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Le chef du clan est par­ti voya­ger dans le monde des esprits. C’est ce qu’a expli­qué le sor­cier, celui qui sait la langue des étoiles. Le chef a été encor­né par un auroch qui avait été plus rapide que lui à la grande chasse, et en plus il a été pié­ti­né par une par­tie du trou­peau.

Les membres de la tri­bu ont ter­mi­né la chasse, qui a été bonne. Trois aurochs ont été abat­tus, assu­rant la sub­sis­tance du clan pour plu­sieurs semaines. Puis le sor­cier a mar­qué le corps du chef avec de l’ocre rouge, et tout le monde est par­ti. C’est fini, le chef n’est plus là. Nul ne sait exac­te­ment ce que cela signi­fie, mais une chose est abso­lu­ment cer­taine : le corps est déser­té par l’esprit qui l’animait, défi­ni­ti­ve­ment.

Le tré­pas fait par­tie du quo­ti­dien, tous les hommes sont habi­tués à son inter­ven­tion. Que le chef soit par­ti dans le monde des esprits ne choque per­sonne. Ça aurait pu arri­ver à n’importe lequel des chas­seurs, et cela arri­ve­ra tôt ou tard à tous les membres de la tri­bu. L’événement ne mérite pas davan­tage d’intérêt.

Par contre, la tri­bu a besoin d’un nou­veau chef. Les guer­riers se réunissent pour le choi­sir par­mi eux. Le pre­mier pré­ten­dant explique que s’il deve­nait le chef, il les ferait chas­ser d’une façon dif­fé­rente, plus effi­cace à son avis. Le second leur pro­met de plus grosses parts de gibier. Le troi­sième qu’il atta­que­rait la tri­bu voi­sine afin d’étendre leurs ter­ri­toires.

Un des plus jeunes guer­riers s’éloigne du groupe. Savoir qui sera le pro­chain chef ne l’intéresse pas. Il sera à peu près comme le pré­cé­dent : il les gui­de­ra dans les expé­di­tions de chasse, dans celles pour conqué­rir de nou­velles terres, il gar­de­ra pour lui les meilleurs mor­ceaux du gibier… Le jeune pré­fère regar­der les petits points lumi­neux dans le ciel. Ils ont tou­jours été là, a dit le sor­cier, et ils y seront tou­jours. Ces petits points repré­sentent l’éternité et l’infini, pour autant que le jeune puisse ima­gi­ner ces concepts. Que peut-il y avoir de plus impor­tant que ce qui était là bien avant nous et qui res­te­ra bien après nous ? se demande le jeune chas­seur…

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Paris a som­bré dans le chaos. Sur la place de la Révo­lu­tion, la guillo­tine se dresse. Chaque jour, des char­rettes entières de condam­nés lui sont ame­nées afin de satis­faire son insa­tiable appé­tit. Le pavé est rouge d’un sang que la pluie peine à laver.

Ce 11 novembre 1793, Jean Syl­vain Bailly se trouve sur une des voi­tures. Il sait ce qui l’attend. Il a vu rou­ler dans la sciure beau­coup de têtes, y com­pris celle du roi lui-même, quelques mois aupa­ra­vant. Il sait aus­si qu’il y en aura bien d’autres après la sienne.

Com­ment a-t-il pu se retrou­ver dans une telle situa­tion ? Il était membre de l’Académie des sciences, de l’Académie fran­çaise, de l’Académie des belles-lettres ; il était maire de Paris, pre­mier pré­sident de l’Assemblée natio­nale, il était quelqu’un d’important, quelqu’un d’indispensable et à pré­sent, il est sur ce cha­riot, en route pour être à son tour déca­pi­té.

Autre­fois, sur­tout, il était astro­nome. Il lève les yeux vers le ciel. Bien sûr, il n’y a pas grand-chose à voir à cette heure de la mati­née, sur­tout avec la brume qui sévit.

Pour­quoi s’est-il mêlé de toutes ces vétilles ? Il par­cou­rait l’infini avec ses ins­tru­ments, il s’était pas­sion­né pour l’étude des satel­lites de Jupi­ter, il avait écrit des ouvrages sur l’Histoire de l’astronomie, il avait fait construire un obser­va­toire sur le toit du Louvre… puis il avait com­mis l’erreur de prendre part aux affaires poli­tiques, il avait été le pre­mier à prê­ter ser­ment au Jeu de Paume, il s’était inves­ti dans toutes sortes de choses qui…

 « Tu trembles, Bailly », lui lance un spec­ta­teur. « Oui, mais c’est de froid », répond-il. On est en bru­maire.

Bailly regarde à nou­veau vers le ciel et songe aux astres qui s’y trouvent, et qu’il ne ver­ra plus jamais. Que peut-il y avoir de plus impor­tant que ce qui était là bien avant nous et qui res­te­ra bien après nous ? se demande-t-il.

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Julien est devant la télé fami­liale, et semble avoir les fesses col­lées à son siège. Il tient la télé­com­mande dans la main gauche levée, et l’a appa­rem­ment oubliée. Ses yeux écar­quillés sont bra­qués sur l’écran. L’image pré­sente une fusée gigan­tesque dres­sée vers le ciel comme un obé­lisque hi-tech, cer­né de fume­rolles. Une sorte d’échafaudage géant s’éloigne avec len­teur de l’astronef. Une voix nasillarde donne des consignes dans une langue incom­pré­hen­sible, cou­verte par celle du com­men­ta­teur, qui récite des infor­ma­tions tech­niques.

Julien est fas­ci­né par ce qu’il voit. Il n’écoute pas vrai­ment les expli­ca­tions. Les chiffres, il s’en tape. Com­bien de temps les astro­nautes vont pas­ser en ape­san­teur, le nombre de mil­lions de kilo­mètres qu’ils vont par­cou­rir, com­bien de mètres cube il y a dans leur cabine pour quatre per­sonnes, le poids total du lan­ceur… Julien ne sai­sit qu’une chose, la plus impor­tante pour lui : ces hommes vont s’arracher à la pesan­teur ter­restre et par­tir dans les cieux. Ils vont orbi­ter autour de notre pla­nète, puis se ruer à tra­vers l’espace à une vitesse ver­ti­gi­neuse jusqu’à…

« Julien, j’ai besoin de la télé. »

Son père lui prend la télé­com­mande, appuie sur un bou­ton et ZAPP ! Adieu fusée, cos­mos, pla­nète et galaxies.

« Papa, c’est la pre­mière expé­di­tion pour Mars ! C’est peut-être l’avenir de l’humanité.

— Et ça, c’est le débat poli­tique entre les can­di­dats à la pré­si­den­tielle. C’est l’avenir du pays. »

Julien boude. La nuit est tom­bée. Il sort sur le bal­con de l’appartement fami­lial et regarde le ciel. Il ne connaît pas le nom des astres. L’un de ces points brillants est sans doute Mars, mais lequel ? Il y en a des mil­lions. Que peut-il y avoir de plus impor­tant que ce qui était là bien avant nous et qui res­te­ra bien après nous ? se demande-t-il.

De loin, Julien regarde l’écran et les petits hommes voci­fé­rants qui s’agitent avec leurs dis­cours. Il a appris l’Histoire à l’école. Il a appris que de tout temps, il y a eu des che­faillons, des roi­te­lets, des pro­fi­teurs, et que depuis la nuit des temps ils per­sistent dans des dis­cours qui n’ont guère pro­gres­sé, car ils sont inca­pables de voit plus loin que leur pro­chain man­dat. Julien regarde à nou­veau le ciel. Seuls les rêveurs ont fait évo­luer l’humanité, pense-t-il…


Commentaire

Voir plus loin — 6 commentaires

  1. Que peut-il y avoir de plus impor­tant que ce qui était là bien avant nous et qui res­te­ra bien après nous ?
    Je retiens par­ti­cu­liè­re­ment cette phrase de notre cher phi­lo­sophe Claude Attard. Je te remer­cie cha­leu­reu­se­ment pour ces mini fic­tions qui égayent mon quo­ti­dien.

  2. Non seule­ment conteur mais phi­lo­sophe mon cher Claude. Tu as fort bien résu­mé notre monde : plein de “moi­neaux” bavards avec un seul objec­tif : eux. Heu­reu­se­ment il y a la nature avec un grand N, l’art, la lit­té­ra­ture.… Je par­tage tout à fait ce que tu exprimes dans ces trois textes et tout à coup, ce matin, je me sens moins seule par la pen­sée.

    • Il y aurait beau­coup à dire sur ces moi­neaux, comme tu dis, mais il y a tant de sujets plus inté­res­sants. Je n’ai pas la voca­tion pour l’ornithopolitique. 😆

  3. Ouais. Je suis d’accord avec l’éternel recom­men­ce­ment et l’éternité.
    Mais bon, si je deve­nais le pré­sident de la répu­blique, je peux te dire que moi, les étoiles, je les attrape, je les classes, je les numé­rote, je les mets au pas et ensuite je te replace tout ça dans le ciel mais, en ordre. Non mais.
    Et les rêveurs, je veux les voir tous en rang : une seule tête par colonne.

    Votez pour moi !

    PS : sinon, j’adore cette mini-fic­tion, comme d’hab. Bisous baveux

    • Les étoiles ont déjà été clas­sées et numé­ro­tées, de plu­sieurs manières dif­fé­rentes.
      Quant à les remettre dans le ciel bien ali­gnées… com­ment dire ? On est copains depuis long­temps, tu ne m’en vou­dras pas ? Ben voi­là : je ne vote­rai pas pour toi. Même si je ne suis pas sûr qu’un autre ferait moins pire.

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