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Le grand type en costume sombre et strict, avec une casquette dans sa main gauche et un petit panneau dans l’autre se tenait, droit comme l’obélisque, devant l’accueil des passagers de l’aéroport. Sur la tablette qu’il brandissait comme un C.R.S. sa matraque était inscrit un nom : M. Simon Deveaux. Il ne souriait pas, ne manifestant aucune émotion particulière, attendant la personne qu’il était venu chercher, et l’on percevait toute la détermination qu’il mettait dans cette attente. Il y avait fort à parier que si le vol avait trois heures de retard, l’homme resterait là durant ces trois heures, sans lâcher sa casquette, sans baisser le panneau, sans déplacer un pied.

Les portes coulissantes du terminal s’ouvrirent dans un léger chuintement d’air comprimé, et les passagers commencèrent à la franchir, seuls ou par deux, tirant un bagage à roulettes ou portant un sac en bandoulière. Ils sortaient, balayaient l’assistance d’un regard, souriaient brusquement et se dirigeaient vers celui ou celle qui était venu les attendre. Certains, tenant des mallettes et vêtus de costumes, ne cherchaient rien et s’en allaient rapidement vers la station de taxis. Quelques-uns enfin, les plus rares, semblaient un peu perdus, ne guettaient personne, ne connaissaient pas les lieux, tournaient la tête de droite à gauche comme un périscope fou.

Le flot de voyageurs commençait à se tarir, la salle d’accueil était presque vide, lorsqu’apparut un homme dans la quarantaine, de taille moyenne, un peu dégarni. Après une infime hésitation, il se dirigea vers celui qui attendait avec son panneau, et se planta devant lui sans un mot, un léger sourire aux lèvres. L’autre s’agita enfin, baissant son affichette et tendant la main.

« Monsieur Simon Deveaux ? Enchanté. Je me nomme David, je serai votre guide pendant votre séjour dans notre ville. Je suis également chargé de veiller à votre bien-être et de vous mener où vous aurez besoin de vous rendre. »

L’autre acquiesça en hochant la tête et en serrant la main du chauffeur.

« Merci, David. Je vous suis.

— Si vous le voulez bien, nous commencerons par passer à votre hôtel. Vous pourrez y déposer vos bagages et vous rafraîchir un peu. Avez-vous fait bon voyage ? »

Tout en engageant la conversation, David prit la valise de son hôte et ils se dirigèrent ensemble vers le parking réservé aux véhicules des personnalités de marque. La voiture était une Ford Mustang de 1967, 225 chevaux et intérieur en cuir bordeaux. Le confort qu’elle offrait était extraordinaire, le bruit du moteur, pourtant d’une grande puissance, était réduit dans l’habitacle à un simple murmure.

L’hôtel était un palace cinq étoiles situé en centre-ville, et depuis le balcon de la suite, au quinzième étage, la vue était époustouflante, portant jusqu’au port d’un côté et sur les montagnes avoisinantes de l’autre. David déposa les bagages, vérifia que tout allait bien et descendit attendre son client dans le hall.

Après quoi ils se rendirent à la première réception à laquelle Simon Deveaux devait participer. Là encore, le luxe et l’abondance étaient présents : cocktails fins, champagne haut de gamme, amuse-gueules délicats, femmes à l’incomparable beauté, serveurs stylés… tout ce que la région comptait de gros bonnets, d’imposants industriels et de personnalités influentes était là.

Pendant ce temps, David, en compagnie d’autres chauffeurs de maître, prenait du bon temps en coulisse. Eux aussi passaient une excellente soirée, car, même s’ils n’avaient pas accès aux salons de réception ni aux tables garnies, ils profitaient tout de même du cadre somptueux, des restes succulents et d’une compagnie moins guindée, parce que dispensée des mondanités contraignantes. Seules les boissons leur étaient évidemment interdites. David aurait pu se demander ce que Simon Deveaux faisait dans la vie pour mériter tant d’égards, quelles étaient ses responsabilités et avec qui il était en relation. Toutefois il avait assez d’ancienneté dans sa profession pour ne pas se poser ce genre de question, pas plus que tous ses confrères présents. Son boulot était de transporter des gens, il le faisait, et ça s’arrêtait là. D’autres usinent des pièces ou vendent des vêtements sans états d’âme, et David n’en avait pas davantage avec ses clients. Bien sûr, il lui arrivait de temps à autre d’avoir la charge d’une personnalité du monde politique ou du spectacle qu’il reconnaissait, mais pour lui, cela ne faisait aucune différence. Il ne s’était même pas autorisé à demander un autographe à la ravissante Marion Cotillard qu’il avait pourtant côtoyé pendant trois jours à l’occasion d’un festival cinématographique.

Le lendemain fut beaucoup moins festif, pour l’un comme pour l’autre. Simon Deveaux était attendu dans un Palais des Congrès pour assister à une série de conférences. Tandis qu’il disparaissait dans les entrailles de l’immense bâtiment et se noyait dans une foule dense d’hommes en costumes sombres et de femmes en tailleurs stricts, David poirota pendant des heures dans un parking couvert. D’autres chauffeurs étaient présents, aussi moroses que lui. C’était une des multiples facettes du métier.

David patientait depuis près de trois heures lorsque son téléphone vibra. C’était le patron de sa société qui l’appelait.

« David ! Mais où êtes-vous donc ?

— Sur le parking du Palais des Congrès, j’attends M. Deveaux qui est à sa conférence.

— M. Deveaux est là, devant moi, très en colère, et il a raison de l’être !

— Mais… comment est-il arrivé dans votre bureau ? Je l’ai vu entrer ici…

— Il y est arrivé en taxi, figurez-vous, et il a passé cette nuit dans un Formule 1 ! Vous n’êtes pas allé le chercher à l’aéroport, hier ?

— Mais bien sûr que oui ! »

À ce moment-là, la conférence se terminait ; David vit son client quitter le Palais et se diriger vers lui. Il fut pris d’un doute et le questionna…

« Pardonnez-moi, monsieur, mais… quel est votre nom ?

— Je m’appelle Guillaume Desnoyers.

— Vous n’êtes pas Simon Deveaux ? Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ?

— Vous ne me l’avez pas demandé. Je vous ai juste souri, puis vous avez pris mes bagages, vous m’avez emmené dans des endroits agréables, on ne m’a pas réclamé un sou… Qu’auriez-vous fait à ma place ?

— Mais… ce n’est pas correct du tout ! Je risque mon boulot, moi. Pourquoi m’avez-vous souri, pour commencer ?

— Parce que… je vous trouve mignon, mon petit David. Je suis comme ça, moi… »


Commentaire

VIP — 2 commentaires

    • Chaque fois que je vois un de ces pingouins avec une affichette et un nom dessus, je me dis que s’il a ce panneau, c’est qu’il ne connaît pas le mec qu’il est venu chercher. Alors, si je me pointe devant lui, il fait quoi ? Il me demande mes papiers ? Non, il n’oserait pas. Il me dirait bonjour, il me ferait des salamalecs…

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