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Les 7 péchés capitaux. 8 (ben quoi ?) - La vaine gloire

Corentin était assis devant son ordinateur depuis un peu plus de trois heures, et depuis, il tapait sur son clavier. Il s’interrompait juste de temps en temps pendant de brefs instants pour réfléchir à la phrase suivante, puis il recommençait.

Il avait fermé la porte de son bureau, ce qui signifiait qu’il désirait n’être pas du tout dérangé. C’était, entre lui et Clarisse, un accord pas même oral, qui s’était mis en place à force d’habitude. Corentin était pigiste. Il travaillait pour divers magazines, écrivant à un rythme régulier des articles de toutes sortes. Grâce à un bon esprit de synthèse, une vaste culture générale et une excellente mémoire, il pouvait, dans la plupart des cas, rédiger en quelques heures un papier sur presque n’importe quel sujet.

Corentin ne gagnait pas énormément d’argent en faisant cela, mais comme il l’expliquait à qui voulait l’entendre, s’il avait été tourneur dans un atelier, il n’aurait pas eu de revenus plus élevés, et il aurait fait un boulot bien moins passionnant, dans des conditions bien plus rudes. Il bossait chez lui, dans une petite chambre transformée en bureau, avec des quintaux de livres et documents du sol au plafond des étagères et sur tous les murs, sans oublier les empilements posés directement sur le plancher.

Clarisse n’entrait jamais dans cette pièce lorsqu’il n’y était pas, et pas davantage quand il y était faute de place. Elle savait que le travail de Corentin nécessitait du calme et de la concentration, et elle respectait ces besoins. La convention née entre eux à propos de la porte disait que, lorsqu’il la fermait, c’est qu’il était sur un papier plus délicat ou plus compliqué qu’à l’ordinaire, et qu’il désirait encore plus de concentration.

Pourtant, au bout de trois heures, Corentin fut obligé de sortir de son antre pour satisfaire un besoin pressant. Lorsqu’il revint des toilettes, Clarisse lui proposa une tasse de thé, tandis qu’elle-même préférait une infusion à la vanille. Il faillit refuser, impatient de retourner à son travail, mais la tentation d’une pause fut plus forte.

« Sur quoi tu bosses en ce moment ?

— C’est un sujet très intéressant, pour une revue qui fait une série d’articles sur les tabous dans l’Histoire. La partie qui m’a été confiée est celle des sept péchés capitaux.

— C’est du vu et revu, non ? En quoi est-ce si passionnant ?

— Il faut, pour chacun de ces péchés, expliquer à quoi il correspond vraiment, car dans presque tous les cas, le sens des mots a énormément changé au cours des siècles. Par exemple, la gourmandise. Il s’agissait à l’époque de gloutonnerie, pas de craquer pour une boîte de bonbons.

— Il y a la luxure, parmi les sept, si je me souviens bien. Le sens de ce péché a varié ?

— Tout le monde pense à celui-ci en premier. Mais non, il est toujours à peu près le même. Comme les pratiques dont il dénonce l’excès, il a peu évolué. Peut-être parce que dans ces pratiques, tout a déjà été tenté depuis longtemps.

— Je vois que tu es un expert de la question…

— Mais ce que j’ai découvert de plus curieux en faisant mes recherches, c’est qu’à l’origine, il y avait non pas sept, mais huit péchés capitaux.

— Sans blague ? »

Corentin posa sa tasse vide et se racla la gorge avant de se lancer dans les explications.

« Le premier à présenter ces péchés, qu’il appelait des passions, fut Évagre le Pontique, un moine du IVe siècle. Pour lui, il y en avait huit, en deux groupes de quatre, les irascibles (privations et frustrations) et les concupiscibles (désirs de possession). Celui qui a été perdu en route est la vaine gloire, issu du second groupe. Il a été supprimé par le 64e pape, Grégoire 1er, dit Grégoire le Grand, qui a régné de 590 à 604. Bien plus tard, Saint Thomas d’Aquin a fait remarquer que certains de ces péchés sont plutôt des vices.

— Ben dit donc ! Et pourquoi ce pape a-t-il fait sauter la vaine gloire ?

— Peut-être parce qu’il en était lui-même affecté, diraient les mauvaises langues.

— Il était orgueilleux ?

— L’orgueil est un autre de ces péchés. On pourrait penser qu’il s’agit de la même chose, mais ils sont très différents. L’orgueil est une image trop avantageuse qu’on a de soi-même. On se grandit à ses propres yeux, on se regarde dans un miroir. Il y a un fort côté narcissique dans l’orgueil. La vaine gloire s’exprime autrement. Il ne s’agit pas de la façon dont on se voit soi-même, en solitaire. La vaine gloire a besoin de spectateurs. C’est d’eux qu’on espère une reconnaissance, des éloges, des applaudissements. La vaine gloire dans le désert ne peut rien faire. C’est avec de la compagnie qu’elle est à l’aise, il lui faut un public. »

Clarisse hocha la tête, admirative, et demanda :

« Est-ce que ça pourrait s’appliquer à quelqu’un… par exemple un gars qui serait écrivain, disons, qui pondrait des nouvelles à un rythme régulier, depuis des années, sur des sujets très variés, et qui attendrait de l’admiration pour ce travail, pour sa culture, ses connaissances et son érudition ?

— Oui, ça pourrait évidemment s’appliquer à un type comme ça. Mais ce serait mérité, tu ne crois pas ? Il faut tenir la cadence, posséder pas mal de savoir et d’imagination, être capable de se renouveler… Qu’en penses-tu ?

— Si, si, bien sûr. Quoi de plus naturel que d’étaler ses lumières, et surtout d’en attendre des louanges ?

— C’est que ce n’est pas donné à tout le monde, d’être capable de faire tout ça. Mais pourquoi tu me poses cette question ?

— Pour rien. Comme ça.

— Pas pour moi, j’espère ? Parce que moi, je suis pas comme ça. En plus de mes compétences, je suis vachement modeste… »


Commentaire

Vanille-thé — 14 commentaires

  1. Excellent le texte et les commentaires. La fausse modestie heureusement ne fait pas partie des péchés capitaux, même en 1 en position. Ouf !

    • Mais la vraie fait partie des “sept vertus catholiques”, imaginées pour équilibrer les sept péchés capitaux.

        • Au lieu de s’admirer soi-même (orgueil), il consiste à vouloir être admiré par d’autres. Toi qui fréquentes beaucoup de sites d’auteurs, tu dois comprendre ce que je veux dire !
          En faisant quelques recherches pour écrire cette minifiction, j’ai lu l’anecdote d’un moine qui n’avait aucun problème pour faire de longues périodes de jeûne dans le désert, mais qui n’y parvenait qu’avec difficultés une fois revenu à son abbaye. C’était tout simplement parce que là, il n’était pas seul, et il désirait ardemment montrer aux autres à quel point il était un bon pénitent capable de jeûner. Du coup, il n’y arrivait plus !

  2. et c’est quoi qui fait partie des sept vertus cathodiques ?
    Merci pour ce texte Claude, même si lu un peu en retard…

        • J’ai bien lu ta question sur les vertus cathodiques. J’ai bien cru y déceler une trace d’humour, mais ça ne m’empêche pas de faire, par justice et charité, une réponse forte et tempérée, quoique prudente. Allez dans l’espérance, ma fille, j’ai foi en vous. 😆

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