044-VoyagerVoyager au loin

Ma chère petite maman,

J’ai enfin trouvé le moyen de te faire parvenir de mes nouvelles. Enfin… j’espère que ça marchera, et que tu auras ce message.

J’espère aussi que tu n’es pas trop fâchée contre moi. Tu m’avais interdit d’aller jouer par là-bas, et j’ai désobéi. En tout cas, je le regrette vraiment, maintenant ! Il y a tellement longtemps que je suis enfermée toute seule dans cet endroit… Crois-moi quand je te dis que je n’ai que des regrets. Alors, j’espère que tu ne me gronderas pas trop quand je reviendrai à la maison.

Pourtant, je fais un sacré voyage, et je reconnais que j’en profite. Personne, jamais, n’a voyagé aussi loin que moi, et je pense que je vais détenir le record pendant un bon bout de temps.

Il faut que je te raconte comment je me débrouille ici, pour te rassurer, parce que je suis sûre que tu te fais du souci pour moi. Je n’ai pas beaucoup de place, c’est le seul problème, mais je me suis habituée. Au début, il y en avait davantage, mais je ne sais pas pourquoi, il y en a de moins en moins. Peut-être que les parois se rapprochent lentement. Ce qui est sûr, c’est qu’au commencement du voyage, je pouvais me tenir debout et étendre les bras. Aujourd’hui, je suis obligée de rester assise tout le temps et je ne peux plus m’étirer depuis belle lurette.

Je n’ai pas de problème avec l’air. Évidemment, il n’y en avait pas énormément au départ, mais heureusement, il ne s’échappe pas, tout est bien étanche, sans doute pour préserver les appareils qui sont ici. Grâce à toute cette électronique, il y a du courant qui circule et qui ionise les atomes d’air, ou je ne sais quoi, mais bon… le fait est là : mon air se recycle tout seul. Heureusement, sinon je serais morte depuis longtemps.

Non, je ne voulais pas dire ça, tu vas t’inquiéter pour rien, puisque je te le répète, tout va bien pour moi.

À propos d’électronique, j’ai trouvé un manuel dans un coin. Je pense que c’est un des techniciens qui l’a oublié. (Tu vois, il n’y a pas que moi qui fais des bêtises.) Tant mieux, car avec ce livre, que j’ai pu lire à la lueur des diodes, j’ai réussi à comprendre le fonctionnement de presque tout ce qui m’entoure. Il faut dire que j’ai eu du temps pour ça ! C’est ainsi que j’ai trouvé comment t’envoyer ce message.

Commençons par le commencement. Le jour où tu m’avais emmenée à ton travail à la NASA et que je t’ai désobéi, je me suis approchée de cette drôle de fusée. Et puis j’ai entendu des gens qui approchaient. Comme tu m’avais dit de ne pas me montrer parce que je n’avais pas le droit d’être là, je me suis cachée dedans. Dans la fusée, je veux dire. Et puis… je me suis endormie.

Ce qui est certain, c’est que j’ai été réveillée par un gros grondement et que j’ai été secouée dans tous les sens. Que j’ai eu peur ! Je n’ai pas compris tout de suite que la fusée avait décollé. Je t’appelais, je criais ton nom ! Mais personne ne venait à mon secours, bien sûr. J’ai fini par me rendormir.

Plus tard, évidemment, j’ai commencé à avoir faim. Tu ne vas pas être contente quand tu sauras ce que j’ai mangé, mais je n’avais pas le choix. J’ai mangé des souris qui étaient avec moi dans la fusée. Il y en avait beaucoup, je ne les ai pas toutes mangées. Les autres se sont reproduites, et elles ont rongé les os de celles que j’avais mangées. Et quand je fais… Tu vas être dégoutée, mais c’est comme ça que ça se passe, alors, je te raconte. Quand je fais mes besoins… les souris mangent également ça. C’est aussi du recyclage, en quelque sorte. Du recyclage de souris.

Mon corps s’est adapté, et les souris ont changé. C’est peut-être à cause du manque d’air, mais elles ont perdu leurs poils et leur peau est devenue un peu bleue. Moi aussi, quand je me regarde, je ne suis pas tout à fait de la même couleur qu’avant. Et mes membres sont très maigres, parce que je flotte tout le temps, sans faire d’efforts.

Mon esprit s’est ajusté, lui aussi. J’ai appris à ne pas m’ennuyer. Mais quand même, il me tarde de rentrer chez nous.

Je me débrouille pour lire au passage les messages que tout cet attirail envoie automatiquement aux gens de ton travail. Il parait qu’on a dépassé des planètes : Jupiter, Saturne… Le dernier message disait qu’on a quitté le système solaire et qu’on est dans l’intersidéral. Ça, je ne sais pas ce que ça veut dire. Mais pourquoi ça prétend que Voyager est parti depuis trente-six ans ? Et pourquoi est-ce qu’ils ne parlent jamais de moi ? Ils savent que je suis là, hein ?

Vivement que j’arrive chez les Martiens. Je suis sûre qu’ils sont gentils et qu’ils m’aideront à faire demi-tour.

Je t’embrasse très fort, ma petite maman.

J’oubliais… Si quelqu’un à la NASA reçoit ce message, s’il vous plaît, il faudrait l’amener à ma maman, qui habite la maison jaune près du parc. Vous ne pouvez pas la rater, il y a toujours un petit chien qui monte la garde sur la pelouse. Et il ne faut pas gronder ma maman, c’est moi qui ai désobéi.


Commentaire

Voyager au loin — 5 commentaires

  1. Pour les cocotiers sur la plage, c’est raté.
    J’ai passé un bon moment de lecture. Pas à cause du dépaysement… ça c’est sûr.

    Bisous lunaires.

    AL

  2. Chouette c’est les martiens qui vont être contents ! Ils seront tout de suite au parfum de notre culture judéo-chrétienne… complexe de culpabilité en prime… ils vont pouvoir renforcer leur teint vert…
    Excellent Claude, j’en frémis encore (faut croire que j’aime ça puisque j’en redemande !). bon week-end!

  3. C’est atroce, ton histoire !
    C’est de l’humour plus noir que noir !
    Enfin, l’écriture est certainement faite pour ça : mettre en mots nos angoisses (ici de séparation, d’éloignement) pour nous en délivrer, donc on ne peut rien te reprocher 🙂 …

  4. C’est tout beau, tout frais, malgré l’air et la place un peu manquants… Juste ce qu’il faut de dose de nostalgie, mais surtout, ah oui surtout cette soif de découverte, toujours plus loin….. Merci Claude!

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