SONY DSCVisions du monde

Dès qu’il la vit, il resta bouche bée. Jamais il n’avait imaginé de fille aussi jolie. Tout en elle respirait le charme et la beauté. Peut-on dire qu’il tomba instantanément amoureux ? Oui, on peut le dire, car tout de suite, il tint plus à elle qu’à la prunelle de ses yeux.

De ses yeux à lui, je veux dire. Parce que ses yeux à elle ne valaient pas grand-chose.

Elle était aveugle, mais l’amour l’est aussi.

Elle marchait dans la rue en tâtant le monde devant elle avec sa canne blanche, comme le font ces gens-là, la tête légèrement baissée, le regard tourné vers n’importe quoi, en général d’un côté où il n’y a pas grand-chose à voir. Et pour cause ! La première pensée qui vient aux autres personnes, c’est de se demander ce qu’ils peuvent bien regarder par là. Et quand ils comprennent, ils se sentent un peu bêtes, évidemment, ça saute aux yeux.

Alors, comme il l’aimait déjà plus que tout au monde, il regretta pour elle qu’elle ne puisse le voir, ce monde, qui lui semblait si beau et si coloré depuis qu’il était éperdument amoureux d’elle. Sa décision fut prise sur-le-champ : ce monde magnifique, il allait le lui décrire, à elle, jusque dans les moindres détails. Il le ferait avec tant de précision, tant de finesse et de minutie que ce serait comme si elle le voyait de ses propres yeux.

De ses yeux à elle, cette fois.

Il ferait en sorte que ses yeux à lui servent aussi à elle. Ce serait sa façon de se venger de la vie qui peut être si cruelle. Œil pour œil !

Aussitôt dit, aussitôt fait. Il commença sur-le-champ à lui raconter tout ce qu’il y avait autour d’eux.

Il parla de la rue où ils se trouvaient, il raconta les gens qui les entouraient, s’appliquant à les décrire un par un sans omettre personne ni rien d’important. Il lui fit voir le mouvement et les maisons, l’herbe qui poussait entre les pavés, le chat qui passait et le chien qui errait. Il dit combien elle était belle à ses yeux à lui, chanta les reflets dans les flaques d’eau de pluie et les jeux de la lumière entre les branches des arbres. Il peignit pour elle à coups de mots le vert feuillage, la fraîcheur du vent, la poussière du soleil et les mille merveilles du monde.

Le temps passait et il racontait, il décrivait, il traçait le portrait du monde. Il parlait depuis l’instant où il l’avait vue, et il parlait tout le temps. Il parlait en marchant à ses côtés, il parlait en la regardant, il parlait en sifflotant, il parlait en mangeant, il parlait même en dormant, de sorte qu’elle ne disait rien, jamais rien. Jamais elle ne dit quoi que ce soit devant lui.

Elle, qui n’avait pas d’yeux, l’avait lui, et lui avait le monde. Et il était entre elle et le monde et il parlait, et il parlait, et il parlait…

Il parla longtemps, et le temps passait, passait, passait toujours. Il parla pendant des mois. Ça lui donnait soif, bien sûr, mais même en buvant il parlait, car plus il racontait et plus il y avait à raconter et moins il y avait de temps à perdre pour tout raconter. Il lui décrivit tant et si bien le monde qu’il trouva même comment lui décrire les couleurs pour elle inimaginables, et de décrire le ciel, pour elle inaccessible, et de décrire la beauté, pour elle inconcevable.

Les années passaient et il parlait. La vie s’écoulait et il racontait. Il décrivait tout pour elle.

Tout sauf le temps qui passait et filait. Elle ne voyait pas le monde, et lui ne voyait pas le temps s’enfuir.

Il s’enfuyait, pourtant. Ils vieillissaient tous les deux tandis qu’il décrivait cette sénescence en lui disant comment le monde restait le même alors qu’elle et lui reculaient jusqu’à l’horizon de la vie.

Ils vieillirent tant qu’un jour, l’un d’eux mourut.

Et ce fut un grand silence, tout à coup.

………

Lequel était là, encore ?

Lui ? Le silence, alors, car il n’avait plus besoin de décrire.

Mais non, c’était elle. Lui était mort, d’épuisement d’avoir trop parlé par amour.

Alors, elle put enfin parler, elle. Elle dit en le cherchant à tâtons de sa canne :

« Peux-tu parler un peu plus fort, s’il te plaît ? Je n’entends pas bien. »

Mais lui ne l’avait jamais écoutée…


Commentaire

Visions du monde — 3 commentaires

  1. Bon. Je prends ça sous le bras et je vais aller acheter une corde, un crochet et un manuel pour apprendre à faire les nœuds.
    Merci Claude.

    Alain.

  2. Tu vois, quand je dis à mon Jeannot que les hommes sont plus bavards que les femmes, il ne veut jamais me croire… cette fois j’ai la preuve !
    Merci Claude.

  3. Une histoire très fine et très bien écrite. Mais une histoire, car une femme même aveugle rien ne l’empêche jamais de parler et même aveugle, elle sait toujours si elle est seule ou pas.

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