026-VocalisesVocalises

Juline chantait depuis son plus jeune âge. Sans formation, sans connaissances musicales, sans prétention. Certains, dans son proche entourage, disaient qu’elle avait commencé à gazouiller de petites mélodies avant d’articuler son premier mot. Il faut avouer que, même sans le moindre travail, sa voix était paradisiaque. Dès qu’il y avait de la musique, elle se mettait à fredonner, tout en faisant autre chose. Et on l’écoutait, et on était charmé.

En grandissant, elle avait essayé d’apprendre le solfège, mais cela avait été difficile, et elle avait rapidement abandonné. Car si, à l’évidence, les fées s’étaient penchées sur le berceau de Juline pour lui faire don de ce merveilleux organe vocal, elles avaient été plutôt avares avec ce qu’elles avaient déposé dans sa tête. La jeune fille était d’une stupidité aussi réputée que son chant.

À mesure qu’elle prenait de l’âge, son père se faisait de plus en plus de soucis quant à son avenir. Certes, elle avait une voix hors du commun, mais il n’est guère aisé, de nos jours, de vivre convenablement et durablement de ce talent. Pour s’assurer des revenus suffisants, il n’est meilleure recette que de suivre des études, ce qui était pour Juline un obstacle infranchissable. Elle n’en était même pas consciente !

Les garçons, attirés par son organe et son visage, qui était assez harmonieux, finissaient par s’éloigner, lassés d’entendre les âneries qu’elle proférait quand elle ne chantait pas. De plus, elle ne se rendait pas compte que lorsqu’elle chantait, elle montait trop le son de la musique et que cela nuisait à l’audition. Un jour, son père lui suggéra d’éteindre cet accompagnement et de continuer ainsi.

Juline avait l’habitude de suivre aveuglément les conseils de son papa, ce qui lui évitait de réfléchir. Elle prépara donc ses affaires, rassembla ses économies, et se mit en route.

Elle traversa la France depuis sa Bourgogne natale, passant Lyon, Valence et Orange. Elle obliqua vers Montpellier, poursuivit sur Narbonne, Toulouse, descendit vers Saint-Gaudens, Bagnères-de-Luchon, puis franchit les Pyrénées. Là, elle demanda son chemin, ce qui ne fut pas aisé, car elle ne parlait évidemment pas l’espagnol, mais elle parvint à communiquer. Elle n’était plus très loin du terme de son voyage et elle repartit vers le sud.

La route qu’elle arpentait depuis un bon moment en chantonnant longeait un cours d’eau. Au détour d’un virage, elle découvrit enfin sa destination. Encouragée, elle pressa le pas pour franchir les ultimes kilomètres. Le village était sur le flanc d’une colline, avec tout juste quelques maisons, et des hangars froids et dépersonnalisés. Le pont de pierre qui enjambait la rivière était le seul élément de décor digne d’intérêt. Juline s’aventura dans les rues étroites. Il y avait des habitations anciennes et délabrées, et d’autres, plus récentes, mais qui ne paraissaient pas davantage entretenues. L’archaïque et le moderne se côtoyaient sans charme.

Juline chercha un endroit dégagé, car il lui semblait que c’était le mieux, pour obéir à son père. Elle arriva à l’église, très vieille et très dégradée, presque en ruine. Qu’importe. Il y avait là une petite place, et c’est tout ce qui comptait pour la stupide jeune fille.

Elle se tint debout au centre de cet espace, les mains derrière le dos, et sans plus attendre, elle se mit à chanter, de toute la force de ses poumons.

Comme d’habitude, cela attira du monde. Rapidement, il y eut autour d’elle un cercle de gens qui écoutaient, ravis. À la fin de chaque morceau, ils applaudissaient, Juline souriait, respirait un peu, et recommençait. Le cirque dura plus d’une heure, puis elle s’interrompit pour boire le verre d’eau que lui proposait une femme âgée. Quelqu’un lui demanda ce qu’elle faisait là, mais elle ne comprit pas un mot. Un jeune homme, qui parlait un peu français, répéta la question, et elle expliqua qu’elle suivait les recommandations de son père, qui lui avait conseillé de chanter a capella. Soudainement prise d’un doute, elle interrogea :

« Je suis bien à Capella, dans la province de Huesca ?

— Si, señorita. »

Le garçon était avenant et souriant. Elle lui sourit à son tour, et il l’invita à l’accompagner. Quand elle disait une stupidité, lui croyait que c’était un malentendu à cause de la langue, sans remarquer qu’elle ne savait que chanter.

Elle resta là avec lui. Quelques années plus tard, il prit la suite de son père dans une entreprise de la région, ils se marièrent, eurent des enfants…

Finalement, le papa de Juline lui avait donné un bon conseil, à propos de son avenir…


Commentaire

Vocalises — 4 commentaires

  1. Ah ! Les Espagnols ! Ce sont des gens remarquables, intelligents, doués, beaux et que sais-je encore ? Je ne dis pas ça à cause de mes origines, non, mais parce que… Eh bien… Eh bien, si, j’ai des origines Espagnoles.
    Je connais très bien Juline. On l’a connait tous. On prie pour elle. Elle a eu une fille, d’ailleurs : Nabila-bila.
    Qui, elle, est en France. Elle prend le train, je crois.

    Besos, mi amor

  2. Un texte divertissant. Effectivement, le papa donna un bon conseil sans le savoir, mais aujourd’hui, lui proposer un coach lui aurait permis de gagner des fortunes sans avoir besoin d’un cerveau.

  3. C’est vrai ça… quelle drôle d’époque vit-on ? Demander à une chanteuse d’avoir un cerveau !!! No comprendo…
    Excellent texte comme toujours… Bientôt le livre qui regroupera toutes ces micros-fictions ?
    Bonne fin de week-end et merci !

  4. Après lecture (j’ai beaucoup aimé !) j’hésite à faire lire cette dernière mini-fiction à ma fille Véro : elle est chanteuse !!! Merci encore et bon dimanche, cher Claude !

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