La rose et le bourreau

Julienne est une toute jeune fille qui vit à Cancale, en Bretagne, au XVIIIe siècle. Son père, capitaine de navire, s’est remarié après un veuvage avec une femme qui déteste Julienne et la harcèle tant et tant que celle-ci décide de s’enfuir. Elle se déguise en homme, car il est très dangereux d’être une femme seule sur les routes, se fait appeler Henri, et part en direction de Paris…

Elle dort à la belle étoile, manque d’être violée par un aubergiste homosexuel (un comble !), est aidée par un jeune prêtre, s’engage dans l’armée. Là, elle est témoin d’exécutions, elle se retrouve embarquée dans une campagne militaire en Bohème, souffre du terrible froid, s’éprend de son capitaine, le beau Donatien, puis elle déserte, arrive à Marseille et rencontre le bourreau de la ville…

Les aventures de Julienne sont soumises à d’innombrables rebondissements. Sans cesse, elle subit les désagréments de sa condition de femme et les inconvénients de son déguisement d’homme. Dans un cas, elle est objet de convoitise (parfois même pour d’autres femmes !), dans l’autre elle doit faire preuve de fermeté et parfois d’indifférence.

Le vocabulaire est émaillé de termes tombés en désuétude, comme c’est souvent l’usage dans les romans historiques. Ainsi, le lecteur apprend ce que sont les parties vergogneuses. Toutefois, la plume de Patrick Pesnot est très agréable. Le rythme est soutenu, il n’y a pas de temps mort dans le récit. Parfois, entre la fin d’un chapitre et le début du suivant, nous faisons un saut de plusieurs mois ou quelques années, franchissant d’un bond les épisodes moins palpitants. L’héroïne est attachante, et même si certaines péripéties sont quelque peu tirées par les cheveux, le roman captive rapidement celui qui s’y plonge.

J’ai été un peu déçu par la chute, légèrement expédiée, qui laisse bien des questions sans réponses et ne fournit pas d’explications à certains événements. Cependant, j’ai pris beaucoup de plaisir à suivre le récit des tribulations de Julienne au siècle de Louis XV, fruit d’un très bon travail de documentation de la part de l’auteur. Il devrait combler les plus exigeants parmi les amateurs de romans d’aventures.

À venir… événement !

Qui ne connaît, au moins de réputation, le célébrissime roman La horde du contrevent, d’Alain Damasio ? En ce qui me concerne, c’est l’un des livres les plus importants que j’ai lus, un des dix ou douze (sur des milliers) qui ont eu un réel impact sur mon existence. Il est paru en 2004 et depuis, presque rien. Juste quelques nouvelles pour nous rappeler quel extraordinaire tisseur de phrases est cet immense auteur. Un génial créateur de néologismes, tricoteur d’expressions, jongleur de mots qui oblige même parfois la typographie à se plier à sa volonté et aux nécessités de son texte.

J’avais lu une interview de ce grand maître, dans laquelle il avouait être en train de travailler sur un futur roman, qu’il en avait encore pour des années, et que ce serait « son Everest ». Rien que ça !

Eh bien, la bonne nouvelle, c’est qu’il arrive, ce fameux bouquin attendu comme le messie ! Son titre est Les furtifs et sa parution, aux Éditions de La Volte, est prévue pour le 18 avril prochain. Pour vous mettre l’eau à la bouche, je vous dirai qu’il s’agit d’un récit de SF tout à fait d’actualité, puisque l’histoire se déroule dans un monde où tout est privatisé, même les villes et le droit à se déplacer. Alain Damasio, auteur humaniste engagé, ne trahit donc pas les convictions qu’il a déjà affirmées par ailleurs. Car s’il donne peu d’entretiens, il n’hésite pas à prendre des positions claires en ce qui concerne les problèmes sociaux de notre époque, notamment les injustices.

Comme La horde autrefois, ce livre sera proposé avec un CD de musique originale.

Les Furtifs se déroule dans un futur proche, une vingtaine, une trentaine d’années, pas beaucoup plus. Nous sommes entrés de plain-pied dans la société de la traçabilité maximale : la France que nous connaissons est un pays transformé, dont les villes ont été privatisées. Le groupe télécom Orange s’est ainsi offert la ville du même nom, tandis que Paris appartient à LVMH.

Dans l’angle mort…

Au menu, Big Data et contrôle absolu : bienvenue dans le pays de l’accessibilité, où les riches disposent de droits spécifiques pour arpenter rues, squares et quartiers, quand les pauvres, eux, sont privés de circulation…

Dans cette société quadrillée poussée à son extrême se retrouvent les Furtifs. « Votre angle mort est leur lieu de vie », dit-on. Leur existence est d’ailleurs remise en cause : sont-ils des humains, des animaux — ou même des êtres vivants ? ? Ils semblent capables d’absorber la matière, mais, si l’on parvient à les voir, ils se pétrifient et meurent…

Bien entendu, un tel potentiel ne saurait rester inexploité pour l’homme et l’armée traque ces créatures, ayant formé des équipes de chasseurs avec des spécialités propres. Les liens s’opèrent définitivement entre les thèmes damasiens par excellence et les œuvres passées.

Dans ce groupe, il y a un héros, dont la fille a disparu : a‑t-elle été enlevée par les Furtifs ? ?

Une sirène à Paris

Souvenez-vous, en 2016, Paris était submergé par la Seine en crue. Le niveau était très au-delà de la côte d’alerte, le zouave du pont de L’Alma buvait la tasse et la liste des dégâts fournissait de la matière aux JT. C’est dans ce décor qu’évolue Gaspard Snow, surprisier. Un surprisier étant une personne dont l’imagination est si puissante qu’elle peut changer le monde. Gaspard va tenter de changer le sien, de monde, ce qui serait déjà bien. Il gagne sa vie en chantant à bord d’une péniche transformée en cabaret, le Flowerburger, qu’il a hérité de sa grand-mère et qu’il tient tant bien que mal avec son père. Les affaires vont mal, très mal. Gaspard et son père sont en conflit, et ce problème n’arrange pas leur relation. Son père veut vendre la péniche, Gaspard s’y oppose formellement, il est trop attaché à cet endroit.

Un soir où la pluie tombe particulièrement dru, dans les eaux de la Seine, Gaspard recueille une sirène blessée. Une vraie sirène, avec la queue de poisson, les seins somptueux, la chevelure et le chant mortel. Nul homme ne résiste à ce chant. Il entraîne une telle émotion que le cœur de la victime explose, ce qui est évidemment très mauvais pour la santé.

Toutefois, Gaspard sort d’une déception amoureuse et il est blindé, refusant tout sentiment de ce type. Il est (presque) insensible au chant de la belle. Pourtant, elle n’est pas si blessée que ça, elle va provoquer bien des dégâts. Quant à Gaspard, il n’est pas si blindé que ça.

Lendemain de crue, lendemain de cuite. Gaspard se réveille avec une sirène d’une invraisemblable beauté dans sa baignoire…

Mathias Malzieu nous entraîne une fois de plus dans son univers poétique fait de jeux de mots, d’images à ne pas prendre au pied de la lettre et au surréalisme si convaincant qu’on s’y croirait. Avec lui, on a l’impression que les mots ont une vie bien à eux et qu’ils s’assemblent d’eux-mêmes pour former des phrases qui n’auraient pas pu exister autrement. Le jour entra dans la nuit telle une goutte de lait dans un café noir. Où va-t-il chercher des choses comme celle-là ?

Gaspard va devoir sauver la vie de Lula la jolie sirène. La sauver de sa blessure, mais aussi de ceux qui la poursuivent, il doit en outre sauver le Flowerburger, alors qu’il est lui-même en grand danger, même s’il refuse de le croire. Sa force et sa faiblesse à la fois étant que depuis toujours il voyait ce qu’il croyait.

Inconnu à cette adresse

Bien que publié sous forme d’un livre individuel, il s’agit d’une nouvelle, d’environ soixante-dix pages en format poche, qui se lit donc très vite. Elle a été éditée en 1938, a connu un succès immédiat, est tombée dans l’oubli à cause de la guerre et a été redécouverte en 1995, brillant particulièrement par son aspect prémonitoire qui était tout d’abord passé inaperçu, et pour cause.

Il s’agit d’un échange épistolaire entre deux Allemands. Amis de longue date, Max et Martin ont fondé ensemble une galerie d’art en Californie. En 1932, Martin rentre en Allemagne tandis que Max reste en Amérique. C’est par les lettres qu’ils s’envoient entre 1932 et 1934 que le lecteur découvre petit à petit les deux hommes. Max est juif, Martin est progressivement séduit par l’idéologie défendue par un certain Adolf Hitler. Bien que marié, il a eu jadis une aventure amoureuse avec la sœur de Max.

On est témoin de la montée du national-socialisme, de la répression dont les juifs ont été victimes et de la rapide et inéluctable dégradation du monde. Il y a entre Max et Martin un lent glissement de l’amitié vers la haine réciproque. Le plus terrible, bien sûr, est de suivre l’opinion de Martin sur le virage pris par son pays et le voir passer par paliers de l’incertitude à l’endoctrinement. La chute du récit (dans les deux sens du terme) est d’autant plus horrible.

Si le côté prémonitoire de cette nouvelle n’est apparu que bien après sa première publication (je rappelle qu’elle a été écrite avant la Seconde Guerre), il semble que personne n’ait envisagé que le texte de Kressmann Taylor était un cri d’alarme, une tentative pour prévenir ce qui allait se produire. De nos jours, avec la montée de l’extrême droite et des régimes totalitaires un peu partout dans le monde, cette lecture prend un sens particulièrement inquiétant. Il est bien connu que l’Histoire a tendance à se répéter… Ce qui a été décrit comme « la nouvelle parfaite » n’a peut-être pas fini de tirer le signal d’alarme.

Merci à Hélène et Henri de m’avoir fait découvrir cette pépite.

Le porteur de cartable

Avant de commencer à vous entretenir de ce livre, je voudrais dire un mot sur les raisons qui m’ont incité à le lire. Au hasard d’un passage sur Facebook, j’ai appris que des élèves avaient refusé d’étudier ce roman sous le prétexte que l’auteur n’est pas français, qu’il ne s’agit pas de l’Histoire de notre pays et qu’il contient des mots arabes. Ils ignoraient apparemment que le français est une des langues officielles de l’Algérie, que ce pays a été autrefois un département français, et que les mots d’origine arabe foisonnent dans notre parler. J’ai immédiatement décidé de lire ce bouquin, dont je ne connaissais même pas l’auteur, Akli Tadjer. Magnifique découverte…

1962. Les accords d’Évian entraînent le cessez-le-feu en Algérie, qui n’est plus française. De nombreux « pieds noirs » sont rapatriés en France métropolitaine et sont déracinés de leur terre natale. Pour beaucoup d’entre eux, la France est un pays inconnu. Chez eux, c’est l’Algérie ; la métropole, c’est l’étranger…

Omar Boulawane, le narrateur de ce roman, a vécu l’inverse. Fils d’Algériens né en France, il a une dizaine d’années quand la guerre d’Algérie s’achève et que débute ce récit. Il a entendu parler de ce pays comme d’un eldorado, une terre promise où sa famille reviendra un jour. Justement, la fin des hostilités pourrait bien être le signal du retour aux sources.

En attendant, Omar vit auprès de Yéma (mère en arabe) et de celui qu’il appelle toujours Mon Père, avec les majuscules. Ils habitent dans trente-deux mètres carrés et rêvent de s’installer dans l’appartement d’en face, qui est vide. Mais un beau jour, celui-ci est investi par de nouveaux voisins, la famille Sanchez, dont le fils, Raphaël, a le même âge qu’Omar. Les Sanchez sont des pieds noirs, des ennemis à double titre, puisqu’ils étaient les occupants en l’Algérie et qu’ils prennent le logement convoité. Pire, Raphaël vient dans la même classe qu’Omar, qui voit en lui un concurrent dans le cœur de Mme Ceylac, l’institutrice dont il est amoureux.

Le père d’Omar participe à des réunions du FLN, le Front de Libération Nationale, et rêve de révolution, de décolonisation de l’Algérie. Il a entraîné Omar dans cette aventure naïve. Le chef de leur groupe, Messaoud, nomme Omar porteur de cartable, allusion aux porteurs de valises qui, au pays, transportent clandestinement les fonds destinés au FLN et à la lutte armée. Le garçon prend très au sérieux ce rôle, sans réaliser que Messaoud n’est qu’un vil profiteur qui vit sur le dos des Algériens qui lui font confiance.

L’imagination c’est quand tu rêves ta vie et la mythomanie c’est quand tu crois tes rêves.

Tout semble séparer Omar et Raphaël. L’Arabe n’a jamais vu l’Algérie, pour le Français elle est « chez lui », son pays natal. Ils sont rivaux dans tous les domaines, tout les oppose. Pourtant, une extraordinaire amitié va rapidement lier les deux garçons et ils vont s’entraider pour survivre dans ces difficiles conditions, surtout lorsque des événements font basculer le peu de repères qui restent dans leur vie et que tout sombre dans le drame.

La guerre ça fait vieillir les enfants.

Magnifiquement bien écrit, ce récit à la fois triste et drôle montre sous un jour entièrement nouveau une période sombre de notre Histoire contemporaine. Je me suis régalé. Honte aux imbéciles qui ont refusé de l’étudier, surtout pour d’aussi stupides raisons !

Félix et la source invisible

La sortie d’un livre d’Éric-Emmanuel Schmitt est toujours un petit événement, mais s’il s’agit en plus d’un nouvel opus (le 8e, en l’occurrence) du cycle de l’invisible, l’événement devient jour de fête !

Dans chacun de ces brefs romans, l’auteur met en avant une religion, ou une mystique, ou un ensemble de croyances, quelque chose « d’invisible » en quoi certains ont tout de même foi. Le personnage principal est généralement un enfant, comme c’est le cas ici.

Cette fois, c’est l’animisme qui est à l’honneur. Félix, douze ans, est d’origine sénégalaise, toutefois il n’a jamais mis les pieds en Afrique. Il a toujours vécu à Belleville, à Paris, où sa mère, Fatou, tient un bistrot nommé Au boulot, ce qui permet aux clients de téléphoner à leurs épouses en leur affirmant qu’ils sont au boulot. Il y a quelques piliers de bar, des habitués de longue date comme madame Simone, qui est en réalité un homme, monsieur Robert Larousse, qui apprend par cœur le dictionnaire, mademoiselle Tran, monsieur Sophronidès…

Le père de Félix est un Antillais répondant au nom de Félicien Saint-Esprit. Il a donc été conçu par l’opération du Saint-Esprit, lequel a été immédiatement dégagé par Fatou qui préférait rester seule.

Fatou est une femme extraordinairement vivante et communicative, toujours à l’écoute des autres. Pourtant, un incident va se produire, qui va la plonger dans un état de dépression profond. Elle ne va plus prononcer un mot, se contentant de récurer à l’eau de javel le moindre centimètre carré du bar.

Comment la sortir de cet état ? Comment a‑t-elle pu tomber dans un tel gouffre ? Qu’est-ce que cela a éveillé en elle ? Félix fait appel à l’oncle Bamba…

Ce petit livre est l’histoire d’un retour aux sources. Chacun de nous a ses origines, comme des fondations qui lui sont propres, et il ne faut jamais cesser de les entretenir, sous peine de voir l’édifice s’effondrer. Félix va devoir trouver le moyen de remettre sa mère dans les rails de sa vie. Pour ce faire, il va devoir remonter à ses origines à lui, qu’il ne connaît pas, dont il ignore même absolument tout, et que Fatou lui a cachées pour des raisons qu’on ne découvre qu’à la fin.

Il y a beaucoup d’humour dans ce récit, et aussi beaucoup de sensibilité. Ce n’est pas le plus réussi du cycle de l’invisible, cependant il se lit avec plaisir.

J’irai tuer pour vous

Comment parler de ce livre, qui est pile dans une catégorie que je n’apprécie pas trop ? Ceux qui me suivent régulièrement le savent, les thrillers, c’est pas ma tasse de thé, si j’ai lu celui-ci, c’est pour l’auteur. Les critiques de ceux qui l’ont découvert avant moi sont très positives, toutefois elles ont été écrites par des amateurs du genre. L’exercice est bien plus difficile pour moi.

Est-ce que j’ai aimé ce bouquin ? Oui. Est-ce que je l’ai dévoré ? Non.

Le personnage principal, Marc Masson, est un type qui est né pour être un tueur, cependant ça ne fait pas de lui un sauvage, il reste relativement humain. Le titre annonce clairement la couleur, alors je peux le dire : il est une sorte de tueur à gages, sauf qu’il ne bosse pas pour n’importe qui. Il est à la fois très attachant, parce que fragile dans la solitude que son métier lui impose, et peu sympathique car il est rigide dans ses convictions et froid dans ce qu’il accomplit. Et puis… c’est un assassin professionnel, il est sujet à des crises de violences, n’est pas très fréquentable.

Marc Masson est en quelque sorte un surdoué des armes. Certains jouent magistralement aux échecs dès leur plus jeune âge, lui sait tuer sans avoir appris à le faire. À chacun son petit talent, n’est-ce pas ? Il est même tellement fort qu’après quelques années passées dans l’armée, il s’ennuie et décide de déserter. Il est repris, puis repéré par un type très haut placé dans les services secrets français. L’affaire commence en 1985, une époque où notre pays a été la cible d’une série d’attaques terroristes.

Souvenez-vous de ces otages retenus au Liban : Michel Seurat, Jean-Paul Kauffmann, Marcel Fontaine, Marcel Carton… Chaque soir, le JT débutait par l’annonce du nombre de jours écoulés depuis leur enlèvement. L’un est mort en captivité, les autres ont été libérés, certains après presque trois années de détention dans des conditions effroyables. Henri Lœvenbruck suit la chronologie des événements de cette période, cependant il invente des attentats qui n’ont pas eu lieu et mêle ses personnages fictifs à d’autres, bien réels, comme François Mitterrand et Charles Pasqua. Il nous promène entre le Brésil, Beyrouth, Paris, Lyon… Au passage, nous trouvons quelques réflexions qui sont malheureusement toujours d’actualité.

Les politiques sont toujours dans une logique d’urgence, ils pensent d’abord à leur réélection. Et le terrorisme, ça ne se traite pas dans l’urgence, c’est une lutte de longue haleine.

Ou alors, plus cinglant :

La norme semble non plus d’avoir une pensée, mais un avis. Un avis politique. Au lieu de se forger chaque jour une philosophie de vie propre, on se sent obligé de choisir un camp, on devient un partisan et, dès lors, on cesse de penser.

Marc est donc recruté pour être un homme de main souterrain, de ceux qui n’existent pas officiellement. C’est très bien écrit, le rythme est lent, les péripéties parfaitement tricotées et parfaitement amenées dans le récit, c’est très prenant, cependant je me suis un peu ennuyé. Je le répète : c’est personnel, je n’aime pas trop ces histoires, et malgré des intrigues secondaires comme la romance entre Marc et une jolie libraire, malgré le style impeccable de l’auteur, le temps m’a semblé par moment un peu long.

J’ai trouvé le dernier quart du livre bien plus accrocheur que le reste, quand l’élément humain s’impose dans le déroulement de l’affaire, je l’ai lu d’une traite.

Si vous aimez les romans à suspense, les rebondissements imprévus, les accélérations brusques, l’action mouvementée ou carrément violente, vous serez servis, ce livre mérite le détour. À noter que l’auteur, dans sa préparation, s’est fait aider par de vrais barbouzes et hommes de l’ombre des services secrets, de manière anonyme évidemment. Il s’est inspiré d’anecdotes racontées par ces gens, en modifiant bien sûr les époques et sans citer de noms.

J’oubliais un détail… L’Élysée a eu et a encore recours à des hommes en missions non officielles. Alors forcément, au cours de ma lecture, j’ai pensé à plusieurs reprises à l’affaire Benalla et son parfum d’espionite, d’actions secrètes en rapport avec des ventes d’armes et tout ce qu’on ne saura jamais.

Le monde du bout du monde

Ce court roman date de trente années, toutefois il est toujours d’actualité, malheureusement. Il est même probable que la situation soit pire, car les techniques ont évolué, et les destructeurs de notre planète savent, hélas, en faire mauvais usage.

Car il s’agit d’écologie dans le sens général du terme, et de protection des animaux en particulier. Des baleines, plus précisément.

Le narrateur est un Chilien exilé en Allemagne, qui a mis en place avec des associés une agence d’information spécialisée dans les problèmes de l’environnement.

Il se souvient de son enfance dans l’extrême Sud du Chili, dans ce monde au bout du monde, au-delà duquel il n’y a plus rien avant l’Antarctique. À cette époque, il était bercé par les romans d’aventures, en tête desquels figurait le célèbre Moby Dick d’Hermann Melville. D’ailleurs, le présent livre débute par les mêmes mots : Appelez-moi Ismaël.

Le héros (qui pourrait être l’auteur lui-même) se lance dans une enquête qui le ramène sur ses terres natales, où il n’a pas remis les pieds depuis de nombreuses années. Il s’agit de dénoncer la chasse à la baleine, en principe interdite, mais que certains pays, notamment le Japon, continuent à pratiquer en violation de tous les traités internationaux, et grâce à des combines illégales. Par exemple, un navire baleinier prend le même nom qu’un autre, qui a été envoyé au démantèlement. Le nouveau n’a donc pas d’existence officielle et peut en toute impunité parcourir ces latitudes peu fréquentées et y effectuer un véritable massacre parmi les populations de cétacés, en utilisant des moyens de destruction massive qui n’ont rien à voir avec la pêche.

Ils aspiraient la mer avec des tuyaux d’environ deux mètres de diamètre. Ils sortaient tout, en provoquant un courant qu’on a senti sous notre quille, et après le passage de la suceuse la mer n’était plus qu’une espèce de soupe noirâtre et morte. (…) La pêche, ça n’est pas leur affaire. Ils cherchent la graisse ou l’huile animale pour l’industrie des pays riches et, pour arriver à leurs fins, ils n’hésitent pas à assassiner les océans.

Le récit se déroule sur deux plans. Il y a l’aspect dénonciateur de la catastrophe que représente la poursuite de cette boucherie, et une dimension plus personnelle, le narrateur revenant vers son passé et son pays, qu’il avait fui jadis. On pourrait ajouter une portée documentaire, car l’auteur connaît parfaitement cette région de la planète, et la décrit d’une manière qui donne envie d’y aller pour la voir de nos propres yeux.

Luis Sepulveda introduit dans son histoire de nombreux symboles, évoquant par exemple les tribus d’Indiens disparues, immolées sur l’autel des profits occidentaux comme le seront peut-être un jour les baleines. Une malheureuse coïncidence a fait que j’ai découvert ce livre quelques semaines après l’annonce faite par le Japon d’une reprise de la chasse à la baleine. Les intérêts économiques aveugles qui pillent notre monde sont en train de le condamner, et nous risquons tous d’être entraînés dans sa perte.

Romanesque

Après nous avoir fait découvrir de manière presque ludique l’Histoire de France en général, celle de Paris en particulier et celle des routes en passant, Lorànt Deutch nous entraîne vers un nouveau point de vue sur notre passé, cette fois à travers notre langue. D’où vient-elle ? Comment a‑t-elle supplanté le latin qui était pourtant la référence, comment s’est-elle imposée dans tout l’Occident jusqu’au XVIIIe siècle ? Oui, même les Anglais ont parlé français jusqu’à cette date.

D’ailleurs, savez-vous qu’il y a davantage de mots français dans la langue anglaise que l’inverse ? Certains sont même revenus chez nous parés d’un accent d’outre-Manche. Ce sont les Vikings, devenus Normands, qui ont envahi ensuite l’Angleterre (alors appelée Bretagne) et lui ont apporté notre parler. Ainsi, basket vient du franco-normand baskat, panier. Citizen vient de citezein, citoyen, de même origine. Quant au vocable vintage, il vient de vendange et fait allusion à l’ancienneté des vins !

Si, après un début chaotique, la France a finalement gagné la guette de Cent Ans, c’est peut-être parce que le principe d’une unité politique autour d’une unité linguistique a consolidé le ciment national durant toute la guerre de Cent Ans. Rien de tel qu’une langue commune pour communiquer, et surtout pour se sentir unis. Est-ce cela qui fait défaut à l’Union européenne ?

D’autres curiosités magnifiques se dévoilent dans ces pages. Comme celle-ci, succulente : Au XIXe siècle, Hoffmann von Fallersleben, nationaliste allemand fanatique qui détestait la France et tout ce qui s’y rapportait, auteur des paroles de l’hymne allemand, a découvert, au cours de recherches en France, un texte qui est considéré comme le plus ancien de la littérature française, quelques vers à la gloire de sainte Eulalie, une vierge martyre espagnole ayant vécue au IVe siècle.

Beaucoup de chemin parcouru depuis la Gaule, qui n’était pas le ramassis de tribus barbares qu’on a longtemps cru. Il a fallu attendre le IIIe siècle pour que notre langue soit appelée le franceis, puis le français au XIe siècle. Au XIIe, la Francia deviendra la France, et au XIVe, notre monnaie sera nommée le franc.

Vous voulez une autre curiosité ? Je cite…

À Lunéville Stanislas Leszczynski, qui règne sur le duché de Lorraine et de Bar, baptise Bébé un nain de sa cour, terme forgé sur le baby anglais et qui entrera dans la langue française avec le sens de nourrisson.

Il y a tout au long de ce bouquin des centaines de petites anecdotes ou de grandes pages de l’Histoire de notre langue. J’ai eu l’occasion d’échanger quelques mots avec l’auteur à la Foire du livre de Brive, à propos d’un tout autre sujet, et j’ai rapidement senti qu’il marche au coup de cœur, à la passion. Passionné, il l’est assurément, et il transmet cet enthousiasme au lecteur. Il suffit d’être curieux et de se laisser porter par la verve de Lorànt Deutch.

Vous apprendrez grâce à lui pourquoi avec certains mots commençant par un H il faut faire la liaison au pluriel, comme les z’horloges, mais pas avec d’autres, comme les hiboux. Vous saurez également pourquoi ces mots ont un H qu’on n’entend pas, pourquoi et par qui ont été inventés l’accent circonflexe, la cédille, l’italique, d’où vient le nom de la ville de Gibraltar, pourquoi on parle de handicap, pourquoi on dit des larmes de crocodile

J’y pense… On nous a appris à l’école que le premier roi de France était Clovis, et que ce nom signifiait Louis. Mais savez-vous comment Clovis est devenu Louis ?