086-VoirLoinVoir loin

« Si vous le permettez, professeur Damgaard, je voudrais résumer toutes vos explications.

— Vraiment ? Je n’ai pas été clair ?

— Si. Parfaitement clair. C’est pour vérifier que j’ai tout saisi.

— Allez-y, alors. »

La jeune journaliste prit le temps d’ôter ses lunettes et d’en nettoyer les verres sur son t-shirt avant de les remettre sur son nez. Elle faisait cela à chaque fois qu’elle avait besoin de faire le point en elle ou lorsqu’elle craignait de ne pas parvenir à s’exprimer de manière tout à fait limpide, ce qui est gênant dans son métier.

« Voilà. Vous m’avez expliqué que la lumière des étoiles met un temps extrêmement long à parvenir jusqu’à nous parce qu’elles sont extrêmement éloignées.

— C’est cela, mademoiselle… comment, déjà ?

— Appelez-moi Astrid, je vous en prie. Donc, plus on regarde loin, plus on se plonge dans le passé.

— Exactement.

— Par exemple, si je regarde une étoile située à cinq cents années-lumière, je vois de la lumière qui a été générée par l’étoile lorsque les conquistadors abordaient en Amérique.

— Ce doit être ça, je ne suis pas historien.

— Et si j’observe un astre qui est à dix mille années-lumière, cet éclat date du néolithique. »

Le professeur approuva de la tête.

« Ainsi, on pourrait, en examinant un objet suffisamment éloigné, être témoin des premiers instants de notre univers ? Le fameux Big Bang ?

— C’est cela même. Mais la difficulté est double. D’une part, il faut repérer un tel objet, d’une autre, il faut être en mesure d’observer à pareille distance. L’âge de notre univers est estimé à treize virgule huit milliards d’années !

— Mais les travaux de votre équipe ont permis de progresser dans ce sens ?

— En effet. Nous avons réussi à construire un instrument qui permet d’étudier un astre aussi éloigné. Depuis deux années, nous sommes prêts, mais aucun objet céleste datant des origines de l’univers n’avait encore été recensé.

— Et c’est désormais chose faite ?

— Oui. Il a été repéré par mon confrère le professeur Jeffries, de Sydney. Nous allons enfin percer le mystère qui est à l’origine de ce drôle de monde ! Notre appareil a été braqué dans sa direction, l’image obtenue est renvoyée sur cet écran d’ordinateur. Regardez… »

Astrid se pencha pour mieux voir. L’affichage présentait un fond presque uniformément noir, à peine piqueté de quelques points à peine lumineux. Une nouvelle fois, elle essuya les verres de ses lunettes.

« Vu ainsi, ce n’est ni très clair ni très impressionnant », dit la journaliste, déçue.

Le professeur Damgaard pensait que ce qui était clair et impressionnant, c’était les yeux de cette jeune femme. Mais il reprit :

« Notre instrument agit en quelque sorte comme un zoom. Actuellement, il est focalisé sur les photons originaires de 12 milliards d’années-lumière et ne montre que le ciel étoilé de cette époque. Si je le pousse ainsi… »

Sans même regarder le clavier, le professeur tapa des commandes à une vitesse impressionnante et fit tourner la molette de la souris. Sur l’écran, l’image sembla avancer et grossir, comme pendant un effet de zoom, mais lorsqu’elle se figea, Astrid ne vit rien de plus passionnant que précédemment. Il y avait des choses qui ressemblaient à des boules cotonneuses de différentes couleurs. C’était beau, mais incompréhensible pour elle.

« Voilà, reprit le savant. Ce que vous voyez date de quelques heures après le Big Bang qui a déclenché la création de l’univers. La température devait être de plusieurs millions de degrés.

— Extraordinaire ! Pourriez-vous pousser encore plus loin ? »

Le professeur hésita. Il avait accordé cette interview, mais il attendait que son équipe soit réunie au complet pour viser un point situé pile à la création du monde. Il n’était pas question de commencer sans ses collaborateurs, et encore moins en présence d’une journaliste. Mais il n’avait pas prévu non plus que cette journaliste aurait des yeux aussi clairs et impressionnants.

À la vérité, l’instrument devait être testé. Il n’avait évidemment jamais été utilisé dans de telles conditions, et il serait sans doute nécessaire de procéder à un étalonnage. Le professeur réussit à se persuader qu’un essai devait être réalisé en avant-première. Autant le faire de suite. Il eut une dernière hésitation et se remit à tourner la molette de la souris…

L’image zooma une nouvelle fois vers l’avant. Astrid eut comme l’impression de tomber dedans, à moins que ce ne fût l’écran qui sautât à sa rencontre. Ce qu’elle voyait semblait être un film qui passait en marche arrière. Les boules de coton convergeaient vers un point unique. Simultanément, elles devenaient blanches. Puis elles se scindèrent en une myriade de particules de plus en plus petites, qui continuaient à se diriger vers le même endroit et l’origine de… l’univers ?

Le professeur avait les yeux exorbités. Il était fasciné par ce spectacle, qu’Astrid trouvait quelconque. Les effets spéciaux de n’importe quel film faisaient mieux !

Finalement, toute la matière éparse se retrouva concentrée en une grosse sphère d’une clarté éblouissante. Elle reposait là, immobile, ressemblant vaguement à une menace… Et elle se dissipa. Le professeur sursauta.

« Il y avait donc quelque chose avant ? Avant l’atome originel ? Mais quoi donc ? », marmonna-t-il tout seul, ayant oublié la présence de la jeune femme.

La boule gigantesque disparut lentement. À sa place, on voyait un visage rubicond, orné d’une tignasse de cheveux hirsutes. Il avait les sourcils soulignés d’un cercle blanc, une bouche dont les coins étaient étirés vers le haut, et un gros nez rouge lumineux qui clignotait. Il fit un clin d’œil vers la caméra…


Commentaire

Voir loin — 7 commentaires

  1. Par hasard, avait-il en main un gobelet, qu’il aurait secoué, produisant ainsi un son de roulement, tel celui de quelques dés fortement agités dans leur bocal ??? A moins qu’il eut un crayon sur l’oreille et un compas en main ??? Dites-nous, Monsieur l’Écrivain, dites, dites-nous vite !

    • Il avait dans une main une baguette de pain et dans l’autre une matraque de flic. Mais comme il était ambidextre, il se trompait souvent d’instrument.

  2. Hi, ce clown de Claude nous mène partout, et pour notre plus grand bonheur, avec l’art et la manière en plus, merci Claude!!!

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