchement. Faites‐nous confiance, pour nous occuper de votre fille.

— Où est‐elle ?

— Nous l’avons habillée et mise en couveuse, car elle a sans doute été victime d’un refroidissement.

— Mais elle va se remettre, n’est-ce pas, docteur ?

— Mais bien sûr, madame. Il doit déjà lui tarder de revenir contre vous… »

* * * * *

Si seulement je pouvais faire revenir les anges qui m’ont aidée à entrer dans ce corps… Je suis certaine qu’il y a eu un incident à ce moment‐là. Il n’y a pas d’autre explication. Grand‐mamie m’a tellement parlé du monde merveilleux de la vie, de toutes les choses extraordinaires qu’elle a connues quand elle était vivante… Mais elle ne m’a rien dit à propos de tout ça.

Moi, depuis trois ou quatre heures que je suis ici, je n’ai connu que des galères. J’ai faim. J’ai chaud. Rien ne va, et ce corps est à l’évidence difforme et beaucoup trop chétif pour être d’une quelconque utilité.

L’homme que tu aimeras un jour”. Si tu me voyais, Grand‐mamie ! Et si l’homme en question me voyait !

Avec ces mains, tu pourras faire des quantités de choses”. Tu parles, je n’arrive même pas à déboutonner ces fichus vêtements qui me grattent et qui m’étouffent. Eeeeeeeeeeeyyyyh ! Ah ben, la voilà, la solution : je vais m’étouffer et hop, ni vu, ni connu, je retourne à l’expéditeur. Ils vont m’entendre, les anges…

* * * * *

« Docteur, s’il vous plait… Je ne suis qu’infirmière, mais je crois que cette enfant ne va pas très bien. On dirait qu’elle a du mal à respirer.

— Oui, vous avez raison. Nous allons la placer sous assistance respiratoire, par précaution. »

* * * * *

Voilà autre chose, maintenant, des courants d’air. Mais c’est l’enfer, ici !

D’accord, je ne peux rien faire avec ce corps rachitique, mais avec mon esprit ? Là, j’en connais un rayon, mon coco ! Je vais me concentrer pour faire cesser les battements de ce cœur. Parce que, si l’on y réfléchit bien, c’est de là que tout est parti.

Alors, voyons. Oreillette, ventricule, oreillette, ventricule… Bloquer !

Je recommence. Oreillette, ventricule, oreillette, ventricule… Bloquer !

Encore une fois. Oreillette, ventricule, oreillette, ventricule… Bloquer !

* * * * *

« Que donne le rythme cardiaque ?

— Il est faible. Je ne comprends pas. Tout à l’heure, elle soufflait comme une locomotive, mais le cœur allait très bien. À présent, il déraille, mais la petite respire tout à fait normalement. Comment est‐ce possible ? On dirait que le problème s’est déplacé en deux ou trois heures.

— Elle ouvre les yeux. C’est drôle, on a l’impression qu’elle nous regarde. »

* * * * *

Vous vous demandez ce qui se passe, hein ? Il se passe que j’en ai déjà plein les chaussons de ce corps. Je me tire, moi. Oreillette, ventricule, oreillette, ventricule… Bloquer !

Je me sens de plus en plus détendue, de plus en plus légère… En fait, je me sens mieux !

« Anna, Anna, mais qu’est-ce que tu fais, malheureuse ?

— Grand‐mamie ! (Oreillette, ventricule, oreillette, ventricule… Bloquer !) Que je suis contente de t’entendre à nouveau ! Les anges se sont trompés, ils m’ont mise dans un corps ridicule, ou malade, ou pas fini, je ne sais pas. (Oreillette, ventricule, oreillette, ventricule… Bloquer !) Regarde ces mains minuscules, regarde cette peau fragile, ces yeux que je n’arrive même pas à ouvrir, ces jambes qui ne me portent pas, ces…

— Mais c’est normal, Anna, tu es encore un bébé ! Ton corps va se développer, tes membres vont se renforcer, tu vas devenir grande et belle, tu auras toi aussi des enfants, mais il faut que tu sois patiente, Anna, ça va prendre des années !

— Des années ! (Oreillette, ventricule, oreillette, ventricule… Bloquer !) Mais je ne pourrai pas attendre aussi longtemps ! Eeeeeeeeeeeyyyyh, mon cœur… »

* * * * *

« Docteur, son cœur…

— Massage cardiaque.

— 1, 2, 3, 4, 5, insufflation… 1, 2, 3, 4, 5, insufflation…

— Injection d’adrénaline, vite !

— Voilà…

— Le défibrillateur, à présent.

— Reculez. 1, 2, 3… »

* * * * *

Aïe ! Eeeeeeeeeeeyyyyh ! Ils me rappellent…

« Vas‐y, Anna, retourne là‐bas, ton heure est encore loin, très loin, repars avec eux !

— Pas question, je reste avec toi, Grand‐mamie.

— Mais tu ne peux pas, Anna, tu dois naître dans ce corps, c’est ainsi.

— Oh, non, pas celui‐ci ! (Oreillette, ventricule, oreillette, ventricule… Bloquer !) Il n’en est pas question. »

* * * * *

« Docteur, docteur, on la perd…

— ?

— Docteur… elle est repartie.

— Quelques heures seulement, tout juste un jour… Et sa mère, qu’est-ce que je vais lui dire ? »

* * * * *

« Pourquoi as‐tu fait cela, Anna ?

— Parce que je voulais rester avec toi, Grand‐mamie. Tu me manquais trop !

— Mais sais‐tu que nous n’avons été séparées qu’une journée seulement ? Anna, un jour… »


Commentaire

Anna, un jour — Pas de commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *