UneUne de perdue…

Quinze années avec la même femme, ça lasse et ça laisse des séquelles.

Au début, évidemment, tout allait bien. Les yeux dans les yeux, la main dans la main, je roucoule, tu chantonnes, nous nous aimons. Et puis… mes yeux se sont un peu détournés, sa main a traîné dans ma poche dès le vingt du mois, de petites réflexions par-ci, par-là, une remarque sur sa coiffure, sur mes poignées d’amour… Le choix des programmes télé, du lieu de vacances, sa mère dans les pattes chaque week-end, mes potes de temps en temps…

Oh ! N’allez pas croire que c’était la haine sauvage et féroce, non ! Je connais des chiens et des chats qui vivent parfaitement bien ensemble, mais qui n’ont pas grand-chose à se raconter. On voit de suite qu’ils ne sont pas de la même espèce, qu’ils ne parlent pas le même langage, et n’ont que peu de choses en commun. Ils cohabitent, c’est tout.

On était comme ça, Jacqueline et moi : comme chien et chat.

Ça devait faire à tout casser un an qu’on était marié, qu’elle a pris l’habitude de m’appeler de cette façon si particulière…

« Robert ! »

Je ne sais pas comment le dire, mais… rien qu’à entendre ce nom, mon nom, avec cette intonation, cette voix aiguë, qui monte encore sur la dernière syllabe… ça me crispe. Ne me demandez pas d’expliquer.

Et les années ont continué à défiler, à s’empiler, à peser de plus en plus lourdement. Les petites réflexions et les remarques sont devenues des reproches, puis des attaques voilées.

Mais bien voilées, au point que la guerre n’a jamais été ouvertement déclarée. Ç’aurait été plus facile, on aurait divorcé depuis des années, et plus de problèmes. Alors que comme ça… C’est long, quinze ans.

Et il y a trois jours, dans le métro, j’ai entendu ces deux types qui discutaient.

« Je viens de perdre ma femme », expliquait l’un, qui avait une tête d’enterrement. « Après trente ans de vie commune. »

Le déclic ! J’imaginais ce que ce pauvre homme avait dû subir. Je me plaignais de mes quinze années avec Jacqueline, mais lui s’était farci sa légitime deux fois plus longtemps. Toutefois, il avait trouvé la solution : la perdre ! Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ?

Depuis le temps qu’elle me reprochait de ne pas faire d’exercice, de ne plus la sortir, de ne pas être romantique, de ne pas apprécier les beautés de la nature… L’appât était tout trouvé. Je lui ai proposé une balade écologique, nimbée du nom pompeux, mais attirant, de randonnée, arguant les faits que cela nous ferait faire de l’exercice, passer du temps ensemble, goûter la nature et ses charmes, et je laissais entendre que cela pourrait aussi me motiver pour goûter ses charmes à elle.

J’avais à peine lancé l’hameçon qu’elle y mordait à belles dents. (Au prix que m’avait coûté son bridge non remboursé !) Elle s’est ferrée toute seule. Si peu de difficultés, si peu de résistance de la part de l’ennemi… j’en étais presque déçu.

Bien sûr, j’ai moi-même préparé le trajet de notre randonnée. Topoguide, cartes IGN, forums en ligne… je n’ai rien laissé au hasard.

Tous ces dingues de la marche dominicale étaient d’accord sur un point : le tracé du GR 134 est particulièrement traître. Apparemment à la portée des débutants, il est redoutablement facile de s’y perdre. Et en cette saison, s’égarer pouvait être fatal si l’on n’était pas muni d’un équipement adéquat pour passer la nuit dans cette contrée.

Je ne pouvais espérer mieux.

Par contre, les gars de mon âge ont fait le service militaire et ont appris à utiliser une boussole, j’étais donc paré.

J’ai préparé le sac à dos avec soin. Un appareil photo, quelques biscuits, un peu de flotte, et rien d’autre. Que du remplissage ! Pas de barres énergétiques, couverture de survie, ni vêtements chauds. Pour ce qui était de se paumer, j’avais pleine confiance en Jacqueline. Même avec le GPS, elle se plantait. Quand la machine lui indiquait de tourner à droite, elle virait à gauche. Pourquoi ? Au cas où l’appareil se serait trompé, qu’elle disait. Voilà où elle en était !

On a garé la bagnole au parking à la sortie d’un patelin, et l’on s’est mis en route immédiatement. Galamment, j’ai pris le sac sur mes épaules, et j’ai laissé Jacqueline marcher devant.

C’est vrai que le paysage était splendide. On a trotté pendant deux heures, se fiant à ma boussole et à ma carte. En fait, j’ai volontairement obliqué à angle droit. On a fait une pause et croqué les biscuits. J’ai pris une ultime photo de Jacqueline devant un ruisseau. Elle souriait.

« Tout se passe bien, hein ?

— Oh, oui, ma chérie ! Comme prévu.

— Tu vois que j’avais raison : il faut s’aérer plus souvent.

— T’inquiète pas pour ça… »

On est repartis. Après encore une heure, je me suis laissé distancer. Tout doucement. Insensiblement. Jacqueline s’éloignait, devenait de plus en plus petite, et disparut après un coude du sentier.

J’ai fait demi-tour, au pas de course. J’ai entendu la voix de Jacqueline qui braillait « Robert ! » de cette manière qui me donnait des boutons.

Et puis plus rien.

Le silence.

Le calme.

La sérénité.

La vie, quoi…

J’ai refait le chemin à l’envers jusqu’à la voiture, en sentant déjà mes batteries se recharger.

Vous vous dites « Cet idiot va tomber dans un trou qu’il n’aura pas vu, il va crever de froid toute la nuit, et c’est les flics qui vont le ramener à sa bergère, la queue entre les jambes. » Ben non, ça ne s’est pas passé comme ça.

J’arrive sur le parking. J’y suis venu directement, sans m’arrêter en route, en à peine plus de deux heures. Tout va bien sauf que l’auto n’est plus là. Un gros salopard a profité de l’isolement et de notre absence pour la piquer. Il en faut davantage pour me saper le moral, un tel jour. Alors, je fais du stop.

Très rapidement, un véhicule s’arrête, une bagnole bleue de la gendarmerie. Je suis un peu étonné parce qu’ils disent qu’ils me cherchaient, mais je suis trop content pour prêter attention à leurs délires. Ils me ramènent chez nous. Enfin… chez moi.

La voiture, MA voiture, est garée devant, et j’entends le beuglement…

« Robert ! »

Jacqueline me saute au cou.

« Mon pauvre chéri, comme j’étais inquiète ! Tu as dû avoir très peur, non ? Je ne sais pas ce que tu as fait avec ta boussole, mais figure-toi qu’on a tourné en rond, sur ce sentier. Quand tu t’es perdu, on était presque de retour au parking. J’ai marché trois ou quatre cents mètres, et j’étais à la voiture. Alors, j’ai vu que tu n’étais plus derrière moi, je suis vite revenue ici et j’ai prévenu les secours… »


Commentaire

Une de perdue… — 12 commentaires

  1. Ça nous change des héros, des malins… Un benêt qui joue au mariole et qui se fait avoir, c’est un ressort comique de première classe !

    • C’est l’effet éternellement comique du capitaine Haddock, du pauvre Laurel, du clown Auguste, etc. Celui qui voudrait faire aussi bien que les autres, mais qui n’y arrive pas parce qu’il est le bouffon prévu par le scénario. On se dit “À sa place, moi, j’aurais réussi”. Il nous rassure, il nous donne l’impression d’être grands. Peut-être avons-nous davantage besoin de bouffons que de superhéros, pour être forts.
      Tiens… ça pourrait faire une autre minifiction, ça…

  2. Ça, pour être benêt, il l’est… Robert !
    Il suffisait simplement de tourner à gauche, puis tout droit, ensuite à dr…
    Non, non, non.
    À gauche, puis encore tout droit. Au deuxième arbr…
    Non, non, non.
    Au troisième, oui, au troisième arbre, il fallait prendre à…
    Heu…
    À l’aide !

    • Je vois que Mme G@rp n’a rien à craindre. Ça me rassure pour toi aussi, car je serais ennuyé de t’apporter des oranges au parloir.

      • Oh mais tu sais, elle se perd très bien toute seule, grâce à… son GPS.
        Si, si.
        (et je réponds par avance à ta question : ce n’est pas moi qui l’ai programmé 😛 )

  3. Je sais pas trop… ça me donne l’impression que ce monsieur est très lâche… et maintenant, il va faire quoi ? continuer son chemin de croix jusqu’à la mort ?
    J’aurais bien aimé une histoire où les deux se rencontrent de nouveau sur le chemin après s’être perdus ensemble et avoir traversé quelques orage, crevé de faim 48 heures et dû s’occuper l’un de l’autre… là j’aurais eu du blé à moudre…

  4. eh mais ça voudrais dire qu’il faut que je travaille ça… je sais pas… j’ai la flemme ! et puis, le synopsis me suffit hahaha !

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